Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1

Chapter 23

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--Eh bien, écoutez, Galuchet; vous pouvez me rendre un service. Ce que vous venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquiétude qu'à vous, et tout ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie, aura au moins le résultat sérieux de m'avoir averti de certains dangers. Je vous répète que mon fils est trop honnête homme pour séduire une fille sans fortune et sans expérience; mais il pourrait lui arriver, en la voyant souvent, de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait l'un et l'autre à des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien facile de couper court à tout cela en éloignant Émile sur-le-champ; mais cela contrarierait le projet que j'ai de le former à la pratique de mes occupations, et je regretterais qu'un motif si peu important me forçât à me séparer de lui dans les circonstances présentes. Consentez donc à me servir. Vous êtes sûr d'être bien accueilli à Châteaubrun: allez-y souvent, aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractère facile du père Antoine vous y aidera. Voyez, observez, et rapportez-moi tout ce qui s'y passe. Si votre présence contrarie mon fils, il sera démontré que le danger existe; s'il cherche à vous faire éconduire, tenez bon, et posez-vous sans hésitation en prétendant à la main de la demoiselle.

--Et si l'on m'accepte?

--Tant mieux pour vous!

--C'est selon, Monsieur, jusqu'où auront été les choses entre elle et votre fils.

--Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et l'adresse de savoir à quoi vous en tenir, puisque vous allez là en observateur.

--Et si je m'aperçois que j'arrive trop tard?

--Vous vous retirerez.

--J'aurai fait là une drôle de campagne, et M. Émile m'en voudra.

--Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes, tout cela ne se fera pas sans quelque ennui et quelque désagrément pour vous; mais il y a une bonne gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande.

--Ça suffit, Monsieur, et je n'ai plus qu'un mot à dire: c'est que, dans le cas où la fille me conviendrait, et si je venais à lui convenir aussi, je serais trop pauvre, à l'heure qu'il est, pour entrer en ménage.

--Nous avons déjà prévu ce cas. Je vous aiderais à vous faire une position. Par exemple, vous vous engageriez à me servir pendant un temps donné, et je vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don de cinq mille francs, si c'était nécessaire.

--Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ça? dit Galuchet en se grattant la tête plus fort que jamais.

--Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fois-ci je ne plaisante plus du tout.

--C'est entendu, Monsieur; vous avez trop d'honnêtetés pour moi. Je vas me planter en faction à côté de M. Émile, et il sera bien fin si je le perds de vue!»

«Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet dès que Galuchet se fut retiré, mais il suffira qu'il ait un rival de ton espèce pour se sentir bientôt humilié de son choix; et si l'on préfère un lourdaud d'épouseur comme toi à un beau soupirant de rencontre comme lui, il aura reçu une assez bonne leçon. Dans ce cas-là, un petit sacrifice pour l'établissement de M. Galuchet ne serait pas la mer à boire, d'autant plus que cela le retiendrait à mon service et couperait court à l'ambition de me quitter. Mais c'est là le pis-aller de mon projet, et Galuchet a vingt chances contre une d'être mis à la porte dans quelque temps. Jusque-là, j'aurai eu celui d'aviser à quelque chose de mieux, et j'aurai du moins réussi à tourmenter Émile, à le désenchanter, à attacher à ses flancs un ennemi qu'il ne sait guère combattre, l'ennui sous la forme de Constant Galuchet.»

L'idée de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eût pas été trop tard ou trop tôt pour qu'Émile renonçât à ses illusions, cette idée eût pu réussir. Une rivalité quelconque stimule les âmes vulgaires, mais un esprit délicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature élevée se dégoûtera infailliblement de l'être qui prend plaisir aux hommages de la sottise; il suffira peut-être même que l'objet de son culte les souffre avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'éloigne. Mais Cardonnet comptait sans la fierté de Gilberte.

Émile revint de son excursion plus enflammé que jamais, et dans un tel état d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne pas triompher de tout. La généreuse Gilberte avait puissamment aidé à son illusion en la partageant, et en cela elle s'était montrée, par son imprévoyance et son abandon de cœur, la digne fille d'Antoine. Émile aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'être avancé à ce point auprès d'elle, sans avoir commencé par s'assurer du consentement de M. Cardonnet. C'était là une terrible imprudence, et même une coupable témérité; car, à moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus de son père. Mais Émile était dans ce délire d'exaltation où l'on compte sur les miracles, et où l'on se croit presque dieu parce qu'on est aimé.

Pourtant il revint à Gargilesse sans avoir fixé le moment où il déclarerait ses sentiments à sa famille; car Gilberte avait exigé qu'il ne brusquerait rien, et avait reçu la promesse qu'il commencerait par disposer peu à peu l'esprit de ses parents à la tendresse, par une conduite selon leurs vœux. Ainsi Émile devait réparer une absence qui leur avait, sans doute, causé quelque souci, en restant auprès d'eux tout le reste de la semaine, et en travaillant avec assiduité à tout ce qu'il plairait à son père de lui tracer. «Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la semaine suivante.» La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le jour, et, comme Émile, elle trouvait une douceur infinie à caresser dans sa pensée le mystère d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme et la profondeur.

Émile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta d'écrire à M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur ses sentiments, au cas où l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le voir. Il s'attacha aux pas de son père, lui demanda même de l'occupation, et s'appliqua à la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris grand intérêt à la réussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas longtemps violence à son propre cœur, il lui fut impossible de pousser au travail les ouvriers indolents. Rien ne servait à M. Cardonnet de mettre à la tâche les hommes de cette catégorie. Ils manquaient de force, et la concurrence des plus actifs produisait en eux le découragement au lieu de l'émulation. La tâche était bien payée; mais comme les travailleurs voyaient, au mécontentement du maître, qu'ils ne seraient pas gardés longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le présent, et faisaient de l'économie sur leur nourriture, Quand Émile les voyait s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hébreux esclaves employés à la construction des pyramides, il se sentait épris d'une telle pitié, qu'il eût voulu leur donner son propre sang à boire plutôt que de les abandonner à cette mort lente du travail et de l'abstinence.

Alors il essayait de persuader son père, puisqu'il ne pouvait sauver ces existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-mêmes, en leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de raison, que les vignes ayant gelé l'année précédente, on ne pouvait se procurer du vin dans le pays qu'à un prix très-élevé, et pour la table des bourgeois seulement. Là où l'économie générale n'intervient pas, il était facile de prouver que l'économie particulière est impuissante à effectuer de notables améliorations, et d'établir, par l'invincible démonstration des chiffres, qu'il fallait renoncer à construire ou faire passer le travailleur par les nécessités fâcheuses de sa condition. M. Cardonnet faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de sévères limites. Émile courbait la tête et soupirait; il ne pouvait pas donner à Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.

«Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce monde, il suffira que tu aies senti la nécessité d'avoir un bon surveillant en ton lieu et place. La partie matérielle est la moins poétique. C'est au point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi à comprendre ce qui m'échappe, et mets un peu ton génie au service de mon courage.»

Durant cette semaine, Émile eut à lire, à comprendre, à étudier et à résumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait pas avoir précisément besoin de ce travail, mais c'était une manière d'éprouver Émile, et il fut ravi de la rapidité et de la clarté qu'il y apporta. Une pareille étude ne pouvait causer de dégoût à un esprit occupé de théories. Tout ce qui appartient à la science peut avoir dans l'avenir une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les déplorables conditions par lesquelles l'inégalité fait passer les hommes du présent pour l'exécution d'un travail quelconque, on peut s'éprendre pour l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute intelligence d'Émile, et se disait qu'avec de si éminentes facultés, il n'était pas possible de fermer toujours les yeux à ce qu'il appelait l'évidence.

Le dimanche vint. Il semblait à Émile qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'il n'avait vu ce lieu enchanté de Châteaubrun, où pour lui la nature était plus belle, l'air plus suave et la lumière plus riche qu'en aucun autre point de l'univers. Il commença pourtant par Boisguilbault: car il se souvint que Constant Galuchet devait déjeuner à Châteaubrun, et il espéra que ce lourd personnage serait parti, ou occupé à pêcher, quand il y arriverait; mais il était loin de prévoir le machiavélisme de M. Constant. Il le trouva encore attablé avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du cru auquel il n'était pas habitué, et se dandinant sur sa chaise tout en disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour, attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permît d'aller guetter sur la terrasse l'arrivée de son amant.

Mais Janille n'avait point de distractions; elle rôdait comme un lézard dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste à point pour recevoir la moitié du salut qu'Émile adressait à Gilberte. Cependant Émile vit, du premier coup d'œil, qu'elle n'avait pas parlé.

«En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que de coutume, vous n'êtes pas galant, et vous avez failli amener une querelle de rivalité entre ma fille et moi. Comment, vous me faites espérer que, dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez même un jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en voyage avec mademoiselle, sous prétexte qu'elle a une quarantaine d'années de moins! comme si c'était ma faute, et comme si je n'étais pas aussi leste pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma colère; car si vous fussiez revenu plus tôt, vous eussiez été fort mal reçu.

--Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifié, répondit Émile, en vous disant combien notre rencontre à Crozant avait été imprévue, et notre voyage à Saint-Germain improvisé subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chère demoiselle Janille, et soyez sûre qu'il fallait que je fusse à dix lieues d'ici pour manquer à votre rendez vous.

--Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine qui a tout le tort: c'est une tête si légère! mais j'aurais cru que vous seriez plus raisonnable que lui.

--Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Émile sur le même ton, et la preuve c'est que, malgré mon désir de venir implorer ma grâce, j'ai passé ma semaine auprès de mon père, occupé à travailler pour lui complaire.

--Et vous avez fort bien fait, mon garçon; car enfin il est bon que les jeunes gens soient occupés.

--L'on sera content de moi à l'avenir, dit Émile en regardant Gilberte, et déjà mon père m'a pardonné le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je reconnaîtrai ses bontés en m'astreignant aux plus pénibles sacrifices, même à celui de vous voir un peu moins souvent désormais, mademoiselle Janille; grondez-moi donc aujourd'hui, vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi encore plus vite, puisque, durant quelques semaines, je vais être probablement forcé de venir rarement. J'ai beaucoup de travail à faire, et le courage me manquerait si je vous savais fâchée contre moi.

--Allons, vous êtes un bon garçon, et l'on ne peut vous en vouloir, dit Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin, en baissant la voix, que nous nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer, et qu'il fait bon avoir affaire à des gens d'honneur et d'esprit comme vous.»

Cette issue aux explications annoncées par Janille soulagea Émile d'une grande inquiétude. Sa situation était bien assez grave, sans que les alarmes et les questions de cette fidèle gouvernante vinssent la compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donné de venir plus rarement et de laisser couler le temps était donc le plus sage, et, si elle eût été une habile diplomate, elle n'eût peut-être pas mieux agi, cette fois. En effet, que de mariages disproportionnés à l'endroit de la fortune fussent devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses méfiances, n'en eût fait, pour l'homme épris d'elle, un enchaînement de souffrances et d'inquiétudes, au milieu duquel le courage et la prudence lui ont manqué pour vaincre les obstacles! Gilberte mêlait à sa candeur enfantine, une raison calme et un courage désintéressé. Elle ne regardait son union avec Émile comme possible que dans plusieurs années, et elle sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se présentait à son âme pleine de foi, comme un jour radieux à traverser: et en cela elle n'était pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non la prudence qui transporte les montagnes.

XXIII.

LA PIERRE AU DIABLE

Émile avait oublié jusqu'au nom de Constant Galuchet en se retrouvant dans les murs du cher vieux château; et lorsqu'il entra pour saluer M. Antoine, la sotte figure du commis de son père lui fit le même effet qu'une laide chenille produit tout à coup, sur celui qui s'approche sans méfiance pour saisir un fruit. Galuchet s'était préparé à rencontrer Émile de l'air aisé d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviée, et qui veut bien accueillir avec grâce les survenants. Pour un peu, il eût fait à Émile les honneurs du château. Mais le regard froid et moqueur du jeune homme, en répondant à ses saluts familièrement empressés, le déconcerta beaucoup; ce regard semblait lui dire:

«Que faites-vous ici?»

Cependant Galuchet, qui, pensait beaucoup plus à mériter les libéralités de M. Cardonnet que les bonnes grâces de Gilberte, fit un effort sur lui-même pour retrouver son aplomb, et sa figure, qui n'était pourtant pas l'expression d'un caractère hostile, eut un aspect d'insolence inaccoutumée on ne peut plus maladroit dans la circonstance.

Émile avait pris son parti sur le vin du cru, et, pour ne pas chagriner M. de Châteaubrun, il ne refusait plus de lui faire raison on arrivant. Peut-être même, grâce au prestige complet qu'il subissait dans le lieu où respirait Gilberte, était-il arrivé à trouver cette piquette meilleure que tous les vins fins de la table de son père. Mais, cette fois, le breuvage lui parut amer, lorsque Galuchet, se donnant les airs d'un homme qui daigne hurler avec les loups, approcha son verre du sien, pour trinquer à la manière de M. de Châteaubrun. Il accompagna cette familiarité d'un mouvement du coude et de l'épaule, désagréablement vulgaire, croyant imiter joyeusement la patriarcale simplicité d'Antoine.

«Monsieur le comte, dit Émile en affectant de traiter Antoine avec plus de respect encore que de coutume, je crains que vous n'ayez fait trop boire M. Constant Galuchet. Voyez donc comme il a les yeux rouges et le regard fixe! Prenez garde; je vous avertis qu'il a la tête très-faible.

--La tête faible, monsieur Émile! pourquoi dites-vous que j'ai la tête faible? répondit Galuchet. Vous ne m'avez jamais vu ivre, que je sache.

--Ce sera donc la première fois que j'aurai ce plaisir, si vous continuez à trinquer de la sorte.

--Cela vous ferait donc plaisir de me voir commettre des inconvenances?

--J'espère que cela n'arrivera pas, si vous suivez mon conseil.

--Eh bien, dit Galuchet en se levant, si M. Antoine veut faire un tour de promenade, je suis tout prêt à offrir mon bras à mademoiselle Gilberte, et l'on verra si je marche de travers.

--J'aime autant ne pas risquer l'épreuve, répondit Gilberte, qui était assise à l'entrée du pavillon et caressait monsieur Sacripant.

--Voilà donc que vous vous mettez aussi après moi, mademoiselle Gilberte? reprit Galuchet en s'approchant d'elle; vous croyez ce que dit M. Émile?

--Ma fille ne se met après personne, Monsieur, dit Janille, et je ne sais pas trop pourquoi vous vous occupez de qui ne s'occupe pas de vous.

--Si vous lui défendez de me donner le bras, reprit Galuchet, je n'ai rien à dire. Il me semble pourtant que ce n'est pas manquer à la civilité française que d'offrir son bras à une demoiselle.

--Ma mère ne me défend pas d'accepter votre bras, Monsieur, dit Gilberte avec une douceur pleine de dignité; mais je vous remercie de votre politesse. Je ne suis pas une Parisienne et ne connais guère l'habitude de prendre un appui pour marcher. D'ailleurs, nos sentiers ne souffrent point cet usage.

--Vos sentiers ne sont pas pires que ceux de Crozant, et plus ils sont difficiles, plus on a besoin de s'appuyer les uns sur les autres. J'ai fort bien vu à Crozant que vous mettiez votre belle main sur l'épaule de M. Émile pour descendre la montagne; oh! j'ai vu cela, mademoiselle Gilberte, et j'aurais bien voulu être à sa place!

--Monsieur Galuchet, si vous n'aviez pas bu plus que de raison, dit Émile, vous ne vous occuperiez pas tant de moi, et je vous prierai de ne pas vous en occuper du tout.

--Allons! voilà-t-il pas que vous vous fâchez, vous! dit Galuchet tâchant de prendre un ton de bonne humeur. Tout le monde me brutalise ici, excepté M. Antoine.

--C'est peut-être, répondit Émile, que vous vous familiarisez un peu trop avec tout le monde, _vous!_

--Qu'est-ce qu'il y a? dit Jean Jappeloup en entrant. Est-ce qu'on se dispute ici? Allons, me voilà pour mettre la paix. Bonjour, ma mie Janille; bonjour, ma Gilberte du bon Dieu; bonjour, mon brave Émile, bonjour, Antoine, mon maître!... bonjour, toi, dit-il à Galuchet; je ne te connais pas, mais c'est égal. Ah! c'est l'homme d'affaires au père Cardonnet! Eh! bonjour, vous, mon pauvre monsieur Sacripant; je ne faisais pas attention à vos honnêtetés.

--Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, vaut mieux tard que jamais; mais sais-tu, Jean, que tu te déranges? Comment, quand on n'a plus qu'un jour par semaine pour te voir, et Dieu sait que la semaine est longue sans toi! tu arrives le dimanche à midi?

--Écoutez, mon maître ...

--Je ne veux pas que tu m'appelles ton maître.

--Et si je veux t'appeler comme ça, moi! J'ai été bien assez longtemps le tien, et ça m'ennuierait de commander toujours. A présent, je veux être ton apprenti pour changer un peu. Allons, à boire, Janille, du frais tout de suite. J'ai chaud! Ce n'est pas que je sois à jeun; ils n'ont pas voulu me laisser partir après la messe, ces bons amis de Gargilesse! Il a fallu aller babiller un peu chez la mère Laroze, et on ne peut pas se dessécher le gosier à causer sans boire. Mais je suis venu vite, parce que je savais bien qu'on pensait à moi, ici. Tenez, voyez-vous, ma Gilberte, depuis que je suis rentré dans l'endroit, il faudrait que le dimanche durât quarante huit heures pour que je pusse contenter tous les amis qui me font fête!

--Eh bien, mon bon Jean, si vous êtes heureux, cela nous console un peu de vous voir moins souvent, dit Gilberte.

--Heureux, moi? reprit le charpentier: il n'y a personne de plus heureux que moi sur la terre!

--On le voit bien, dit Janille. Voyez comme il a repris bonne mine depuis qu'il n'est plus dépisté tous les matins comme un vieux lièvre! Et puis il se fait la barbe tous les dimanches, à présent, et voilà des habits neufs qui ne sont point mal.

--Et qu'est-ce qui a filé la laine de ce joli droguet? reprit Jean: c'est ma mie Janille avec la fille au bon Dieu! Et qui a donné la laine? les brebis à mon maître. Et qui a payé la dépense? ça se paye en amitié, ici. Ce n'est pas vous, bourgeois, qui avez des habits comme ça. Je ne changerais pas ma veste de bureau pour votre queue de pie en drap noir.

--Je m'arrangerais bien de la fileuse, répondit Galuchet en regardant Gilberte.

--Toi? dit le charpentier en appliquant avec gaieté sur l'épaule de Galuchet une tape à écraser un bœuf; toi! tu aurais des fileuses comme ça? Ma mie Janille est encore trop jeune pour toi, mon garçon; et, quant à l'autre, je la tuerais si elle filait pour toi seulement un brin de laine long comme ton nez.»

Galuchet fut fort blessé de cette allusion à son nez camus, et, se frottant l'épaule:

«Dites donc, paysan, répondit-il, vous avez des manières _trop touchantes_; plaisantez avec vos pareils, je ne vous parle pas.

--Comment appelez-vous ce particulier-là? dit Jean à M. Antoine; je ne peux pas me rappeler son diable de nom!

--Allons! allons! Jean, tu es un peu en train, mon vieux! dit M. Antoine, ne te mets pas à taquiner M. Galuchet; c'est un honnête jeune homme, et, de plus, c'est mon hôte.

--C'est bien dit, mon maître! Allons, faisons la paix, monsieur Maljuché. Voulez-vous une prise de tabac?

--Je n'en use pas, répondit Galuchet avec hauteur. Si M. Antoine veut bien me le permettre, je quitterai la table.

--A votre aise, jeune homme, à votre aise, dit le châtelain; M. Émile n'est pas non plus ami des longues séances, et vous pouvez courir un peu. Janille vous fera voir le château, ou si vous aimez mieux descendre à la rivière, préparez vos lignes; nous irons vous rejoindre tout à l'heure, et nous vous conduirons où vous trouverez bonne prise.

--Ah! c'est vrai! dit le charpentier, c'est un preneur d'ablettes! Il ne fait que ça tous les soirs à Gargilesse, et quand on lui parle, il fait la grimace parce que ça dérange son poisson. Allons, nous irons tout à l'heure lui faire prendre quelque chose de mieux que son fretin. Écoutez, monsieur Maljuché, si je ne vous fais pas emporter un saumon pour votre souper, je veux changer mon nom pour le vôtre. Vous n'avez pas besoin de tant vous presser. La barque doit être en bon état, car je lui ai mis une pièce au ventre il n'y a pas longtemps. Nous trouverons bien par là quelque vieux harpon, et la Pierre au Diable, où le saumon a coutume de faire un somme au soleil, n'est pas loin d'ici. Mais il y a du danger par là, et vous n'iriez pas seul.

--Nous irons tous, dit Gilberte, si Jean mène la barque: c'est une pêche très amusante et un endroit superbe.

--Oh! si vous venez, mademoiselle Gilberte, j'attendrai votre bon plaisir, répondit Galuchet.