Chapter 4
Pas plus qu'aucune autre femme de race, Hyacinthe n'avait de pudeur, mais son ardeur pénitencielle seule expliquait la hardiesse de s'illuminer devant moi en plein nu, sans nul geste de voiler les secrets de sa forme sexuelle à peine pubescente. Elle était si jeune encore, toute frêle d'une pureté athénienne et si pleine de la grâce des inconscientes Èves, que le coeur me faillit d'ensanglanter cette innocence.
Pourtant j'obéissais: des lignes rouges et des points rouges stigmatisèrent les épaules de mon amie, ses hanches, ses reins, et des piqûres s'égaraient vers le ventre et vers la candeur des seins peureux.
Elle s'agenouillait les mains jointes, se relevait les bras étendus, courbait le dos, dressait dans un frisson sa tête pâle, criant quand le fléau tardait à descendre:
«Encore! Encore!»
Je suis sûr qu'elle eut l'illusion d'un grave martyre, d'une fustigation digne d'Henri Suso ou de Passidée, qu'on trouvait dans leurs cellules évanouis parmi un ruisseau de sang et des lambeaux de chair attachés à la ferraille et aux molettes du solide martinet tombé de leurs doigts las, malgré leur volonté de souffrir jamais lasse,--mais j'avais été clément, voulant bien contenter un caprice, mais non souiller de cicatrices une peau dont l'intégrité m'était chère.
«Encore! Encore!»
Elle me regarda avec des yeux en route vers l'extase, des yeux où le blanc, comme en une éclipse, mangeait déjà le rayonnement des prunelles. Sous la partielle occultation de l'iris, des lueurs folles passaient, où la cruauté, qui n'était pas dans le bourreau, pointait en éclairs et en flammes aiguës.
A ce moment, elle était debout. Ses bras s'abattirent autour de mon cou et elle tomba, m'entraînant avec elle dans le plus mémorable abîme de divagations voluptueuses,--et nous demeurâmes tout au fond pour jamais.
LES BAGUES
Ensuite de cette crise de débauches amères nous perçûmes en nos faces exténuées les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien à désirer l'un de l'autre. Nous ne parlions plus guère et Hyacinthe chantonnait avec insistance, terrassée d'avoir vidé, jusqu'à la dernière goutte le calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours désenchantés, l'occasion de quelques réflexions définitives. Je vis tous les dangers du mysticisme à deux, et je me repentis d'avoir associé une femme à des imaginations aussi déconcertantes pour la raison et l'équilibre corporel. Je sentais que plus j'avais voulu élever mon amie en intelligence et en amour, et plus elle s'était complue à des chutes et à des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les élans vers en haut par un élan dernier vers en bas, suivant la logique de sa nature, évidemment plus lourde que l'air spirituel.
Comme elle était toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion pour s'y conformer avec ingénuité, je n'avais finalement acquis sur son essence que des notions négatives. Telle que ce Fakir qui vidait les courges par le magnétisme de son regard, elle buvait ma pensée à travers mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais proférer, pour se donner ensuite le mérite d'avoir été persuadée. Hors de moi, vivait-elle? Comment le savoir? Très peu, d'après son aveu, et je crois que c'était vrai, car elle ne manifestait jamais aucun désir original et tous les mouvements de son âme semblaient déterminés inclusivement par la sensation immédiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel avec ma personnalité. Si le choc avait été trop violent, ses fibres se congestionnaient assourdies, les vibrations étaient muettes et je ne sentais plus près de moi qu'un animal obtus et stérilement moqueur.
C'est ce qui arriva après la nuit de la flagellation; elle retomba dans la sécheresse: plus de désir physique, plus d'amour spirituel; plus de chair, indifférence totale. Je me trouvais sévèrement étreint dans ce cercle et forcé de renoncer à mes projets d'ascension mystique, la corporéité devenant à la fois, d'après mes expériences et mes observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des élévations surhumaines.
Puisque je m'étais trompé, il s'agissait maintenant de rendre cette femme à son état normal et de reprendre moi-même le cours ordinaire d'une vie sans aspirations indiscrètes. Mais notre rôle était différent, sans doute: nous ne pûmes réussir à nous organiser une bonne petite existence bien médiocre, bien honnête,--destinés de toute éternité au tout-ou-rien,--et le détachement définitif s'accomplit.
Un soir, je m'étais agenouillé près du divan,--où elle rêvait, les yeux vagues, éternellement couchée,--et discrètement, avec l'intention de ne formuler que des plis esthétiques, j'avais dégrafé sa robe des soirs, tout au long, et, bouillonnée autour de son corps nu, l'étoffe simulait l'écume du flot qui, ayant apporté là Hyacinthe, allait peut-être la remporter. En une curiosité d'enfant, je la regardais respirer, essayant par jeu d'exciter à la révolte les ondulations comprimées, écrasant de la paume la rébellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'oeil et du doigt le cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sève, parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis.
--Aimez-vous cette améthyste? me demanda-t-elle, en cueillant à son doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai retrouvée dans mon coffret, sous un collier de perles.
Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumière, les essayait à ses doigts.
--Vous plaisez-vous toujours à la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais revoir ce grand salon où nous nous connûmes, et mes soeurs, les pâles filles décolorées par les siècles, et retourner un peu en ce choeur de grâces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la vieille tapisserie...
La chambre me parut pleine d'ombres funéraires. J'ouvris la fenêtre: les yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans le silence, j'entendis plus que du silence:
«Les préventives clartés et le son des matinales cloches qui m'avaient guidé vers Hyacinthe; la connaissance de nos âmes antérieure à l'union de nos sens; les premières paroles de mon amie, d'ironique et si haute raison, dès l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance à se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tissées avec des laines et colories avec des rêves. Vivante! Je le crus, puisque je la vouai à la Douleur quand elle-même se vouait à la joie d'utiliser pour des sensations la nouveauté de son sexe,--et puisque je cédai à ce double désir, qui n'est pas contradictoire,--et puisque je voulus magnifier son âme. Je la déflorai; il le fallait, afin de la faire fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: «Ce n'est pas bien supérieur à manger une pêche»,--et quand elle déclarait pourtant vouloir jouir encore de mon contact,--et quand elle était froissée de certaines manières d'aimer trop ingénieuses,--et quand elle priait,--et quand elle voulait comprendre,--et quand le sacrilège l'exalta,--et quand elle me railla, en me défiant de dénouer le noeud de sa complexité,--et quand je la fis monter sur la table de torture,--et quand elle pleura--et quand nous gravîmes, mouillés de la sueur du péché, la montée obscure du Calvaire,--et quand je fustigeai, sur la nudité de son dos, l'impertinence de l'éternel féminin,--n'avait-elle pas tous les dons «essentiels de la vie»?
La voix du silence me répondit:
«Tous les dons essentiels du rêve.»
Je quittai la fenêtre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle était toute pâle: il me sembla que des rais de lumière passaient au travers de son corps,--de ce corps qui venait pourtant de témoigner à mes mains son évidence charnelle et sa véracité.
J'avais froid, j'avais peur,--car je la voyais, sans pouvoir m'opposer à cette transformation douloureuse,--je la voyais s'en aller rejoindre les groupes des femmes indécises d'où mon amour l'avait tirée,--je la voyais redevenir le fantôme qu'elles sont toutes.
_11 septembre-21 novembre 1891_
LE CHATEAU SINGULIER
CONTE DE FÉES
«_Une histoire toute nue, comme il convient à une telle babiole_.»
SIXTINE. VI. _Figure de rêve_.
CHAPITRE PREMIER
Après que l'on avait longtemps voyagé sur le dos maigre d'un aride plateau, où les blés étaient nains, on descendait, par une pente insensible, vers de l'herbe et même des arbres. Une petite rivière, à peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont se réjouissaient intimement les rares pèlerins égarés jusqu'en ce pays lointain. L'herbe, à mesure que l'on allait, devenait plus épaisse et plus verte; le long du ruisseau, elle s'élevait si drue et si haute qu'à peine si les blanches couronnes des reines-des-prés émergeaient de quelques lignes au-dessus de l'océan d'émeraude; on ne voyait bien qu'un sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait hâtive l'eau vive du ruisseau salutaire.
Jusqu'au ruisseau, la route durait, limitée par des rigoles, consolidée par de rêches graviers; mais le pont de bois passé (quelques planches cimentées par de la mousse), c'était la prairie, l'herbe éternelle qui s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de la trace délaissée; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant les herbes amoureuses, faisaient jaillir des étincelles de rosée une perpétuelle fusée de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir parmi les émeraudes, leurs soeurs.
Si une voiture se risquait au delà du pont de planches, le cheval, comme un homme, suivait la sente éparpillant généreusement les fugitives joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traçaient un sillage passager.
C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appelé par le désir, se mit en route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue qu'en songe.
Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traversée; l'allée la mieux sablée est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, à certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se croyait en barque porté par une mer d'algues et le vent qui venait de loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait à son illusion: il était enchanté.
Depuis plusieurs années déjà, Elade et Vitalis échangeaient de tendres lettres, mais si respectueuses que, pour un étranger, l'amour y eût été indéchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhaité de dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par la pureté de son écriture, la délicatesse de ses pensées, la finesse rare de son parfum favori; belle,--mais beauté lointaine et inaccessible, beauté de madone ou de fée: il l'aimait en pensée seulement.
Mais Elade était femme. Elle voulut connaître son bien-aimé, le toucher, le posséder, car les femmes ont les instincts charmants de l'égoïsme, tels qu'ils s'épanouissent dans les gestes des enfants encore dénués d'hypocrisie.
Elle écrivit donc à Vitalis: «Vous terminez vos chères lettres par ces mots qui me troublent et parfois me brûlent:--Je vous baise les doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures à mes lèvres,--ou encore par d'autres manières de dire toutes charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus seulement par métaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je les donne à vos lèvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lèvres à mes mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.»
Vitalis fit atteler la voiture--un peu surannée--qui servait à sa mère à suivre les chasses dans leur forêt patrimoniale, et il partit pour le Château Singulier.
Après donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entré dans la prairie indéfinie, il sentit que son coeur se mettait à battre avec véhémence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte de l'inconnu, il murmura plusieurs fois à mi-voix: «Je l'aime, je l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont écrit de si douces choses; je baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regardé à travers les espaces complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos mains!»
Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne pensât au droit chemin et, comme il sondait l'horizon avec une certaine anxiété, il aperçut, encore assez loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaçait de plus en plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait, écrits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Château Singulier_.
Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant à s'orienter, il aperçut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait la même inscription: _Chemin du Château Singulier_.
Vitalis interrogea une troisième fois l'horizon: un troisième arbre apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, à travers l'océan changeant de la prairie indéfinie.
Quand il avait passé le pont de planches, le soleil se levait et souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La nuit s'épandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la prairie indéfinie,--et Vitalis, perdu dans les ténèbres, s'endormit et rêva.
Il murmurait à mi-voix, tout en rêvant:
«Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise vos doigts purs, je porte vos doigts à mes lèvres,--je penche mes lèvres vers vos adorables mains, vos mains, vos mains...
CHAPITRE II
Quand Vitalis s'éveilla de son sommeil et de son rêve, le brouillard s'était transmué en lumière et le Château Singulier, palais et prison de la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon de la prairie indéfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles barrières n'en défendaient les approches, mais de larges douves l'encerclaient d'une sûre protection par l'effroi ininterrompu de leurs eaux profondes et noires.
Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se détacha de la rive intérieure et vint s'offrir à lui; il s'embarqua et, dès qu'il eut abordé dans la cour du château, Elade elle-même s'avançait à sa rencontre.
Sans peur et sans simagrées, elle s'avançait, souriante et les bras tendus, toute sa personne déjà offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur les lèvres,--salut dont elle donnait la joie aux visiteurs élus et appelés par son désir.
Vitalis ne fut pas étonné d'un tel accueil, il répondit par de tendres propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial.
Installés en un obscur petit salon qui ressemblait à une chapelle sans Dieu, ils causèrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment il s'était perdu dans la nuit; comment, à son réveil, il avait aperçu, évoqués là sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits du Château Singulier...
--Enfin, je vous possède, mon cher amant, interrompit la princesse Elade, et si vous êtes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de même vous y êtes,--et je puis toucher vos yeux de mes lèvres. Oh! que j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les clore après y avoir enfermé mon image!
Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son récit et il conta son rêve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait les mains de la charmante princesse, et combien ce rêve l'avait troublé et réjoui...
--Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles aussi douces en réalité qu'en songe? Rêviez-vous tantôt ou rêvez-vous maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rêve du réel? Moi, je rêve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes songes et ma vie,--et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations sont sages ou folles: être aimée me contente, que cela soit rêve, que cela soit réalité. Vous êtes ici, puisque je vous touche, puisque je vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus: Vitalis, ou fantôme de Vitalis je vous chéris pareillement! Vitalis, je vous tiens et je désire vous garder. Vous resterez!
--Vous me garderez, répondit Vitalis.
--Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des heures et des minutes, et vous resterez près de moi,--et vous me sauverez...
--De quel danger, de quels hommes?
--Des hommes qui viendraient après vous, ô mon ami! Car je suis condamnée à aimer toujours, et à toujours aimer celui qui m'aime, celui qui m'a désirée à travers la prairie qui est mon Océan, celui qui a découvert le Château Singulier, celui qui, par sa seule présence, a donné des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lèvres ont touché les lèvres. Il faut que j'aime, c'est ma destinée; si je n'aimais pas, je mourrais, et si mon coeur se révoltait contre l'amour, j'éprouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je suis la Prostituée.
--Tu es la princesse Elade, tu es mon amour.
--Ah! tu m'aimes donc, malgré le Mot? Alors, comprends!
--Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beauté de tes mains...
--Mes mains, ta chaîne?
--Ma chaîne, dit Vitalis.
--Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre?
--J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et rien que pour cela. Je veux jouir de ta grâce et non de tes secrets, de tes épaules et non de tes confidences...
--Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne séparais pas alors les épaules des confidences et tu souhaitais la possession de mon âme plus que celle de mes mains...
--Oui, répondit Vitalis,--mais maintenant que je t'ai vue, maintenant que j'ai goûté à ta beauté, je suis enivré de ton odeur,--et tu n'as plus d'âme, parce que je n'ai plus d'âme. La Prostituée! Que veut dire ce mot? La plus prostituée, c'est la plus belle; la plus prostituée, c'est la plus puissante; la plus prostituée, c'est la reine... Oui, tu es la Prostituée et tu dois m'aimer, puisque je t'aime.
--Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime à me vêtir,--ô amant qui me sauveras d'être ce que je suis!
--Que veux-tu devenir?
--Une femme.
--N'es-tu pas une femme?
--Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,--je suis Elade, celle qui pleure d'être sans sexe, celle qui, autour d'une âme féminine, sanglote de n'avoir pu assembler que des éléments neutres--et nuls... Je pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une âme de femme; je pleure parce que mon coeur est tendre; je sanglote parce que mon intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote parce que je n'ai pas de sexe...
--Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la mystérieuse princesse, voilà une confidence imprévue et sur laquelle je garderai le secret,--si elle est fausse.
Elade, résigné, se prêta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis exigeaient de sa bonne volonté: pendant que les larmes tombaient sur ses joues pâles, de ses tremblantes mains elle détacha les agrafes de sa robe et elle consentit à paraître nue,--soeur d'une statue de marbre.
Vitalis s'en alla en disant:
--Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgré le crime de ta beauté. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai songé que je n'en aimerais que mieux la beauté de ton esprit, la grâce de ton sourire, la pureté de tes mains... Je reviendrai,--mais laisse-moi partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'égarer dans la prairie indéfinie.
Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la voiture qui s'en allait en écrasant les herbes et les fleurs; puis elle rentra, afin de préparer une toilette nouvelle, conforme aux désirs de l'Autre, de celui pour qui le bac se détacherait bientôt--une fois de plus.
Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante.
CHAPITRE III
Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'âme. Sa rencontre avec le mystère l'avait mortifié, et, comme il n'avait pu se plier aux lois des joies supérieures, il se consolait en les méprisant. Elade le regardait encore s'éloigner vite et fuir vers des paysages cléments, qu'il se traitait déjà de rêveur stupide; il haussait les épaules, riait grossièrement et zébrait de coups de fouet la sérénité de l'air. Sa voiture surannée, à l'élégance d'hier, lui semblait douce et jolie, et il s'y prélassait dans l'habitude d'être un homme comme tout le monde, celui qui, revenant d'une déception oubliée dès la porte close, s'en va au devant d'un plaisir inévitable et naturel. En deux ou trois heures de route, il avait acquis l'intellectualité d'un cheval dont toute la psychologie est écrite par les mots écurie, avoine et litière: sortir des brancards, secouer sa crinière, hennir, rentrer chez soi, dans le vénérable asile de l'auge et du râtelier.
A mesure qu'il s'éloignait du Château Singulier, le paysage redevenait honnête et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies, plus d'arbres dressés seuls parmi le calme océan d'une prairie indéfinie; tout était régulier et soigné, la route blanche et unie, ornée d'une bordure verte, d'un fossé sans eau et d'honorables parallélépipèdes de cailloux savamment concassés. Il avait la sensation de rentrer dans la civilisation, c'est-à-dire dans l'uniformité, et il se réjouissait. Les champs étaient de blé, à droite, et à gauche, de colza, herbes encore, mais de verts si différents, l'un comme de velours, l'autre comme de l'envers d'un velours.
Au sortir du mystère--le mystère pour certains est toujours un peu ridicule,--un spectacle si bien ordonné, si prévu, si connu, avait je ne sais quoi de réconfortant, dont Vitalis se gonfla: des idées de lucre et de lubricité lui venaient en foule, et il les accueillait avec une politesse empressée: «Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de lubricité! Les portes de mon âme régénérées par la nature ne sont jamais fermées pour vous; vous êtes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe à la vie et à la vérité de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de lubricité! Moi, je distingue fort bien le connaissable de l'irréel et le pondérable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de la chair et de l'argent, voilà ce qui me réalise. Oh! posséder ces terres et tous ces arbres, tous ces blés, tous ces colzas,--et les vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du véritable amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tiède et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et mon âme est régénérée par la nature, bonnes idées de lucre et de luxure.»
L'âme que venait de revêtir Vitalis était légère ainsi que du linge blanc lessivé par des sorcières; c'était une âme inimaginablement diaphane, et tellement que sa pensée, au travers de ce linceul, était aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre.
Une bergère passa.
--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons? --Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.
Et la bergère, envoyant un baiser à Vitalis, entra dans un chemin creux.
Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval à un arbre, et il entra dans le chemin où la bergère, ayant l'air de fuir, accrochait adroitement sa robe à toutes les ronces.