Le Pèlerin du silence

Chapter 6

Chapter 63,781 wordsPublic domain

Rose opale, ô sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale, langueur des constantes caresses, ton coeur connaît la paix profonde des vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose améthyste, étoile matinale, tendresse épiscopale, rose améthyste, tu dors sur des poitrines dévotes et douillettes, gemme offerte à Marie, ô gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose cardinale, rose couleur de sang de l'Église romaine, rose cardinale, tu fais rêver les grands yeux des mignons et plus d'un t'épingla au noeud de sa jarretière, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose papale, rose arrosée des mains qui bénissent le monde, rose papale, ton coeur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du silence.

Fleur hypocrite,

Fleur du silence.

FLEURS DE JADIS

_A Pierre Quillard_.

Je vous préfère aux coeurs les plus galants, coeurs trépassés, coeurs de jadis.

Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles,

Narcisse oriental, fleur inféconde et pas morale,

Soucis dorés, charme effaré du familier succube, étoile errante, flamme dans les cheveux tristes du pauvre Songe,

Jonquille, Narcisse et Souci, je vous préfère aux plus claires chevelures, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Lys blanc, âme éployée des vierges mortes,

Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri,

Iris, pâleur bleue des veines sur un bras immaculé, sourire de la peau, fraîcheur du firmament nouveau, ruisselet où le ciel du matin tomba par aventure,

Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous préfère à des jeunesses moins fiduciaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Fraxinelle, buisson ardent, chair incendiée, fleur salamandre dont l'âme est une larme noire,

Aconit, fleur casquée de poison, guerrière à plume de corbeau,

Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers,

Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous préfère à des amours moins délétères ou moins légères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grâce et sans sel,

Ravenelle, demoiselle dont l'oeil a de fades mélancolies,

Ancolies, petit pensionnat d'impubères jolies, jupes courtes, jambes grêles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle,

Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous préfère à des chairs plus prospères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Nielle un peu gauche, mais duvetée comme un col de cygne,

Gentiannelle, fidèle amante du soleil,

Asphodèle, épi royal, sceptre incrusté de rêves, reine primitive induite en la robe étroite des Pharaons,

Nielle, Gentiannelle, Asphodèle, je vous préfère à la grâce des vraies femelles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Primevère, fille aînée de la rosée première,

Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes,

Muguet, muscadine pucelle, spécieuse innocence des péronnelles, qui montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu,

Primevère, Bouton d'or et Muguet, je vous préfère à des baisers moins discrets, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Nigette, chimériques cheveux bleus de Vénus,

Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang,

Ambrette, fleur aimée du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin et la peau au grain si fin,--et une odeur monte de ton coeur, une odeur sans aucune candeur!

Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous préfère à plus d'une fleuronnette qui parle, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Martagon dont les têtes se dressent par centaines, monstre odorant, hydre azurée,

Martagon dont le front porte un turban de pourpre,

Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs décadents, fleur favorite des alcôves, parfum des Saintes Images,

Martagons, multiples Martagons, je vous préfère à d'autres monstres dont je pourrais dire le nom, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Ellébore, pâle rose empoisonneuse,

Coquelourde, madame la Précieuse,

Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir profond où se profuse un faux infini,

Ellébore, Coquelourde, Omphalode, je vous préfère à des catins moins métaphoriques, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses,

Giroflée, naïve cocardelle au bord d'un bandeau plat,

Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes, des furtifs exercices, là-bas, dans le vieux jardin provincial,--et tu ne te réveilles pas lors d'un bruit de sabots!

Piloselle, Giroflée, Pavot, je vous préfère aux plus aimables cottes, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Bluet, bluette,

Pensée, je pense à toi,--quand je te vois!

Belle de nuit, qui frappas à ma porte, il était minuit: j'ai ouvert ma porte à la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, ô Belle, ô Belle des nuits infécondes!

Bluet, Pensée, Belle de nuit, je vous préfère à d'authentiques belles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Marguerite, modestie des yeux à qui des doigts font une claie,

Balsamines, petites dames imprudentes, oeillades et simagrées,

Amarante, panache des conquérantes, baisers fondants, hanches fondantes, lac de miel où se noient les coeurs adolescents,

Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous préfère aux plus sérieux enchantements, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Chèvre-feuille, petite rôdeuse,

Jasmin, petite frôleuse,

Lavande, petite sérieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers pondérés, chemise à la douzaine dans des armoires de chêne, lavande pas bien méchante, et si tendre!

Chèvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous préfère à d'aucunes moins sorcières, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Quintefeuille, demoiselle élue par les cornues,

Piosne, dont les mains en mitaines sèment des ironies,

Saxifrage, tenace amour qui perce les coeurs les plus durs, flèche à travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes grilles,

Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous préfère à de plus dociles mystères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Blattaire, fleurs des jaunes ménagères,

Mollaine, fleur rabelaisienne,

Persicaire, beauté dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans les yeux et rien au coeur.

Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous préfère aux plus amoureux airs, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Monarde, poivre des mourantes amours,

Clématite, serpent qui s'enroule à nos âmes,

Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danaïde, qui boit insoucieuse tout le sang de nos faibles coeurs, tant qu'il en reste un stygmate à tes lèvres,

Monarde, Clématite, Quamoclit, je vous préfère à des chairs plus colombaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Dame d'onze heures, toute frêle sous ton blanc parasol,

Alysson, dont la belle âme s'en va toute en chansons,

Réséda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adornés de perles fines,

Dame d'onze heures, Alysson, Réséda, je vous préfère aux jambes les moins perfides, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Gant Notre-Dame, qu'on baise dévotement,

Argemone, fossette sur la main qu'on adore,

Eternelle, fragile opale à mettre au doigt de son amie, pour qu'un reflet de lune amuse dans l'alcôve,

Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous préfère aux plus blanches mains, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Flambe, cordiale flamme des torches mélancoliques,

Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des héroïnes,

Serpentaire, colère des bras désenlacés, aspic sifflant dans les coeurs vides, suicide!

Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous préfère aux yeux les plus épouvantés, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Capucine, nonne souriante de souffrir, éclat des secrets martyres,

Larmes de Job, ô larmes pénitentes sous de pâles paupières, tristes perles sur des joues obscures,

Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ,

Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous préfère aux coeurs les plus sanglants, coeurs trépassés, coeurs de jadis.

LE DIT DES ARBRES

Arbres, coeurs en prison,

Je dirai vos secrets, ayant crucifié vos écorces,

Coeurs douloureux,

Joies de mon triste coeur.

Chêne, fleuve de gloire épanoui vers les dieux morts, barbare aux pieds formidables, pierre de lumière et de sang,

L'océan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonné l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours,

Chêne, escalier de la haine, arbre sacré, joie de mon triste coeur.

Hêtre aux bras blancs, chapelle où la bonne Vierge pleure d'avoir enfanté, inutile escabeau brisé par les pieds lourds des lévites hermaphrodites, escarcelle brûlée par l'or des simoniaques, ventre vide où l'Amour rêva d'aimer les hommes,

Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent,

Hêtre, adoré quand même, arbre miraculeux, joie de mon triste coeur.

Orme, vieux moine solitaire, tout chargé de nos péchés, orme en prière, le vent de la mer est plus salé que les larmes des Gomorrhéens,

Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pécheresse, et souffre pour nous,

Orme, corps flagellé, joie de mon triste coeur.

Frêne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre,

L'oeil du dragon n'a jamais foré ta peau vierge et froide,

Frêne, pâle gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste coeur.

Noyer, chair obscure et glacée, dame aux cheveux d'algue, ornés d'émeraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'étang de la prairie aérienne, espoir seul d'étouffer la gorge des amours inattentives, ombelle désastreuse des avortées,

Je me suis endormi à ton ombre, ombelle froide, et je me réveille parmi le délire des suicidés,

Noyer, chair obscure et glacée, joie de mon triste coeur.

Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurés par le rut, grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lâches, tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre.

Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amusé jadis, pendant que le mufle des vaches se frottait à ton dos.

Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste coeur.

Houx, arbre à peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet,

Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait un philtre de fraternité,

Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste coeur.

Platane, mât de la galère capitane et voilure gonflée vers les amours lointaines,--platane mâle, catapulte de la semence au vent, les cuirasses brisées, les matrices violées,--platane femelle, tour, attentive à l'orient, recueillement de la prédestinée, les germes passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux souffles et aux fleurs,

Mâle solitaire, femelle visitée par l'esprit, unissez-vous dans l'inconnaissable,

Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste coeur.

Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'océan des herbes folles, pendant que le vent se joue de vos pâles chevelures, baigneuses, vous fermez vos jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une chimère transpercée,

Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levés pour porter le rêve en triomphe.

Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste coeur.

Aune, veillée funèbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts, peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'éclair d'une couronne et l'écho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort au fond des abîmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages, et des fleurs d'oubli ont poussé dans les trous de ses yeux.

Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force,

Aunes, peuple funèbre, arbres en pleurs, joie de mon triste coeur.

Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou doré des gitanes, les moineaux fous ont becqueté le collier de l'étrangère et sa chair,

La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes épaules,

Sorbier, coeur hospitalier, arbre de Noël des pauvres oiseaux, joie de mon triste coeur.

Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des coeurs pendus à tes branches, les passants d'hier ont mangé tes délices, et tes feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental,

Songe à pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma bague, afin de m'en souvenir,

Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste coeur.

Pin douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, ta plainte est inutile et ton désir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la forêt qui te hait et qui rit de tes soupirs épouvantables.

Ceux qui vont mourir te saluent,

Arbre douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, joie de mon triste coeur.

Acacia, si tes piqûres parfumées sont des jeux d'amour, crève-moi les deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles,

Et déchire-moi en d'obscures caresses,

Arbre à l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste coeur.

Cytise, jeune fille penchée au-dessus du ruisseau clair avec des sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur,

Tu donneras tes cheveux blonds aux lèvres du vent, et ta peau blanche à l'invisible main du faune, et ta pureté au mâle qui passe dans l'air hystérique.

Blond cytise, arbre rêveur et frêle, joie de mon triste coeur.

Mélèze, dame aux tristes pensées, parabole accoudée sur la ruine d'un mur,

Les araignées d'argent ont tissé leurs toiles à tes oreilles et les scarabées mortuaires, grimpés à ton corsage, ont vomi du sang sous la pluie de tes larmes,

Dame aux tristes pensées, mélèze, joie de mon triste coeur.

Saule, arbre éploré, chevelure tombante de l'amante abandonnée, voile entre l'âme et le monde, crêpe lamé de fleurs aussi légères que ta douleur,

Relève tes cheveux, arbre éploré, et regarde celui qui vient là-bas et qui s'est dressé sur la colline de l'aurore,

Amante un peu hypocrite, saule d'élégante amertume, joie de mon triste coeur.

Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un péché, quelles confidences ai-je lues écrites sur tes feuilles pâles, et de quel souvenir as-tu peur, fiévreuse fille oubliée le long des sentiers, dans les prés?

Ta soeur aux cheveux crépusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi vos désirs, âmes incestueuses, et je serai votre messager,

Coeurs inquiets, joie de mon triste coeur.

Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brodée de trèfles et de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence,

Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le veux,

Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste coeur.

If, né de la mort, prêtre de la mort, if dont les rameaux sont des os,

Requiem éternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes,

Priez pour moi, if vénérable, arbre exorable, joie de mon triste coeur.

Épine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, dérisoire couronne au front du roi sanglant,

Épine sacrée toute rougie du sang de la grappe de miséricorde,

Épine charitable, à l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons dans mon coeur coupable,

Épine adorable, joie de mon triste coeur.

_Août 1894_.

THÉATRE MUET

LA NEIGE

I

Le rideau se déchire et fuit comme les vrais brouillards formés pendant la nuit et que déconcertent, au matin, les premiers gestes de la lumière.

Alors on voit un paysage d'hiver.

Les montagnes de l'horizon s'éveillent en l'attitude d'une femme couchée, nue et frissonnante; les mains croisées, sous la nuque, le flanc surélevé en forme de dôme; un torrent d'argent bleu descend du front et des épaules.

Doucement, avec des précautions insidieuses, le ciel s'avive; la ligne du dôme animée d'un peu de violet, le sein, pivoine qui va s'ouvrir, éclate soudain en halo de pourpre; tout le corps de l'idole saigne sous les griffes du lion, et la crinière surgit, les naseaux étincellent, les yeux fulgurent.

Le lion gravit le ciel et se perd dans les bras des nuées qui se disputent l'amant royal; les nuées victorieuses déroulent un nouveau rideau dont les brumes troublent l'image du monde.

II

Le rideau se déchire.

Alors on voit passer sur la scène, qui est un bois d'arbres tronqués, dont toutes les branches gisent parmi les feuilles mortes et les buissons de houx:

Un bûcheron. Sa serpe sur le bras, des cordes de chanvre sur l'épaule, il marche lourdement, le corps plié à gauche. La bûcheronne le suit, écrasée sous une besace; devant s'arrondit un pain, derrière se tasse un petit, dont la tête pend et oscille comme un battant de cloche.

Ils passent, la tête basse, sans rien voir que leurs pieds; ils s'arrêtent: c'est que l'homme veut vider son sabot où une pierre est entrée; il s'appuie un instant sur sa femme, puis tous deux reprennent leur chemin: on voit sur la droite disparaître le battant de cloche.

Les montagnes, en l'attitude d'une femme qui s'éveille, resplendissent à l'horizon.

Un rideau de nuées tombe sur le bois d'arbres tronqués.

III

Le rideau se déchire et l'on voit revenir le bûcheron, la bûcheronne et le petit que traîne le bras de sa mère. Ils vont s'asseoir au soleil sur une grosse branche gisante dans les feuilles mortes et ils mangent du pain et boivent à même une gourde. Les paupières baissées, ils regardent leur pain, et quand ils renversent la tête pour prendre une gorgée à la gourde, ils ferment tout à fait les yeux pour ne voir ni le ciel où planent des nuages de lait primordial, ni l'idole, dont l'énorme et nonchalante beauté n'est rien pour eux qu'un roc déplaisant et absurde.

Ayant bu et mangé, ils s'en vont reprendre leur besogne, qui est de couper les membres et la tête des beaux arbres et de les coucher sur les feuilles mortes, parmi les buissons de houx.

Les nuées s'abaissent vers la terre.

IV

Les nuées se déchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se détachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses seins et s'enroule à ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par le front et ses bras étendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains lentement ramenées s'arrêtent sur ses mamelles, les pressent amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature éperdue: l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet.

Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se croisent, puis s'emmêlent et les sexes se livrent à de si furieux assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,--mais le sang ne tombe pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent.

Cependant les rayons se divisent, s'atténuent, meurent; les hermaphrodites rentrent sous l'écorce des arbres qui s'agitent en un bref spasme de volupté, puis la lumière recommence à se troubler, tandis que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais dès qu'elle est couchée, un rire infini la secoue tout entière, son corps se crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main à son ventre et en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaisée, en s'endormant.

Les nuées se reforment.

V

Les nuées se déchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens enveloppés dans le même manteau, d'où l'on voit sortir et flotter au vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine, à des mouvements d'étoffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne détachent leurs lèvres que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la fleur charnelle qui renaît incessamment sous les baisers qui la dévorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses épaules se resserrent sur ses seins écrasés.

Ils passent, et de plus graves nuées alourdissent l'air.

VI

Les nuées s'allègent un peu, puis se résolvent, mais l'air est glacé: c'est de la neige.

La neige tombe: les feuilles mortes, puis les vertes feuilles des houx blanchissent sans perdre leur forme, mais la neige tombe toujours plus épaisse; les feuilles mortes ne sont plus qu'un tapis uniformément candide et les buissons de houx ressemblent à de blancs agneaux de sel. On voit arriver, courbés, haletants et aveuglés, le bûcheron et la bûcheronne; le bûcheron porte sur son dos un gros fagot que surcharge la neige; la bûcheronne a mis le petit dans son tablier et elle le protège encore en faisant à sa tête chétive un abri avec sa main tout engourdie.

La neige devient si épaisse et si lourde que les pieds des pauvres gens ont peine à en soulever le poids. Ils s'arrêtent et se consultent, pendant que les deux jeunes gens, occupés de leur seul amour, arrivent et passent; ils ont presque disparu, on ne voit plus que la flottante chevelure blanche de la jeune femme, quand un coup de vent les rejette sur la scène et les couche dans la neige. Ils se débattent, ils prennent pied, ils se relèvent; le vent les couche encore une fois, fauchant du même coup le bûcheron et la bûcheronne, et le tourbillon amasse sur les vaincus une montagne de neige aussi haute que la montagne de granit où l'idole, invisible aux hommes, amuse son sommeil des extatiques rêves de la stérilité.

La nuit tombe.

VII

La lune déchire les voiles de la nuit et l'on ne voit rien qu'une immensité blanche d'où sortent les cous noirs et nus des arbres décapités.

L'idole, au-dessus de la neige, tressaille d'amour impur.

La lune meurt. Nuit définitive et absolue.

_13 juin 1894_.

LES BRAS LEVÉS

La scène représente un océan de têtes, d'où surgissent, comme des balises à demi découvertes par le flot, une forêt de bras levés. C'est un peuple à genoux et en prière.

Les têtes se dressent entre les bras levés; des varechs et des lichens pendent aux balises; le vent, soufflé de l'orient, gonfle ces chevelures et les soulève selon un rythme qui semble aussi une prière.

Le peuple est à genoux; des invisibles yeux, extasiés de terreur et d'espoir, une lueur lactée s'exhale et monte vers le ciel. Les âmes gravissent la voie lactée, jonchée d'éclats de perles, et le chemin blanc, mais strié de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprêmes altitudes, dans la gloire fulgurante du Pentagone.

Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-même comme une roue; les flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins du monde un tourbillon d'air enflammé, où s'agitent des prunelles désorbitées, coquilles de noix phosphorescentes emportées dans le fleuve obscur et circulaire du maëlstrom universel.

A ce divin spectacle, le peuple à genoux frissonne d'amour et de reconnaissance; la piété se prosterne dans tous les coeurs, et dans tous les ventres l'humilité se couche sur les dalles parmi les détritus de la vie. Sur le chemin blanc, qui a résisté à l'énergie du tourbillon, les âmes s'élancent et se bousculent; on les voit, corpuscules d'incombustible amiante, trébucher aux éclats de perles, escalader les barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager à travers les sanglantes moisissures...

La roue s'arrête et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un cercle; il se gonfle: c'est une sphère. Ce spectacle ne paraît pas moins divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les têtes se renversent, bien décidées à contempler l'Infini face à face et dans toute sa gloire. Le chemin blanc est tout chargé d'une épaisse poussière d'âmes: une fourmilière monte à l'assaut du ciel et menace l'or limpide de la Sphère immaculée.