Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2
Chapter 7
--Eh bien, c'est vrai, Jean, je suis un peu fou, répondit tristement le marquis, et ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive de perdre l'empire de ma raison pour des misères. C'est à cause de cela que je vis seul, que je ne sors pas, et que je me montre le moins possible. Ne suis-je pas assez puni?»
Jean ne répliqua pas; ce triste aveu faisait succéder la pitié à la colère.
«Maintenant, dites-moi ce que je puis faire pour réparer mon tort, reprit M. de Boisguilbault d'une voix tremblante.
--Rien, répondit le charpentier, je vous pardonne.
--Je vous en remercie, Jean. Voulez-vous venir travailler chez moi?
--A quoi bon, puisque je travaille ici pour vous? Ma figure vous ennuie, et il ne tenait qu'à vous de ne pas la voir. Je n'allais pas vous chercher. Et puis, vous voudriez me payer mes journées, et quand je travaille pour vos métayers, vous ne pouvez pas me contraindre à recevoir leur argent.
--Mais ton travail me profite, puisque l'ouvrage reste acquis à mes propriétés. Jean, je ne veux pas qu'il en soit ainsi.
--Ah! vous ne voulez pas? Je m'en moque bien, moi! Vous ne pouvez pas m'empêcher de m'acquitter de cette façon-là; et, puisque vous m'avez injurié et battu, je m'acquitterai, mordieu! pour vous faire enrager. Ça vous humilie, pas vrai? Eh bien, ça me venge.
--Venge-toi autrement.
--Et comment donc? Que je vous frappe? Nous ne serions pas quittes: je resterais toujours votre obligé, et je ne veux rien vous devoir.
--Eh bien, acquitte-toi, si bon te semble, puisque tu es si fier et si têtu, dit le marquis perdant patience. Tu es aveugle et méchant, puisque tu ne vois pas la peine que j'éprouve. Tu serais assez vengé si tu la comprenais; mais tu veux une vengeance brutale et cruelle. Tu veux te réduire à la misère et t'épuiser de fatigue pour me faire rougir et pleurer tous les jours de ma vie.
--Si vous le prenez comme ça ... dit Jean à demi vaincu, non, je ne suis pas un méchant homme, et je peux vous pardonner une folie de jeunesse. Diable! c'est que vous avez encore la tête vive et la main leste! Qu'est-ce qui dirait ça? Enfin, n'en parlons plus; encore une fois, je vous pardonne.
--Tu consens à travailler pour moi?
--A moitié prix. Faisons cet arrangement-là pour en finir.
--Il n'y a aucune proportion entre ma position et la tienne. Il y en aurait encore moins entre ton travail et ton salaire; sois généreux: c'est la plus belle et la plus complète des vengeances. Viens travailler pour moi comme tu travailles pour tout le monde; oublie que je t'ai rendu un service dont ma bourse ne s'est pas seulement aperçue, et force-moi ainsi à être ton obligé, puisque tu accepteras, en dédommagement d'un outrage irréparable, la plus misérable des réparations, celle de l'argent.
--Comme vous tournez ça, je n'y comprends plus goutte. Allons, nous verrons si nous pouvons nous entendre. Mais si je vais chez vous et que ma figure vous mette encore en colère! Voyons, ne pouvez-vous pas me dire, au moins, ce que vous avez eu si longtemps contre moi? Vous me devriez bien ça! Il faut que, sans le savoir, je ressemble à quelqu'un qui vous a fait du mal. Ce n'est toujours pas quelqu'un d'ici; car je ne connais dans le pays que le vieux cheval du curé de Cuzion à qui je ressemble.
--Ne me fais pas de questions; il m'est impossible de te répondre. Admets que je suis sujet à des accès de folie, et aime-moi par pitié, puisque je ne puis être aimé autrement.
--Monsieur de Boisguilbault, dit le charpentier avec effusion, il ne faut pas parler comme cela: ce n'est pas vous rendre justice. Vous avez des défauts, c'est vrai, des caprices, des vivacités un peu fortes; mais, au fond, vous savez bien qu'on est obligé de vous respecter, parce que vous avez un cœur juste, que vous aimez le bien et que vous n'avez jamais fait un malheureux autour de vous; et puis, vous avez des idées ... que vous n'avez pas prises seulement dans vos livres, des idées que les riches n'ont pas souvent, et qui rendraient le monde heureux, si le monde voulait penser comme vous. Pour avoir ces idées-là, il ne suffit pas d'être instruit et raisonnable, il faut aimer beaucoup tous les hommes qui sont sur la terre, et n'avoir pas une pierre à la place du cœur; c'est pourquoi il faut bien que Dieu s'en soit mêlé. Ne dites donc pas qu'on vous aimerait par pitié; vous n'auriez qu'à vouloir être aimé, et il ne faudrait pas beaucoup vous changer pour en venir à bout.
--Que faudrait-il donc faire, suivant toi?
--Il ne s'agirait que de ne pas vouloir en empêcher ceux qui y sont portés.
--Quand donc l'ai-je fait?
--Maintes fois, et, pour ne parler que de moi, puisqu'il y en a d'autres dont vous ne voulez sûrement pas encore qu'on vous rappelle le nom ...
--Parle-moi de toi, Jean, dit M. de. Boisguilbault avec un empressement douloureux ... ou plutôt ... viens prendre ton souper et ton gîte chez moi ce soir. Je veux que nous soyons, dès aujourd'hui, entièrement réconciliés, mais à certaines conditions que je te dirai peut-être ... et qui sont étrangères au fond de notre querelle. La pluie augmente, et ces branches ne nous garantissent plus.
--Non, je n'irai pas chez vous ce soir, dit le charpentier, mais je vous reconduirai jusqu'à votre porte; car voilà une mauvaise nuée, et il ne fera pas bon à marcher dans un instant. Tenez, monsieur de Boisguilbault, voulez-vous me croire? mettez sur vos épaules mon tablier de cuir; ça n'est pas beau, mais ça ne touche que du bois (mon état est propre, c'est ce qui m'en a toujours plu), et puis ça ne craint pas l'eau.
--Je veux au contraire que tu le mettes sur ton dos, ce tablier; tu es trempé de sueur, et quoique tu veuilles me traiter en vieillard, tu n'es pas jeune non plus, mon ami; allons, pas de cérémonie! je suis bien vêtu. Ne t'enrhume pas pour moi; souviens-toi que je t'ai frappé ce soir.
--Vous êtes malin comme le diable, vous! Allons, marchons! Non, je ne suis plus jeune, quoique je ne sente pas encore beaucoup les années! Mais savez-vous que je n'ai guère que dix ans de moins que vous? Vous souvenez-vous du temps où j'ai construit votre maison de bois dans votre parc? votre chalet, comme vous l'appelez? Eh bien, il y a eu dix-neuf ans, à la Saint-Jean dernière, que j'y ai planté le bouquet.
--Oui, c'est vrai, rien que dix-neuf ans! Il me semblait qu'il y avait davantage. Au reste, la maisonnette est fort bien construite, et il y aurait peu de réparations à y faire. Veux-tu t'en charger?
--Si elle en a besoin, je ne dis pas non. C'est un ouvrage qui m'a pourtant donné bien du mal dans le temps. Ai-je regardé souvent vos diables d'images pour tâcher de la faire ressembler!
--C'est ton chef-d'œuvre, et il t'amusait.
--Oui, il y avait des jours où ça m'amusait trop, ça me rendait malade; mais quand vous veniez me dire: «Jean, ce n'est pas ça; tu vas me tromper ...» dame! me mettiez-vous en colère!
--Tu te fâchais, tu m'envoyais presque promener!
--Et vous me laissiez dire, dans ce temps-là. Je n'aurais jamais cru qu'après avoir eu tant de patience avec moi pendant si longtemps, un beau jour vous vous fâcheriez sans me dire pourquoi. Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc à y faire, à cette maison de bois?
--Il y a une diable de porte qui ne ferme plus.
--Le bois a joué? Quand faut-il que j'y aille?
--Demain. C'est pour cela que tu vas venir coucher chez moi; il fait trop mauvais temps pour que tu retournes ce soir à Gargilesse.
--C'est vrai qu'il fait noir à se casser le cou. Prenez garde où vous marchez, vous allez dans le fossé! Mais quand il pleuvrait des lames de faux, j'irais coucher ce soir à mon endroit.
--Tu as donc des affaires sérieuses?
--Oui ... Je veux voir mon petit Émile Cardonnet, à qui j'ai quelque chose à dire.
--Émile? L'as-tu vu aujourd'hui?
--Non, je suis parti de grand matin pour m'occuper de lui. Si vous n'étiez pas si drôle, on vous conterait ça, puisque vous savez le fond de son histoire.
--Je ne crois pas qu'il ait de secrets pour moi; pourtant, s'il t'a confié quelque chose de plus qu'à moi, je ne veux pas le savoir.
--Soyez tranquille, je n'ai pas non plus envie de vous le dire.
--Et tu ne peux même pas me donner de ses nouvelles? J'en suis fort inquiet. J'espérais le voir aujourd'hui, et c'est pour aller à sa rencontre que j'étais sorti.
--Ah! alors, je comprends comment, vous qui ne sortez pas de votre parc, vous avez été si loin. Mais vous avez tort de suivre comme ça les prés. C'est coupé de ruisseaux qui ne sont pas minces, et voilà que je ne sais plus où nous sommes. Comme ça tombe, mille millions de diables! voilà juste le temps qu'il faisait le soir qu'Émile est arrivé dans ce pays-ci. Je l'ai rencontré sous une grosse pierre où il s'était mis à l'abri, et je ne savais guère qu'en m'appuyant là je mettais la main sur un ami, sur un vrai cœur d'homme, sur un trésor!
--Tu lui es donc fort, attaché? Il avait essayé de me parler de toi bien souvent ...
--Et vous ne vouliez pas le laisser dire? Je m'en doute. Tenez, c'est un homme comme vous, pas plus fier au fond de l'âme, et aussi prêt à donner sa vie que sa bourse pour les malheureux. Seulement, il ne se fâche pas pour rien, et quand il vous a dit une bonne parole, on ne craint pas qu'il vous allonge un coup de trique.
--Oh! je sais qu'il est beaucoup meilleur; et surtout plus aimable que moi. Si tu le vois ce soir ou demain matin, apporte-moi de ses nouvelles; dis-lui de venir me voir, je suis accablé de ses chagrins.
--Et moi aussi; mais j'ai meilleure espérance que lui et vous. Pourtant, si j'étais riche comme vous ...
--Que ferais-tu?
--Je ne sais; mais l'argent arrange tout avec des gens de l'étoffe du père Cardonnet. Si vous vouliez l'embarquer dans quelque gros marché et y sacrifier quelques centaines de mille francs, vous qui avez trois ou quatre millions, et pas d'enfants! Il n'est pas si riche qu'il en a l'air, lui! Il se fait peut-être plus de revenu que vous, mais son fonds n'est guère gros, que je crois!
--Ainsi, tu approuverais qu'on lui achetât la liberté de son fils?
--Il y a des gens qui ne donnent jamais, et qui vendent ce qu'ils doivent. Mais, par le sang du diable! nous voilà dans l'étang! Arrêtez-vous! arrêtez-vous! ce n'est pas de la terre, c'est de l'eau; nous avons trop pris sur la droite: ce n'est pourtant pas le vin qui nous a troublé la cervelle. Par où allons-nous sortir de là?
--Je n'en sais rien; il y a longtemps que nous marchons, et nous devrions être à Boisguilbault.
--Attendez! attendez! je me reconnais, dit le charpentier. Voilà derrière nous une petite clarté avec un gros arbre ... attendons l'éclair ... regardez bien ... le voilà: oui, j'y suis. C'est la maison de la mère Marlot! Diable, il y a des malades là-dedans, deux enfants qui ont la fièvre typhoïde, qu'on dit! C'est égal, c'est une bonne femme, et d'ailleurs, sur toutes vos terres, vous êtes certain d'être bien reçu.
--Oui, cette femme est ma locataire, si je ne me trompe.
--Qui ne vous paie pas gros, ni souvent, que je crois! Allons, donnez-moi la main.
--Je ne savais pas qu'elle eût des enfants malades, dit le marquis en entrant dans la cour de la chaumière.
--C'est tout simple; vous ne sortez pas, et vous n'allez jamais si loin. Mais d'autres y ont pensé; voyez! voilà une carriole et un cheval de ma connaissance, ça peut nous servir.
--Quelle est donc cette dame, dit le marquis en regardant à travers la vitre de la chaumière.
--Vous ne la connaissez donc pas? dit le charpentier tout ému.
--Je ne me rappelle pas de l'avoir jamais rencontrée, répondit M. de Boisguilbault en examinant l'intérieur avec plus d'attention. C'est sans doute une personne charitable, qui remplit auprès des malheureux les devoirs que je néglige.
--C'est la sœur du curé de Cuzion, reprit Jean Jappeloup, c'est une bonne âme, une jeune veuve très charitable, comme vous le dites. Attendez que je la prévienne de votre arrivée, car, je la connais, elle est un peu timide....»
Il s'élança dans la chaumière, dit rapidement quelques paroles à l'oreille de la vieille femme et de Gilberte, qu'il venait, par une inspiration subite, de métamorphoser en sœur de curé, puis il revint prendre M. de Boisguilbault et le fit entrer en lui disant: «Venez, monsieur le marquis, venez! vous ne ferez peur à personne. Les malades vont mieux, et il y a là un bon petit feu de javelle pour vous sécher.»
XXX.
LE SOUPER IMPRÉVU.
Il fallait que le temps fût bien mauvais, ou que le marquis subît à son insu quelque mystérieuse influence; car il se décida à affronter la rencontre d'une personne inconnue. Il entra, et saluant la prétendue veuve avec une politesse craintive, il s'approcha du feu où la vieille femme s'empressa de jeter de nouvelles branches en s'apitoyant sur les vêtements mouillés de son vieux maître. «Oh! bonnes gens, est-il possible; comme vous voilà fait, monsieur le marquis! vrai, je ne vous aurais pas reconnu si le Jean ne m'avait pas avertie. Chauffez-vous, chauffez-vous, notre monsieur; car, à votre âge, il y a là de quoi attraper le coup de la mort.» Et, croyant se montrer officieuse et attentive avec ses sinistres prévisions, la bonne femme, toute troublée d'ailleurs de recevoir une pareille visite, faillit mettre le feu à sa cheminée.
«Non, ma bonne femme, lui dit le marquis, je suis fort solidement vêtu en tout temps, et je sens à peine la pluie ...
--Oh! je le crois bien que vous êtes bien vêtu! reprit-elle, voulant lui faire un compliment qu'elle supposait propre à le flatter; car vous avez bien le moyen de l'être!...
--Il ne s'agit pas de cela, reprit le marquis; c'est pour vous dire de ne pas tant vous démener, et de ne pas quitter vos malades pour moi. Je suis fort bien ici, et la vie d'un vieillard comme moi est moins précieuse que celle de ces jeunes enfants. Sont-ils malades depuis longtemps?
--Depuis une quinzaine, Monsieur! Mais le plus mauvais est passé, Dieu merci!
--Pourquoi, lorsque vous avez des malades, ne venez-vous pas me voir?
--Oh nenni! je n'oserais pas. Je craindrais de vous ennuyer. On est si simple, nous autres! on ne sait pas bien parler, et on est honteux de demander.
--C'est moi qui devrais venir m'informer de vos misères, dit le marquis en soupirant; et je vois que des âmes plus actives et plus dévouées le font à ma place!»
Gilberte se tenait au fond de la chambre. Muette d'effroi et n'osant se prêter à la ruse du charpentier, elle essayait de se dissimuler derrière les gros rideaux de serge du lit où gisait le plus jeune des enfants. Elle eût voulu n'avoir rien à dire, et, tout en préparant une tisane, elle cachait son visage tourné vers la muraille, et ramenait son petit châle sur ses épaules. Un fichu de grosse dentelle noire, noué sous le menton, cachait, ou du moins éteignait l'or de sa chevelure, que le marquis eût pu reconnaître, s'il en eût jamais remarqué la nuance et la splendeur. Mais, deux fois seulement, M. de Boisguilbault avait rencontré Gilberte donnant le bras à son père. Il avait reconnu de loin M. Antoine, et avait détourné la tête. S'il s'était vu forcé de passer près d'eux, il avait fermé les yeux pour ne point voir les traits redoutés de cette jeune fille. Il n'avait donc aucune idée de sa tournure, de sa physionomie ou de ses manières.
Jean avait su mentir avec tant d'à-propos et d'aplomb, que le marquis ne se douta de rien. La figure de Sylvain Charasson, accroupi comme un chat dans les cendres, et profondément endormi, pouvait ne lui être pas aussi inconnue, car le page de Châteaubrun, maraudeur effronté de sa nature, avait dû être surpris par lui maintes fois le long de ses haies, accroché à ses branches couvertes de fruits; mais il faisait si peu de questions, et il mettait au contraire un soin si assidu à ne rien voir et à ne rien savoir de tout ce qui dépassait le mur de son parc, qu'il ne savait aucunement le nom et la condition de cet enfant.
N'éprouvant donc aucune méfiance, et se sentant porté par l'agitation morale et physique qu'il avait éprouvée dans cette soirée, à plus d'expansion que de coutume, il osa suivre des yeux les mouvements de la dame charitable, et même s'approcher d'elle pour lui faire quelques questions sur ses malades. La réserve un peu sauvage de cette amie des pauvres le frappait d'un respect particulier, et il trouvait noble et de bon goût qu'au lieu d'étaler devant lui ses bonnes œuvres, elle parût troublée et contrariée d'avoir été surprise au milieu de ses fonctions de sœur de charité.
Gilberte avait une telle peur d'être reconnue, qu'elle craignait de faire entendre le son de sa voix, et, comme si son organe n'eût pas été aussi étranger au marquis que sa figure, elle attendait que la paysanne répondît pour elle aux interrogations. Mais Jean, qui craignait que la vieille femme ne sût pas jouer son rôle et ne vînt à trahir, par maladresse, l'incognito de Gilberte, se plaçait toujours devant elle, et la repoussait vers la cheminée en lui faisant des yeux terribles chaque fois que M. de Boisguilbault avait le dos tourné. La mère Marlot, tremblante et ne comprenant rien à ce qui se passait chez elle, ne savait à qui entendre et faisait des vœux pour que, la pluie cessant, elle put être délivrée de la présence de ces nouveaux hôtes.
Enfin Gilberte, un peu rassurée par la voix douce et les manières courtoises du marquis, s'enhardit à lui répondre; et comme il s'accusait toujours de négligence: «J'ai ouï dire, Monsieur, lui dit-elle, que vous étiez d'une santé fort délicate, et que vous lisiez beaucoup. Je conçois que vos occupations ne vous permettent pas de remplir des soins si multipliés. Moi, je n'ai rien de mieux à faire, et je demeure si près d'ici, que je n'ai pas grand mérite à venir soigner les malades de la paroisse.»
Elle regarda le charpentier en disant ces derniers mots, comme pour lui faire remarquer qu'elle entrait enfin dans l'esprit de son rôle, et Jean se hâta d'ajouter, pour donner plus de poids à cette phrase de dévote: «D'ailleurs, c'est une nécessité et un devoir de position. Si la sœur du curé ne prenait soin des pauvres, qui le ferait?
--Je serais un peu réconcilié avec ma conscience, dit le marquis, si madame voulait s'adresser à moi lorsqu'il m'arrive d'ignorer ou d'oublier mes devoirs. Ce que mon zèle n'accomplit pas, ma bonne volonté du moins pourrait y suppléer; et tandis que madame se réserverait la plus noble et la plus pénible tâche, celle de soigner les malades de ses propres mains, je pourrais ajouter par mon argent, aux ressources trop restreintes de la charité du prêtre. Permettez-moi de m'associer à vos bonnes actions, Madame, je vous en supplie, ou si vous ne voulez pas me faire cet honneur, adressez-moi tous vos pauvres. Une simple recommandation de vous me les rendra sacrés.
--Je sais qu'ils n'ont pas besoin de cela, monsieur le marquis, répondit Gilberte, et que vous en secourez beaucoup plus que je ne peux le faire.
--Vous voyez bien que non, puisque je ne me trouve ici que par hasard, et que vous y êtes venue tout exprès.
--Mais non; je n'ai pas deviné qu'ils avaient besoin de moi, répondit Gilberte: c'est cette pauvre femme qui est venue me chercher; sans cela j'aurais pu fort bien l'ignorer aussi.
--Vous voulez en vain diminuer votre mérite pour atténuer mes torts. On va vous chercher, vous, et on n'ose pas s'adresser à moi: ceci me condamne et vous glorifie.
--Diantre! ma Gilberte, dit le charpentier à la jeune fille en l'attirant à l'écart, m'est avis que vous faites des miracles et que vous apprivoiseriez le vieux hibou si vous vouliez en avoir le courage. _Ah mais!_ comme dit Janille, ça va bien, et si vous voulez faire et dire comme moi, je vous réponds que vous le raccommoderez avec votre père.
--Oh! si je le pouvais! mais, hélas! mon père m'a fait promettre, jurer même de ne jamais l'essayer.
--Et pourtant il mourrait d'envie que ça réussît! Tenez, s'il vous a fait promettre ça, c'est qu'il croyait impossible ce qui est très possible aujourd'hui ... pas demain peut-être, mais ce soir! Il faut battre le fer quand il est chaud, et vous voyez bien qu'il y a un fameux changement, puisque nous sommes venus là ensemble et qu'il me parle de bonne amitié.
--Comment donc s'est fait ce miracle?
--C'est une canne qui a fait ce miracle-là sur mon dos; je vous conterai ça plus tard. En attendant, il faut être gentille, un peu hardie, avoir de l'esprit, enfin ressembler en tout, ce soir, à votre ami Jean. Écoutez, je commence!
Et quittant brusquement la jeune fille, Jean se rapprocha du vieillard. «Savez-vous, lui dit-il, ce que cette dame me raconte à l'oreille? C'est qu'elle veut absolument vous reconduire chez vous dans sa voiture. Ah! monsieur de Boisguilbault, vous ne pouvez pas refuser à une dame; elle dit que les chemins sont trop gâtés pour que vous marchiez, que vous êtes trop mouillé pour attendre ici votre voiture, qu'elle a un cabriolet avec un bon cheval, une vraie jument de curé qui ne se fâche et ne s'étonne de rien, et qui va assez vite quand on n'a pas le bras engourdi et qu'il y a une mèche au fouet. Dans un quart d'heure, vous serez rendu chez vous, au lieu que vous en avez pour une heure à patauger dans la boue et les cailloux.»
M. de Boisguilbault adressait des remerciements affectueux à la belle veuve, et ne voulait point accepter; mais Gilberte insista elle-même avec une grâce irrésistible. «Je vous en supplie, monsieur le marquis, dit-elle en tournant vers lui ses beaux yeux encore effrayés comme ceux d'une colombe à demi apprivoisée, ne me faites pas le chagrin de me refuser; ma voiture est laide, pauvre et crottée, mon cheval aussi; mais l'un et l'autre sont solides. Je sais fort bien conduire, et Jean me ramènera.
--Mais cette course vous retardera trop, dit le marquis; on sera inquiet chez vous.
--Non! dit Jean; voilà le page de M. le curé, celui qui lui sert sa messe et qui lui sonne la cloche; c'est un drôle qui a bon pied, bon œil, et qui ne craint pas plus l'eau qu'une grenouille. Il a aux pattes des escarpins de chêne un peu plus solides que les vôtres, et il va marcher aussi vite vers Cuzion qu'un trait de scie dans une planche de sapin. Il dira qu'on n'ait pas à s'inquiéter; que madame est en bonne compagnie, et que c'est le vieux Jean qui la ramène. Ainsi c'est dit!--Écoute ici, l'éveillé, dit-il à Charasson, qui bâillait à se démettre la mâchoire et regardait, d'un air ébahi, M. de Boisguilbault; viens que je te ranime un peu au grand air, et que je te mette sur ton chemin.
Il traîna et porta presque Sylvain à quelques pas de la chaumière, et là, lui mettant son tablier de cuir sur les épaules, il lui dit, en lui tirant les oreilles un peu fort, pour lui graver ses paroles dans la mémoire: «Cours à Châteaubrun, et dis à M. Antoine que Gilberte vient à Boisguilbault avec moi; qu'il se tienne tranquille, que tout va bien de ce côté-là, et que dût-elle passer la nuit dehors, il ne faut pas qu'il s'inquiète. Entends-tu? comprends-tu?
--J'entends bien, mais je ne comprends guère, répondit Sylvain. Voulez-vous bien laisser mes oreilles, grand vilain Jean?
--Je te les allongerai encore, si tu raisonnes; et si tu fais mal ma commission, je te les arracherai demain.
--J'ai entendu, ça suffit; lâchez-moi.
--Et si tu t'amuses en route, gare à toi!
--Pardié, il fait un joli temps pour s'amuser!
--Et si tu me perds ma peau de bique!...
--Pas si bête, elle ne me _gâtera_ pas!»
Et l'enfant se mit à courir vers les ruines, se dirigeant dans les ténèbres avec l'instinct d'un chat.