Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
Chapter 8
Le sérieux naïf avec lequel M. de Châteaubrun se plongeait tout entier dans ces innocentes occupations touchait Émile, et lui offrait à chaque instant un contraste avec ce qui se passait chez lui, à propos des mêmes choses. Tandis qu'un jardinier largement rétribué et deux aides, occupés du matin à la nuit, ne suffisaient pas à rendre assez propre et assez brillant le jardin de sa mère, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose avorté ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine était heureux de la fière sauvagerie de ses _élèves_, et rien ne lui paraissait plus fécond et plus généreux que le vœu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon fin et doux, taillé par la dent laborieuse de quelques patientes brebis abandonnées là sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de végétation, et les molles ondulations de ses pentes, était un lieu splendide où aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la rêverie.
«Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa veste qu'il avait accrochée à une branche, allons chercher ma fille pour déjeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous connaît déjà, car elle est initiée à tous les petits secrets de notre pauvre Jean; et même, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il à son chien, allez dire à votre jeune maîtresse que l'heure de se mettre à table est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appétit vous dit l'heure aussi bien qu'une montre.»
Le chien de M. Antoine répondait également au nom de _Monsieur_ qu'on lui donnait quand on était content de lui, et à celui de Sacripant, qui était son nom véritable, mais qui ne plaisait pas à mademoiselle de Châteaubrun, et dont son maître ne se servait plus guère avec lui qu'à la chasse, ou pour le réprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait par-dessus les murs. Le fidèle animal sembla comprendre le discours de son maître, car il se mit à rire, expression de gaieté très marquée chez quelques chiens, et qui donne à leur physionomie un caractère presque humain d'intelligence et d'urbanité. Puis il courut en avant et disparut en descendant la pente du côté de la rivière.
En le suivant, M. Antoine fit remarquer à Émile la beauté du site qui se déployait sous leurs yeux. «Notre Creuse aussi s'est mêlée de déborder l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage étaient rentrés, et cela grâce au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser trop mûrir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un grand esprit d'observation et une mémoire prodigieuse. A certains signes que nul autre ne remarque, à la couleur de l'eau, à celle des nuages, et surtout à l'influence de la lune dans la première quinzaine du printemps, il peut prédire à coup sûr le temps qu'il faut espérer ou craindre tout le long de l'année. Ce serait un homme très-précieux pour votre père, s'il voulait l'écouter. Il est bon à tout, et si j'étais dans la position de M. Cardonnet, rien ne me coûterait pour essayer de m'en faire un ami: car d'en faire un serviteur assidu et discipliné, il n'y faut pas songer. C'est la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne fera jamais rien de bon que de son plein gré; mais qu'on s'empare de son cœur, qui est le plus grand cœur que Dieu ait formé, et vous verrez comme, dans les occasions importantes, cet homme-là s'élève au-dessus de ce qu'il parait! Que la dérive, l'incendie, un sinistre imprévu vienne frapper l'établissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tête et le bras de Jean Jappeloup peuvent être trop payés et trop protégés!»
Émile n'écouta pas la fin de cet éloge avec l'intérêt qu'il y aurait donné en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensée venaient de prendre une autre direction: une voix fraîche chantait ou plutôt murmurait à quelque distance un de ces petits airs charmants de mélancolie et de naïveté qui sont propres au pays. Et la fille du châtelain, cet enfant du célibat, dont le nom maternel était resté un problème pour tout le voisinage, parut au détour d'un massif d'églantiers, belle comme la plus belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.
Blanche et blonde, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de Châteaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractère, un mélange de raison au-dessus de son âge et de gaieté enfantine, que peu de jeunes filles eussent conservé dans une position comme la sienne; car il lui était impossible d'ignorer sa pauvreté, et l'avenir d'isolement et de privations qui lui était réservé dans ce siècle de calculs et d'égoïsme. Elle ne paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son père, auquel elle ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus touchante sérénité régnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle rougit beaucoup en apercevant Émile, mais ce fut plutôt l'effet de la surprise que du trouble; car elle s'avança et le salua sans gaucherie, sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vanté chez les jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas à la pensée de Gilberte que le jeune hôte de son père allait la dévorer du regard, et qu'elle dût prendre un air digne pour mettre un frein à l'audace de ses secrets désirs. Elle le regarda elle-même, au contraire, pour voir si sa figure lui était sympathique autant qu'à son père, et avec une perspicacité très-prompte, elle remarqua qu'il était très beau sans en être vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec modération, qu'il n'était ni guindé, ni arrogant, ni prétentieux; enfin que sa physionomie expressive était pleine de candeur, de courage et de sensibilité. Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout à coup aussi à l'aise que si un étranger ne s'était pas trouvé entre elle et son père.
«C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de Châteaubrun, mon père vous en a voulu, Monsieur, de vous être enfui l'autre jour sans avoir voulu déjeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous étiez impatient de revoir madame votre mère, surtout au milieu de cette inondation où chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame Cardonnet n'a pas été trop effrayée, à ce qu'on nous a dit, et vous n'avez perdu aucun de vos ouvriers?
--Grâce à Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a péri, répondit Émile.
--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous?
--C'est le point le moins intéressant, Mademoiselle; les pauvres gens ont bien plus souffert à proportion. Heureusement mon père a le pouvoir et la volonté de réparer beaucoup de malheurs.
--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un peu du mot qui lui était échappé malgré elle, que madame votre mère est extrêmement bonne et charitable. Je parlais d'elle précisément tout à l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comblé.
--Ma mère est parfaite; dit Émile; mais, en cette occasion, il était bien simple qu'elle témoignât de l'amitié à ce pauvre enfant, sans lequel j'aurais peut-être péri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour le remercier.
--Le voilà, reprit mademoiselle de Châteaubrun en montrant Charasson qui venait derrière elle, portant un panier et un petit pot de résine. Nous avons fait plus de cinquante écussons de greffe, et il y a même là des échantillons que Sylvain a ramassés dans le haut de votre jardin. C'était le rebut que le jardinier avait jeté après la taille de ses rosiers, et cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon père? car je n'ai pas encore beaucoup de science.
--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en portant à ses lèvres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines épines ne te respecteront pas.
--Et qu'est-ce que cela fait, mon père? dit la jeune fille en souriant. Je ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus libre et plus heureuse.»
Émile ne perdit pas un mot de cette dernière réflexion, quoiqu'elle l'eût faite à demi-voix pour son père; et que, de son côté, il eût fait quelques pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitié.
«Oh! moi, ça va très bien, répondit le page de Châteaubrun; je n'avais qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumît_, après avoir été si bien baignée. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai été bien content d'entrer dans votre joli château, de voir vos belles chambres, les domestiques à votre papa, qui ont des gilets rouges et de l'or à leurs chapeaux!
--Ah! voilà surtout ce qui lui a tourné la tête, dit Gilberte en riant de tout son cœur, et en découvrant deux rangs de petites dents blanches et serrées comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est rempli d'ambition: il méprise profondément sa blouse neuve et son chapeau gris depuis qu'il a vu des laquais galonnés. S'il voit jamais un chasseur avec un plumet de coq et des épaulettes, il en deviendra fou.
--Pauvre enfant! dit Émile, s'il savait combien son sort est plus libre, plus honorable et plus heureux que celui des laquais bariolés des grandes villes!
--Il ne se doute pas que la livrée soit avilissante, reprit la jeune fille, et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existé.
--Je ne me plains pas, répondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi, ici, même mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon père et ma mère à Cuzion, tout auprès de la maison! Mais un petit bout de toilette, ça vous refait un homme!
--Tu voudrais donc être mieux mis que ton maître? dit mademoiselle de Châteaubrun. Regarde mon père, comme il est simple. Il serait bien malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des gants blancs.
--Il est vrai que j'aurais de la peine à en reprendre l'habitude, dit M. Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voilà qui s'égosille après nous pour que nous allions déjeuner.»
_Mes enfants_ était une locution générale que, dans son humeur bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit à Janille et à Sylvain lorsqu'ils étaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte rencontra donc avec étonnement le regard rapide et involontaire que le jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son cœur en s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle appellation du châtelain.
IX.
M. ANTOINE.
Cette fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle s'était procuré du laitage, du miel, des œufs, et elle avait bravement sacrifié deux poulets qui chantaient encore lorsque Émile avait paru sur le sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.
Le jeune homme avait gagné de l'appétit dans le verger, et il trouva ce repas excellent. Les éloges qu'il y donna flattèrent beaucoup Janille, qui s'assit comme de coutume en face de son maître et fit les honneurs de la table avec une certaine distinction.
Elle fut surtout fort touchée de l'approbation que son hôte donna à des confitures de mûres sauvages confectionnées par elle.
«Petite mère, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un échantillon de ton savoir-faire et ta recette à madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en échange du plant de fraises ananas.
--Ça ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, répondit Janille; ça ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de montagne, si rouges et si parfumées. Cela ne m'empêchera pas de donner à M. Émile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien les accepter.
--Ma mère ne voudrait pas vous en priver, ma chère demoiselle Janille, répondit Émile, touché surtout de la naïve générosité de Gilberte, et comparant dans son cœur les bonnes intentions candides de cette pauvre famille avec les dédains de la sienne.
--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.
--Et à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue à bout sans l'aide de personne, si on m'eût laissée faire.
--Mais moi, j'ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère! Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait grand dommage de les détruire.
--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'à dix lieues à la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant des fruits aussi gros!
--Vous l'entendez, monsieur Émile! dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille tout entière. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne se trouve à Châteaubrun. C'est une grâce d'état.
--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille, plaignez-vous de quelque chose!
--Je ne me plains de rien, répondit le bon gentilhomme: à Dieu ne plaise! entre ma fille et toi, que pourrais-je désirer pour mon bonheur?
--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous écoute, mais si on a le dos tourné, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de résignation tout à fait déplacés dans votre position.
--Ma position est ce que Dieu l'a faite! répondit M. Antoine avec une douceur un peu mélancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni toi, ni moi, qui accuserons la Providence.
--Moi! s'écria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi, cher père; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que je puis désirer de mieux sur la terre.
--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Émile, attendri de l'expression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis certain qu'elle est heureuse, parce que ...
--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement, vous alliez dire pourquoi, et vous vous êtes arrêté?
--Je serais au désespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, répondit Émile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeunesse et la bonté, on devait être heureux, parce qu'on pouvait être sûr d'être aimé.
--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberte en mettant une de ses mains dans celle de son père et l'autre dans celle de Janille; car je suis aimée sans qu'il soit question de tout cela. Si je suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sûre que, laide et maussade, mon père et ma mère m'aimeraient encore quand même. Mon bonheur vient donc de leur bonté, de leur tendresse, et non de mon mérite.
--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine à Émile, tout en pressant sa fille sur son cœur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de l'autre.
--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait là? s'écria Janille; voilà encore une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre œuf sur la marche de Gilberte.
--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-même.
--Non pas! non pas! ce serait pire; vous répandriez sur elle toute la carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enlève cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de gâter cette jolie robe toute neuve?»
Émile regarda pour la première fois la toilette de Gilberte. Il n'avait encore fait attention qu'à sa taille élégante et à la beauté de sa personne. Elle était vêtue d'un coutil gris très-frais, mais assez grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou. Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en être humiliée, elle mit un peu d'orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu'elle était de bonne qualité, qu'elle pouvait braver les épines et les ronces, et que, Janille l'ayant choisie elle-même, aucune étoffe ne pouvait lui être plus agréable à porter.
«Cette robe est charmante, en effet, dit Émile; ma mère en a une toute pareille.»
Ce n'était pas vrai; Émile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d'une intention délicate.
Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d'avoir eu bon goût, car elle tenait presque autant à ce mérite qu'à la beauté de Gilberte.
«Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'était pas gentille et proprette comme cela convient à son rang dans le monde?
--Nous n'avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M. Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions inutiles.
--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous dis que le rang ne se perd pas; mais voilà comme vous êtes: vous jetez toujours le manche après la cognée!
--Je ne jette rien du tout, reprit le châtelain; j'accepte tout, au contraire.
--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher querelle à quelqu'un, pour entretenir l'activité de sa langue et de sa pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le vôtre! Ne dirait-on pas, à vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de raison et de philosophie pour en venir là? Allons, vous n'êtes qu'un ingrat.
--A qui en as-tu, mauvaise tête? reprit M. Antoine. Je te répète que tout est bien et que je suis consolé de tout.
--Consolé! voyez un peu; consolé de quoi, s'il vous plaît? N'avez-vous pas toujours été le plus heureux des hommes?
--Non, pas toujours! Ma vie a été mêlée d'amertume comme celle de tous les hommes; mais pourquoi aurais-je été mieux traité que tant d'autres qui me valaient bien?
--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne. Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous êtes né coiffé.
--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M. Antoine en souriant.
--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge et témoin.
--Laissons-la dire, monsieur Émile, reprit M. Antoine. Nous sommes au dessert, et rien ne pourrait empêcher Janille de babiller à ce moment-là. Elle va dire mille folies, je vous en préviens! Mais elle a de l'entrain et de l'esprit. On ne s'ennuie pas à l'écouter,
--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle était de justifier cet éloge, Monsieur naît comte de Châteaubrun, ce qui n'est pas un vilain nom ni un mince honneur!
--Cet honneur-là ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de Châteaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancêtres, n'ayant pu rien faire pour en augmenter l'éclat, je n'ai pas grand mérite à le porter.
--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais où vous voulez en venir, et j'y viendrai de moi-même. Laissez-moi dire! Monsieur vient au monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie, à moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques années, la mère de ce brave Jean Jappeloup; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme le pied l'est à la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui vont sans doute finir!...
--Grâce à vous! dit Gilberte en regardant Émile; et, dans ce regard ingénu et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait à sa beauté et à sa robe.
--Si tu t'embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine à Janille, nous n'en finirons jamais.
--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me résumer, comme dit M. le curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d'une excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en aperçurent très-bien.
--Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de tristesse dans sa gaieté; il n'y a pas grand'chose à dire là-dessus.
--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit très-bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château, qui était grand et riche alors ... et qui est encore très-habitable aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons, plaignez-vous de votre santé, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vous?
--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'étant né dans un temps de trouble et de révolution, mon éducation première fut fort négligée.
--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas être né vingt ans plus tôt, et avoir aujourd'hui soixante-dix ans? Voilà une drôle d'idée! Vous êtes né fort à point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à l'éducation, rien n'y manqua: vous fûtes mis au collège à Bourges, et monsieur y travailla fort bien.
--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas été habitué au travail de l'esprit; je m'endormais durant les leçons. Je n'avais pas la mémoire exercée; j'eus plus de peine à apprendre les éléments des choses qu'un autre à compléter de bonnes études.
--Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu'un autre, puisque vous eûtes plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour être un gentilhomme. Vous n'étiez pas destiné à être curé ou maître d'école. Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en vacances, vous étiez un jeune homme accompli; nul n'était plus adroit que vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.
--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant de ce panégyrique.
--Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c'était le temps de la guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous battîtes fort bien, à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures.
--Peu graves, dit M. Antoine.
--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas être écloppé et marcher sur des béquilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de gloire, sans trop de contusions.
--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux; mais quoi que tu en dises, j'étais né quelques années trop tard; mes parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'étais à peine lancé dans la carrière, qu'il me fallut revenir au logis, _traînant l'aile et tirant le pied_, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo.
--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas avantageuse, et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet homme-là ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous portiez, il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu'il ne fit aucune attention à votre personne.