Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2

Chapter 6

Chapter 64,029 wordsPublic domain

--Antoine n'a pas inventé la poudre, j'en conviens. Il n'a jamais pu se mettre bien dans la tête le carré de l'hypoténuse que j'ai appris en cinq minutes, rien qu'à le voir faire à un compagnon. Mais aussi vous le croyez par trop simple. En fait d'honneur et de bons sentiments, ce vieux-là sait tout ce qu'on doit savoir. Vous pensez donc qu'il faut être bien malin et bien savant pour comprendre que deux et deux font quatre et non pas cinq? Moi, je dis qu'il n'est pas besoin pour cela d'avoir lu une pleine chambre de gros livres, comme le vieux Boisguilbault, et que tout homme malheureux en ce monde sent fort bien que son sort est injuste quand il ne l'a pas mérité. Eh bien, donc! est-ce que l'ami Antoine n'a pas souffert et pâti, lui aussi? Est-ce que les riches ne lui ont pas tourné le dos quand il est devenu pauvre? Est-ce qu'il peut leur donner raison contre lui, qui n'a jamais eu un morceau de pain sans en donner les trois quarts aux autres, parfois le tout? Et si vous n'étiez pas un homme bien pensant, auriez-vous pris de l'amitié pour lui? Seriez-vous amoureux de sa fille jusqu'à vouloir l'épouser, si vous aviez les idées de votre père? Non, vous ne l'auriez pas regardée, ou bien vous l'auriez séduite; mais vous penseriez qu'elle n'a point de dot, et vous l'abandonneriez vilainement. Allons, Émile, mon enfant, du courage! Les honnêtes gens vous estimeront toujours, et je vous réponds d'Antoine; je m'en charge. Si Janille crie, je crierai aussi, et on verra qui a la voix plus haute et la langue mieux pendue, d'elle ou de moi. Quant à Gilberte, comptez qu'elle aura toute sa vie un bon sentiment pour vous, et qu'elle vous saura gré de votre droiture. Elle n'en aimera pas d'autre, allez! Je la connais; c'est une fille qui n'a qu'une parole: mais un temps viendra où votre père changera d'idée. C'est quand il sera malheureux à son tour, et je vous ai prédit que cela arriverait.

--Il n'en croit rien.

--Vous lui avez donc dit ce que je pense de son usine?

--Je le devais.

--Vous avez eu tort, mais c'est fait, et ce qui doit être sera. Allons, Émile, revenons au village et couchez-vous, car je vois bien que vous avez le frisson et que vous sentez d'avoir la fièvre. Va, mon garçon, ne te laisse pas tourner le sang comme ça, et compte un peu sur le bon Dieu! J'irai demain matin à Châteaubrun; je parlerai, moi, et il faudra bien qu'on m'entende. Je te réponds qu'au moins tu n'auras pas le chagrin d'être brouillé avec ceux-là pour avoir fait ton devoir.

--Brave Jean! tu me fais du bien, toi! tu me donnes de la force, et, depuis que tu me parles, je me sens mieux.

--C'est que je vas droit au fait, moi, et ne m'embarrasse pas des choses inutiles.

--Tu iras donc demain à Châteaubrun? dès demain? quoique ce soit un jour de travail?

--Oh! demain: comme je travaille gratis, je peux commencer ma journée à l'heure qu'il me plaira. Savez-vous pour qui je travaille demain, Émile? Voyons, devinez: ça vous fera faire un effort pour sortir de vos soucis.

--Je ne devine pas. Pour M. Antoine?

--Non, Antoine n'a guère de travaux à faire faire, le pauvre compère, et il y suffit tout seul; mais il a un voisin qui n'en manque pas, et qui ne compte guère ses journées d'ouvrier.

--Qui donc? M. de Boisguilbault s'est-il réconcilié avec ta figure?

--Non pas que je sache; mais il n'a jamais défendu à ses métayers de me donner de l'ouvrage. Il n'est pas homme à vouloir me faire du tort, et il n'y a guère que les gens de sa maison qui sachent qu'il m'en veut, si toutefois il m'en veut; le diable seul comprend ce qu'il y a là-dessous! Enfin, je vous dis que je travaille pour lui sans qu'il s'en aperçoive; car vous savez qu'il va visiter ses propriétés tout au plus une fois l'an. C'est un peu loin de chez nous; mais grâce à votre père, les ouvriers sont si rares, qu'on est venu me demander; et je ne me suis pas fait prier, quoique j'eusse ailleurs une besogne qui pressait. Ça me fait plaisir, à moi, de travailler pour ce vieux-là! Mais, comme bien vous pensez, je ne me laisserai pas payer. Je lui dois bien assez, après ce qu'il a fait pour moi.

--Il ne souffrira pas que tu travailles gratis pour lui.

--Il faudra bien qu'il le souffre, car il n'en saura rien. Est-ce qu'il sait ce qui se fait dans ses fermes? Il fait son compte en gros au bout de l'an, et ne s'embarrasse guère des détails.

--Mais si ses métayers lui comptent tes journées comme les ayant payées?

--Il faudrait que ce fussent des fripons, et, tout au contraire, ils sont honnêtes gens. Les gens, voyez-vous, sont ce qu'on les fait. Le vieux Boisguilbault n'est pas volé, quoique rien au monde ne fût si facile; mais comme il ne vexe ni ne pressure personne, personne n'a besoin de le tromper et de prendre plus qu'il ne lui revient. Ce n'est pas comme votre père. Il compte, il discute, il surveille, lui, et on le vole, et on le volera toujours: voilà les belles affaires qu'il fera toute sa vie.»

Jean réussit à distraire et presque à consoler Émile. Ce caractère droit, hardi et ferme, eut sur lui une heureuse influence, et il se coucha plus tranquille, après avoir reçu de lui la promesse qu'il saurait le lendemain soir dans quelle disposition étaient les parents de Gilberte à son égard. Jean se faisait fort de leur ouvrir les yeux sur le fond de sa conduite et de celle de M. Cardonnet. La douleur nous rend faibles et confiants, et, quand le courage nous manque, nous n'avons rien de mieux à faire que de remettre notre sort dans les mains d'une personne active et résolue. Si elle ne résout pas aussi aisément qu'elle s'en flatte les embarras de notre position, du moins son contact nous fortifie, nous ranime; sa confiance passe en nous insensiblement et nous rend capables de nous aider nous-mêmes.

«Ce paysan que mon père méprise, pensait Émile en s'endormant, cet ignorant, ce pauvre, ce simple de cœur m'a pourtant fait plus de bien que M. de Boisguilbault; et quand je demandais à Dieu un conseil, un appui, un sauveur, il m'a envoyé son plus pauvre et son plus humble serviteur pour me tracer mon devoir en deux mots. Oh! que la vérité a de force dans la bouche de ces êtres à instincts droits et purs! et que notre science est vaine au prix de celle du cœur! Mon père! mon père! je sens plus que jamais que vous êtes aveuglé, et la leçon que je reçois de ce paysan est ce qui vous condamne le plus!»

Quoique plus calme d'esprit, Émile fut pris dans la nuit d'une fièvre assez forte. Au milieu des violentes contractions de l'esprit, on oublie de soigner et de préserver le corps. On se laisse épuiser par la faim, surprendre par le froid et l'humidité, lorsqu'on est baigné de sueur ou brûlé de fièvre. On ne sent point l'atteinte du mal physique, et lorsqu'il s'est emparé de nous, il y a une sorte de soulagement à subir cette diversion aux peines de l'âme; on se flatte alors de ne pas pouvoir être longtemps malheureux sans en mourir, et c'est quelque chose que de se croire trop faible pour les éternelles douleurs.

M. de Boisguilbault attendit son jeune ami toute la journée, et une vive inquiétude s'empara de lui le soir, lorsqu'il ne le vit pas arriver. Le marquis s'était attaché fortement à Émile; sans le lui exprimer, à beaucoup près, autant qu'il le sentait, il ne pouvait plus se passer de sa société. Il éprouvait une grande reconnaissance pour ce noble enfant que sa froideur et sa tristesse n'avaient jamais rebuté, et qui, après s'être obstiné à lire dans son âme, lui avait religieusement tenu la promesse d'un dévouement filial. Ce triste vieillard, réputé si ennuyeux, et qui, par découragement, s'exagérait à lui-même ses défauts involontaires, avait trouvé un ami au moment où il croyait n'avoir plus qu'à mourir seul et sans laisser un regret après lui. Émile l'avait presque réconcilié avec la vie, et il s'abandonnait parfois à une douce illusion de paternité, en voyant ce jeune homme s'habituer à sa maison, partager ses austères délassements, ranger sa bibliothèque, feuilleter ses livres, promener ses chevaux, régler même quelquefois ses affaires pour lui épargner un ennui capital; enfin se plaire chez lui et avec lui, comme si la nature et l'accoutumance de toute la vie eussent écarté la distance des âges et la différence des goûts.

Longtemps le vieillard avait eu des retours de méfiance, et il avait essayé de comprendre Émile dans son système de misanthropie bizarre: mais il n'y avait pas réussi. Lorsqu'il avait passé trois jours à vouloir se persuader que le désœuvrement ou la curiosité lui amenait ce commensal avide de conversation sérieuse et de discussion philosophique, s'il voyait reparaître dans sa solitude cette figure enjouée, expansive et candide dans sa hardiesse, il sentait l'espoir revenir avec lui, et il se surprenait à aimer tout de bon, au risque d'être plus malheureux quand reviendrait le doute. Bref, après avoir passé toute sa vie, et les vingt dernières années surtout, à se préserver des émotions qu'il ne se croyait plus capable de partager, il retombait sous leur empire, et ne pouvait plus supporter l'idée d'en être privé.

Il marcha avec agitation dans toutes les allées de son parc, attendit à toutes les grilles, soupirant à chaque pas, tressaillant au moindre bruit; et enfin, accablé de ce silence et de cette solitude, navré à l'idée qu'Émile était aux prises avec une douleur qu'il ne pouvait alléger, il sortit dans la campagne, et s'avança dans la direction de Gargilesse, espérant toujours voir un cheval noir venir à sa rencontre.

Il était fort rare que M. de Boisguilbault osât faire une sortie si marquée hors de son vaste enclos, et il ne pouvait se résoudre à suivre les chemins battus, dans la crainte de rencontrer quelque figure à laquelle il ne serait pas très-habitué. Il allait donc à vol d'oiseau, par les prairies, sans toutefois perdre de vue la route que devait tenir Émile. Il marchait lentement et d'un pas que l'on eût pu croire incertain, mais que la prudence et la circonspection de ses moindres habitudes rendaient plus ferme qu'il ne le paraissait.

En approchant d'un bras de rivière qui, après être sorti de son parc, serpentait dans la vallée, il entendit résonner une cognée, et plusieurs voix frappèrent son attention. Il avait coutume de s'éloigner toujours du bruit qui lui révélait la présence de l'homme, et de faire un détour pour éviter une rencontre quelconque, mais il avait aussi une préoccupation qui, cette fois, le fit agir en sens contraire. Il avait la passion des arbres, si l'on peut parler ainsi, et ne permettait point à ses tenanciers d'en abattre, à moins qu'ils ne fussent complètement morts. Le bruit d'une cognée lui faisait donc toujours dresser l'oreille, et il ne pouvait alors résister au désir d'aller voir, par ses yeux, si ses ordres n'avaient pas été enfreints.

Il entra donc résolument dans le pré où les ouvriers travaillaient, et ce fut avec un naïf sentiment de douleur qu'il vit une trentaine d'arbres magnifiques, tout couverts de feuillage, étendus sur le flanc, et dépecés déjà en partie. Un métayer, aidé de ses garçons, travaillait à charger plusieurs tronçons sur une charrette à bœufs. La cognée qui fonctionnait avec tant d'activité, et qui faisait résonner tous les échos de la vallée, était entre les mains diligentes de Jean Jappeloup!

M. de Boisguilbault ne s'était pas vanté, le jour où il avait dit à Émile, d'un ton glacial, qu'il était fort irascible. C'était encore là une des anomalies de son caractère. A la vue du charpentier, dont la figure ou seulement le nom, lui causait toujours une émotion pénible, il pâlit; puis, le voyant mettre en pièces ses beaux arbres encore jeunes et parfaitement sains, il éprouva un frisson de colère, devint rouge, balbutia des paroles confuses, et s'élança vers lui avec une impétuosité dont ne l'aurait jamais cru capable quiconque l'eût vu, un instant auparavant, marcher à pas comptés, appuyé sur sa canne à pommeau guilloché.

XXIX.

AVENTURE.

L'abatis d'arbres qui blessait si vivement M. de Boisguilbault avait été fait sur le bord de la petite rivière, et les sveltes peupliers, les vieux saules et les aunes majestueux, en tombant pêle-mêle, avaient formé comme un pont de verdure sur cet étroit courant. Tandis que les bœufs étaient occupés à en retirer quelques-uns avec des cordes, et à les traîner vers les chariots destinés à les emporter, le vigoureux charpentier, courant sur les tiges abattues qui barraient encore la rivière, s'appliquait à couper les branches entrecroisées dont la résistance paralysait l'effort des animaux de trait. Ardent au travail et passionné pour la destruction que sa profession utilise, il déployait son courage et son habileté avec une sorte de transport. La rivière était profonde et rapide en cet endroit, et le poste de Jean était assez périlleux pour qu'aucun autre n'eût osé le partager. Courant avec la légèreté et l'aplomb d'un jeune homme jusque vers l'extrémité flexible des arbres couchés en travers sur l'eau, il se retournait parfois pour couper la tige même sur laquelle il se tenait en équilibre, et au moment où un craquement sérieux lui annonçait que son appui allait s'enfoncer sous ses pieds, il sautait lestement sur une tige voisine, électrisé par le danger et par l'étonnement de ses camarades. Sa hache brillante tournoyait en éclairs autour de lui, et sa voix sonore stimulait les autres travailleurs, surpris de trouver si facile une tâche que l'intelligence et l'énergie d'un seul homme commandait, simplifiait et enlevait comme par miracle.

Si M. de Boisguilbault eût été de sang-froid, il eût admiré à son tour, et même il eût ressenti un certain respect pour l'homme qui portait la puissance du génie dans l'accomplissement de ce travail grossier. Mais la vue d'une belle plante pleine de sève et de vie, tranchée par le fer au milieu de son développement, l'indignait et lui déchirait le cœur, comme s'il eût assisté à une scène de meurtre, et, quand cet arbre lui appartenait, il le défendait comme si c'eût été un membre de sa famille.

«Que faites-vous là, maladroits imbéciles! s'écria-t-il en brandissant sa canne, et d'une voix de fausset que la colère rendait aiguë et perçante comme celle d'un fifre. Et toi, bourreau! cria-t-il à Jean Jappeloup, as-tu juré de me blesser et de m'outrager sans cesse?»

Le paysan a l'oreille dure, le paysan berrichon surtout. Les bouviers, échauffés par une ardeur inaccoutumée, n'entendirent pas la voix du maître, d'autant plus que le grincement des cordes, le craquement des jougs et les cris puissants et dominateurs du charpentier couvrirent ces sons grêles. Le temps était à l'orage, l'horizon était chargé de nuées violettes qui montaient rapidement. Jean, baigné de sueur, avait retenu tout le monde, en jurant qu'il fallait achever cette besogne avant la pluie qui allait gonfler la rivière, et qui pouvait emporter les arbres abattus. Une sorte de rage s'était emparée de lui, et, malgré la piété qui régnait au fond de son cœur, il jurait comme un païen, comme s'il eût cru ainsi décupler ses forces. Le sang bourdonnait dans son oreille; des exclamations de fureur et de joie lui échappaient à chaque exploit de son bras robuste, et venaient se mêler aux grondements de la foudre. Des coups de vent impétueux l'enveloppaient de feuillage et faisaient voltiger sur son front les mèches argentées de sa rude chevelure. Avec son teint pâle, ses yeux étincelants, son tablier de cuir, sa grande taille maigre, son bras nu et armé, il avait l'air d'un cyclope faisant, sur les flancs de l'Etna, sa provision de bois, pour alimenter le foyer de sa forge infernale.

Tandis que le marquis s'épuisait en impuissantes clameurs, le charpentier, ayant dégagé le dernier obstacle, revint en courant sur le tronc arrondi d'un jeune érable, avec une adresse qui eût fait honneur à un acrobate de profession, sauta sur le rivage, et, saisissant la corde de l'attelage, il allait unir l'exubérance de sa force athlétique à celle des bœufs épuisés de fatigue, lorsqu'il sentit tomber assez sèchement sur ses reins, couverts seulement d'une grosse chemise, le jonc souple et nerveux de M. de Boisguilbault.

Le charpentier se crut fouetté par une branche, comme cela lui était arrivé assez souvent dans cette bataille contre les rameaux verdoyants. Il laissa échapper un juron terrible, et, se retournant avec vivacité, il coupa en deux la canne du marquis avec sa cognée, en disant:

«En voilà une qui ne battra plus personne.»

A peine avait-il prononcé cette formule d'extermination, que ses yeux, voilés par l'ivresse du travail, s'éclaircirent tout à coup, et, qu'à la lueur d'un grand éclair, il vit son bienfaiteur debout devant lui, pâle comme un spectre. Le marquis tenait encore, dans sa main tremblante de rage, la pomme d'or et le tronçon de sa canne. Ce tronçon était si court qu'il s'en était fallu de bien peu que Jean n'abattît la main imprudemment levée sur lui.

--Par les cinq cent mille noms du diable, monsieur de Boisguilbault! s'écria-t-il en jetant sa cognée; si c'est votre esprit qui vient là pour me tourmenter, je vous ferai dire une messe; mais si c'est vous, en chair et en os, parlez-moi, car je ne suis pas patient avec les gens de l'autre monde.

--Que fais-tu ici? pourquoi détruis-tu mes plantations, bête stupide? répondit M. de Boisguilbault, que le danger auquel il venait d'échapper comme par miracle n'avait nullement calmé.

--Excusez, reprit Jean stupéfait, vous ne paraissez pas content! C'est donc vous qui tapez comme ça? Vous n'êtes pas mignon dans la colère, et vous n'avertissez pas le monde. Ah ça! ne recommencez plus, car si vous ne m'aviez pas rendu un si grand service, je vous aurais déjà coupé en deux comme un osier.

--Not' maître, not' maître, faites pardon, dit le métayer, qui avait abandonné lestement la tête de ses bœufs pour se mettre entre le charpentier et le marquis, c'est moi qui ai demandé le Jean pour abattre nos arbres. Personne ne s'y entend comme lui, et il fait l'ouvrage de dix à lui tout seul. Voyez s'il a perdu son temps! Depuis midi jusqu'à cette heure, il a jeté bas ces trente arbres, il les a débités comme vous voyez, et il nous a aidés à les retirer de l'eau. Ne vous fâchez pas contre lui, not' maître! C'est un rude ouvrier, et ça serait pour son profit qu'il ne travaillerait pas si bien.

--Et pourquoi abat-il mes arbres? qui lui a permis de les abattre?

--C'est des arbres que la dribe avait déracinés, not' maître, et qui commençaient à jaunir: une dribe de plus, et l'eau les emportait avec la souche. Voyez si je vous trompe!»

Le marquis retrouva alors assez de calme pour regarder autour de lui, et pour constater que l'inondation du mois de juin avait couché ces arbres sur le flanc. La terre largement crevassée et les racines en l'air attestaient la vérité du rapport qu'on lui faisait. Mais, ne voulant pas encore s'en rapporter au témoignage de ses yeux:

«Et pourquoi n'avez-vous pas attendu mes ordres pour les enlever? dit-il, ne vous ai-je pas défendu cent fois de mettre la cognée à un seul arbre sans m'avoir consulté?

--Mais, not' maître, vous ne vous souvenez donc pas que j'ai été vous avertir de ce dégât, le lendemain même de la dribe? que vous m'avez dit: «En ce cas, il faut les ôter de là et en planter d'autres?» Voilà le temps propice pour planter, et je me dépêchais de faire de la place, d'autant plus qu'il y a là de beaux et bons arbres pour faire des échelles de longueur, et que ça ne m'aurait pas contenté de vous les laisser perdre. Si vous voulez donner un coup de pied jusque dans notre cour, vous verrez qu'il y en a une douzaine de rangés sous le hangar, et demain nous y porterons le reste.

--A la bonne heure, répondit M. de Boisguilbault, honteux de sa précipitation. Je me souviens, en effet, de vous avoir permis de le faire. Je l'avais oublié: j'aurais dû venir voir cela plus tôt.

--Dame! vous sortez si peu, not' maître! dit le bon paysan. L'autre jour, pourtant, j'avais rencontré M. Émile, comme il allait vous voir, et je lui avais montré le dommage, en lui recommandant de vous en faire souvenir. Il l'aura donc oublié?

--Apparemment, dit M. de Boisguilbault; n'importe, rentrez chez vous, car voici la nuit et l'orage.

--Mais vous allez vous mouiller, not' maître, il faut venir attendre à la maison que la pluie ait fini de tomber.

--Non pas, dit le marquis, elle peut durer longtemps, et je ne suis pas assez loin de chez moi pour ne pouvoir rentrer à temps.

--Not' maître, vous n'aurez pas le temps, la voilà qui commence, et ça va tomber dru!

--C'est bon, c'est bon, je vous remercie, c'est mon affaire, dit le marquis.» Et, tournant le dos, il s'éloigna, tandis que ses métayers et leurs bœufs reprenaient le chemin du domaine[1].

[Footnote 1: On appelle encore _domaine_, dans nos campagnes, les fermes et les métairies.]

--Ça n'y fait pas trop bon pour un homme d'âge comme lui! dit le métayer à son fils, en regardant le marquis partir d'autant plus lentement qu'il était privé de l'appui de sa canne.

--S'il avait voulu patienter, répondit le jeune paysan, on aurait pu lui aller chercher sa voiture. _Ah çà! Gaillard! Chauvet!_ cria-t-il à ses bœufs, courage, mes enfants. _Quiche! arrière! vire, mon mignon!_»

Et, ne songeant plus qu'à diriger son attelage encorné à travers les prés humides, le père et le fils disparurent derrière les buissons, suivis de tout leur monde, sans s'inquiéter davantage du vieux maître. Telle est l'insouciance naturelle au paysan.

M. de Boisguilbault atteignit l'extrémité de la prairie par laquelle il était venu, et au moment de franchir la haie, il se retourna et vit Jean Jappeloup qui était resté assis sur une souche, au milieu de son abatis, comme un vainqueur méditant douloureusement sur le champ de bataille. Toute l'ardeur, toute la gaieté du robuste ouvrier étaient tombées subitement; il était immobile, indifférent à la pluie qui commençait à se mêler sur sa tête à la sueur du travail, et il paraissait en proie à une tristesse profonde.

«Ma destinée est d'offenser cet homme-là, et de ne le rencontrer que pour souffrir,» se dit M. de Boisguilbault. Et il hésita longtemps, partagé entre un naïf repentir et un violente répugnance.

Il se décida à lui faire signe de venir à lui, mais Jean ne parut pas le voir, quoiqu'il fit encore un peu de jour; à l'appeler d'une voix dont la colère n'élevait plus le diapason, mais Jean ne parut pas l'entendre.

«Allons, se dit M. de Boisguilbault à lui-même, tu es coupable; il faut t'exécuter.» Et il marcha droit au charpentier.

«Pourquoi restes-tu là?» lui dit-il en lui frappant sur l'épaule.

Jean tressaillit, et, sortant comme d'un rêve:

«Ah! ah! que me voulez-vous donc? dit-il d'un ton brusque et courroucé. Venez-vous encore pour me battre? Tenez, voilà le reste de votre canne! je comptais vous le reporter demain matin pour vous faire souvenir de ce qui vous est arrivé ce soir.

--J'ai eu tort, dit M. de Boisguilbault en balbutiant.

--C'est bientôt dit, j'ai eu tort, reprit le charpentier; avec ça, quand on est riche, vieux et marquis, on croit tout réparé.

--Et quelle réparation exiges-tu de moi?

--Vous savez bien que je n'en peux demander aucune. D'une chiquenaude, je vous casserais en deux, et, en outre, je suis votre obligé. Mais je vous en voudrai toute ma vie pour m'avoir rendu la reconnaissance humiliante et lourde à porter. Je n'aurais pas cru que ça dût jamais m'arriver, car je n'ai pas le cœur plus mal fait qu'un autre, et je m'étais soumis au chagrin de ne pouvoir pas vous remercier. A présent, tenez, j'aime mieux aller en prison, ou recommencer à vagabonder que d'emporter un coup de canne. Allez-vous-en, laissez-moi tranquille. J'étais en train de me raisonner, et voilà que vous me remettez en colère. J'ai besoin de me dire que vous êtes un peu fou, pour ne pas vous en dire davantage.