Le Pèlerin du silence

Chapter 7

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Voilà que toutes les mains et toutes les têtes ont tremblé d'une même secousse: les premières fourmis font une tache sur la glorieuse sphère et une ligne d'âmes s'écrit bientôt de l'un à l'autre de ses pôles. La Sphère s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu.

En bas, un à un les flambeaux, une à une les lampes s'éteignent; les bras et les têtes s'évanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui passe au-dessus des corps détruits, emporte vers le Futur le parfum atomal de la Vie.

Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre éteint au-dessus des ténèbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a fermé les portes du théâtre,--mais il se recueille et il songe: «J'étais Pentagone. Je serai Triangle.»

La Sphère obscure se déplace sur son axe; elle se gonfle encore; des points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent à pleuvoir sur le monde où des lueurs tombent. La Sphère éclate et de ses débris, ramenés au centre par l'attraction, le Triangle se forme.

Toutes les âmes sont rejetées sur la terre, et, à mesure qu'elles touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu chargé du parfum atomal de la vie.

Les flambeaux et les lampes s'allument: les têtes se dressent, les bras se lèvent; l'inconsciente prière monte en lueur lactée vers le pluriforme Idéal et les âmes recommencent à gravir le chemin blanc du ciel, le chemin qui, dorénavant, va s'engouffrer et se perdre, aux suprêmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle.

_10 juillet 1894._

PAGES RETROUVÉES

LES PETITS PAUVRES

_A Henri de Régnier._

Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les vénère, de même qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent et se signent, respectueux et déférents.

Humiliée au gibet, humiliée dans la sordide bassesse d'un hypocrite mendiant, la divinité de Jésus saignait sous l'un et l'autre avatar, et même (ne le dirait-on pas?) rougissait.

Situation éminemment incompatible avec l'égalité moderne, car, enfin, il n'y a pas de honte à être Dieu.

Primary relève le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mépris de ses frères ingrats.

Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vénère.

Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulève avec respect son vieux chapeau troué,--plein de courtoisie, Primary répond par un de ces ineffables saluts d'homme bien élevé, mesurés et discrets, offre comme aumône un fin sourire: tel agréable geste de la main ajoute ce rien d'ironie qui épice et relève toute banalité.

LE PHONOGRAPHE

_A M. Edison (de l'Ève future)_.

Affaissé dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatiné dans l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Pariétal cligna vers la muette horloge-à-gloire et, en un concordant geste de vérification, fit sourdre de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura: _l'Heure des indéniables petits chefs-d'oeuvre était passée!_

Les valves de sa bouche bâillaient; il s'humidifia encore, il devint plus lourd qu'une éponge oubliée dans un baquet: une fumée comme de buanderie embrouillait ses lunettes, et sa pipe pendait morte.

A un bruit de déclic issu de l'horloge-à-gloire, les valves se rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim débrouilla les lunettes, l'éponge se délesta, la ranceur de l'huile s'amadoua dans le bocal élargi...

M. Pariétal trempa hardiment sa plume dans la bouteille à l'encre-des-petits-chefs-d'oeuvre,--et surgirent ces mots:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il raya _voluptés_ et, avec moins d'entrain, écrivit:

PLAISIRS FAUNESQUES

Il raya _plaisirs_ et écrivit:

RÊVERIES FAUNESQUES

Il raya _faunesques_ et écrivit:

RÊVERIES PRINTANIÈRES

Il raya _printanières_ et écrivit:

RÊVERIES JUVÉNILES

Il raya _juvéniles_ et écrivit:

RÊVERIES ENFANTINES

La valve se rouvrait, pleine de perles noires, la pipe tomba; le bocal devint une fiole, et la sauce si stupidement amère que M. Pariétal, récupérant la queue de sa fuyante énergie, la pinça plus férocement que ne pince un crabe.

Arthémise entra:

«Ah! Monsieur doit être dans un état!... Je n'ai pas remonté le phonographe, ce matin! Sale bête, ça donne plus de mal qu'un enfant!»

Et sans ajouter nul éclaircissement qui pût faire comprendre si «sale bête» s'adressait au phonographe ou à M. Pariétal, elle tournait la mécanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdue. «Chante, perroquet!»

Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace instrument disait:

--Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Pariétal?--_Variétés démoniaques?_ Évidemment.

--C'est exquis, n'est-ce pas?--Un indéniable petit-chef-d'oeuvre! Beaucoup de talent, Pariétal.--Et même du génie.--Oui, soyons justes et avouons-le: Pariétal a du génie.--Ne trouvez-vous pas que son front est impressionnant?--Comme la montagne qui recèle l'abîme...

M. Pariétal chantonnait, débourrait sa pipe à petits coups, en mesure, se trémoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec de la plume,--enfin, avec une solide verdeur de geste, écrivait son premier titre:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il rédigea, là-dessous, d'affriolantes déductions, ne s'interrompant que pour recligner de l'oeil vers l'horloge-à-gloire et susurrer:

«Voyons, mes chers amis, ménagez-moi!»

SOEUR ET SOEURETTE

Soeurette, dit un jour Soeur, avec des yeux très doux de vierge consolable, écoute-moi, Soeurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Soeurette, une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?

«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres!»

«Soeurette, dit encore Soeur, avec des yeux très noirs de vierge exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Soeurette, des chairs que promène en landeau une attendrissante maman; ou des chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique; ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on les livre avec deux ou trois fois leur poids d'argent?

«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres!

«Soeurette, dit encore Soeur, avec, les yeux terribles d'une vierge qui se fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Soeurette, les occultes amantes d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur distrait?

«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Soeurette:--Si nous nous aimions entre nous, tout simplement?

LES CORRESPONDANCES

_A Edouard Dubus._

«Il est étonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est dans une lumière absolument autre que la lumière du monde: mais tel est l'état des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumière du monde, la Lumière du ciel est comme des ténèbres...»

EMMANUEL SWEDENBORG

_Les Arcanes célestes, 3**4._

Mi-dévêtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade signalait à mesure la localisation des Correspondances. Ton des explications: cette affectueuse ironie qui réussit à capter l'attention des petits enfants.

--Mais oui, chère, le corps humain, tout son interne mécanisme, tout le geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, très grand Hermaphrodite habité selon les régions par des créatures célestes, infernales, purgatoriales: les infernales végètent parmi les excrétions, les choses mortes.

Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les anges de lumière; au coeur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de foi; aux bras, les anges de la force: «Un bras nu m'est apparu, qui avait en lui une grande force...»

Cette vie résolue, les avares vont s'enclore dans la geôle de l'estomac; les improbes barboteront dans les marécages du fiel; les stupides et les vaniteux, dans l'égout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils expieront dans le perpétuel in-pace du rectum la joie des champs de bataille.

Ames tendres qui adorâtes les enfants,--et qui en fîtes--la matrice de l'Hermaphrodite sera votre palais.

--Oh! que tu m'ennuies!

--Tiens, là,--et ou contact indicateur elle s'ennuyait déjà moins,--entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des bonnes amoureuses.

--Je ne comprends pas.

--Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promènes, tu respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crêpelée, les désirs, comme des aromates, sont vaporisés dans l'air, et le vent chante des vers d'amour...

--Et tu seras avec moi?

--Eternellement!

--Oui, mais tout ça n'est pas vrai.

--Oh! enfant, tout est vrai. Crois,--et crois aussi quand je te dirai le contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le moyen de ne pas s'ennuyer.

--Après?

--Si tu étais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes fonctions. Tu résiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et là, tu veillerais à ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas au sang pour d'abusifs coïts, toute son essence et toute sa vitalité.

--Est-ce fini?

--Oh! non, il y en a très long. Mais, écoute. Ma belle, j'ai bien peur qu'au lieu des dilections du paradis génital, nos péchés ne nous destinent aux excrémentiels enfers, ne nous conduisent irrévocablement sous les fesses du grand Corps, parmi les adultères, les sensuels, les dévergondés de la charnalité...

--Tout cela est bien malpropre!

--Comme la vie, ma chère âme, comme la vie!

ARIANE

HÉROÏDE MODERNE

_A Camille Mauclair._

«Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane, ma soeur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte. Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne? Je suis moderne, je puis souffrir, mais je comprends.

«Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera, d'aimer!

«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des épidémies, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.

«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non, ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être un peu légère! Passez-moi cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles. Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les enfants.

«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation.

«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair, par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier! Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme une branche morte.

«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le coeur; j'aurais voulu vieillir avec toi.

«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine, et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes mots d'autrefois?

«Nous y sommes.

«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire pour n'être pas aimé?

«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me quitteras jamais.

«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime. C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie. Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle, dis-moi, si elle savait?

«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te garde et je t'emporterai avec moi.

«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon coeur, et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie d'aimer infiniment en un amour infini!

«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés, mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.»

VISION

_A G.-Albert Aurier._

Elle était dorée sous ses voiles pâlement bleus, tel qu'un stuc florentin. Comme je m'en étonnais:

--C'est que je suis un trésor!

Je répondis:

--Raison bien élémentaire.

Elle dit encore:

--C'est que je suis élémentaire.

--Qui es-tu?

--Je suis celle que tu vois.

--Veux-tu que je t'aime?

--Je le veux bien.

Elle arrêta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de baiser ses pieds dorés.

Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de l'or, je ne vis pas les yeux.

Elle dit, souriante:

--Essaie!

--Oui, je frôlerai d'un peu de ma chair cette chair d'ostensoir. Oh! que je le désire! Laisse-moi faire.

Ma tête s'inclina vers les pieds dorés et aussitôt tout disparut.

--Là! mon cher, chuchotait la voix du lointain, te l'avais-je dit? D'or, de marbre, de chair, je m'évanouis à l'épreuve d'un contact. Je suis l'Intouchable, c'est-à-dire la Femme.

PROSE POUR UN POÈTE

_A Saint-Pol Roux_.

«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...»

Il faut savoir qu'elle n'était pas jeune, jolie plus guère,--et parmi l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à l'agonie parmi les soucis incandescents.

Il faut savoir tout ce que savait le poète: encore ceci, que la pas jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait: «Il ne l'aimait plus!» Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à la tant-pis--que-voulez-vous?--ça contenait bien des sanglots, et pas si effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre coeur.

Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence: «Me voilà toute seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie»; et qu'en disant elle torturait par des poses inaccoutumées ses bras,--oh! eux, très beaux encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante jeunesse,--ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous l'étreinte de bras différents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens!

Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la pantomime des simagrées obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la même chose, voyons?--et que, si elle avait été seule, toute seule, elle se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et de «Ah! mon Dieu!» toutes les deux secondes, et de «Qu'est-ce que je vais devenir?» dans les intervalles et de--car elle avait de la religion--«Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi!»

Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le poète avait beaucoup d'esprit et qu'il faisait des vers. «Ah! ma chère! des vers! oh! une grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment oui, inexprimables, des caresses, des caresses...»

«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...» Et la pas jeune et guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et finalement,--tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche...

Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde aux verbes, à la magie des réalisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent, aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde aux logiques de la parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines.

Le poète disait:

«Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires.»

L'OPÉRATEUR DES MORTS

_A Rachilde_.

J'étais près de celle qui ne remuera plus, jamais,--j'étais à genoux et je pleurais près de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs.

Je pleurais,--intérieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des larmes humaines,--je pleurais divinement.

On entra. C'était un personnage vêtu de noir, de tenue probe, et ganté de noir.

J'interrogeais par le simple geste de la tête dressée, tournée un peu du côté de l'intrus.

D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,--oui, d'une voix presque vivante, il répondit:

«Madame, je suis l'Opérateur des morts.»

Et comme je comprenais, trop bien, hélas! ce qu'il fallait laisser faire, je me levai, m'écartant du lit, les doigts encore joints, presque crispés.

Il se pencha vers la morte adorée,--je regardais,--il replia le drap jusqu'au-dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au bord intérieur de la mamelle gauche:

«C'est là,» dit-il.

Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'épingle des coeurs morts, la grande épingle, pour l'avoir à portée de la main et frapper vite.

Il dit: «C'est là,»--et du coup il piqua, d'un seul coup.

Le visage de ma morte était toujours pareil: elle n'était pas plus morte maintenant qu'on l'avait tuée deux fois,--mais peut-être que son coeur immortel subissait, dans les au-delà, la transfixion.

Ah! lance métaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces Jésus, et toi, épée mortuaire, n'êtes-vous pas du même fer?

Alors avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit:

«Elle ne sera pas enterrée vivante.»

Il parlait de ma bien-aimée, et me tendait un papier.

Je lui fis signe: Sur la cheminée. Ayant déféré à ma douleur avec l'assentiment poli qui signifie: Je suis sûr de vous,--il sortit.

Je me penchai vers la morte adorée: c'était une longue épingle d'acier à pommeau d'argent bruni, en forme de croix, une épée de croisé... Ah! le symbole, amie, se réalisait donc,--puisque tu l'avais, réelle et sanglante en ton sanglant coeur, la Croix!

L'ENFER

_A Louis Dumur._

Dans son humble cellule, traversée d'étranges lueurs qui ne provenaient ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hérétique écrivait.

Au début de son léger monitoire, il avait posé cet indéniable aphorisme, base de toute morale vraiment sérieuse:

IL Y A UN ENFER

Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes à la poix, cuisinait les sauces, au bitume, dosait les rations d'huile bouillante, trempait dans la résine, pour des illuminations anniversaires, les cheveux blonds des bien-aimées et la barbe des amants; il élargissait de vastes étangs d'alcool où, comme des ronds de citrons dans un punch, des énergumènes flottaient, sommés de flammes vertes; il arrosait de plomb fondu les crânes rebelles au Verbe éternel, et la chair dévorée renaissait magiquement pour grésiller encore sous l'immortelle pluie de feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; là, un racloir, d'un mécanisme surhumain, raclait sur leurs os gémissants la chair stérile des vierges folles;--et des coeurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des grains de blé.

L'illustre Hérétique n'oubliait pas les âmes, fourbissait, avec le plus grand soin, les fourches de la peur, les flèches du remords, les colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chaînes de la honte, les tenailles de la désolation.

Ensuite, il passa aux preuves.

Il évoquait de sinistres damnés, de lamentables cadavres surgissant et disant avec des yeux pleins d'une épouvante infinie: «_Je suis en enfer_!» Ratbod, roi des Frisons, émergea ainsi du fond des abîmes, vint secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De même, le comte Orloff, quittant pour un instant les géhennes, manifesta, grâce à sa présence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vérité de l'enfer niée par un incrédule général. Et d'autres, et combien d'autres, rejetés momentanément par le gouffre, marquèrent sur les vivants, sur les meubles, sur les tentures, les traces carbonisées de leurs doigts en feu, on bien, avec une jovialité véritablement démoniaque, s'amusèrent, comme ce damné fameux, dont parle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à revenir asperger d'innocentes créatures avec un liquide plus corrosif que l'eau seconde, en criant d'une voix non dénuée d'une certaine ironie: _Voici l'eau froide dont on se rafraîchit en enfer._

Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule était traversée de lueurs qui ne provenaient ni du soleil voilé, ni de la lampe morte.

L'illustre Hérétique avait incliné vers la table sa tête médiatrice, il la releva soudain et, pris d'un douloureux ricanement, il proféra ces quelques syllabes:

ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER

... Et des coeurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des grains de blé.

UNE MAISON DANS LES DUNES

_A Paul Blier._

Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thébaïde l'eût tenté, avec ses cavernes et ses arènes muettes. Presque seul, vraiment seul, dans le désarroi des deuils récents et la survivance illogique des vieilles habitudes,--mort à ce qui n'était pas très loin, très haut ou très absurde,--il habitait une grande maison carrée, couvent égyptien, lourde blancheur écrasée dans l'or pâle des sables.

Terres conquises sur la mer, le sol en avait gardé la nostalgie; les herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cédait sous les pieds comme le flot cède au poitrail des barques;--et les pins, ceinture sacrée qui enserrait la maison, s'étaient courbés sous l'éternel vent de l'Océan, ainsi que de fuyantes voilures.

Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frères en monastère; il attendait sur le seuil la coule noire du père Hilarion...

Là bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant assombri.

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