Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
Chapter 22
--Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Émile à Gilberte, qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet.
--Oh! je vois bien que monsieur est très moqueur, reprit-elle. Il en a le droit, il vient de Paris, où tout le monde a de l'esprit et de belles manières, et il se trouve ici parmi les sauvages.
--Je ne peux pas dire ça dans ce moment-ci, répliqua Galuchet, en lançant un regard assassin à la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son goût; mais, franchement, le pays est bien un peu arriéré. Les gens y sont fort malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et tout déchirés! A Paris, tout le monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche. J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander à manger: il n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu, et du lait de chèvre qui sentait le bouc. Ces gens-là n'ont pas de honte de vivre si chichement!
--Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire? dit Gilberte, révoltée du ton aristocratique de M. Galuchet.
--C'est plutôt qu'ils sont trop paresseux, répondit-il un peu étourdi de cette observation qui ne lui était pas venue.
--Et qu'en savez-vous? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne comprit pas.»
«Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air résolu me plaît fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que je ne suis pas un niais de provincial.
«Eh bien, dit Émile à Gilberte, pendant que Constant cherchait des vers sous les pierres du rivage, pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la figure d'un parfait imbécile.
--Je crains qu'il ne soit encore plus sot que simple, répondit Gilberte.
--Allons, mes enfants, vous n'êtes pas indulgents, observa le bon Antoine. Ce garçon-là n'est pas beau, j'en conviens, mais il paraît que c'est un bon sujet, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance, et deux ou trois fois il m'a offert ses petits services. Il m'avait même fait cadeau d'une ligne très bonne, et comme on n'en trouve point ici: malheureusement je l'ai perdue avant de rentrer à la maison; à telles enseignes que Janille m'a grondé ce jour-là presque autant que le jour où j'ai perdu mon chapeau. Dites donc, monsieur Galuchet, ajouta-t-il en élevant la voix, vous m'aviez promis de venir pêcher de notre côté, je ne tourmente pas beaucoup mon poisson; je n'ai pas votre patience, c'est pour cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours; vous viendrez déjeuner à la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons endroits: le barbillon abonde par là, et c'est un joli coup de ligne.
--Monsieur, vous êtes trop honnête, répondit Galuchet; j'irai certainement un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilités.»
Et, enchanté d'avoir trouvé cette phrase, Galuchet salua le plus gracieusement qu'il put, et s'éloigna, après s'être chargé du message d'Émile pour ses parents.
Gilberte eut quelque envie de quereller un peu son père pour cet excès de bienveillance envers un personnage si lourd et si déplaisant; mais elle était trop bienveillante elle-même pour ne pas lui sacrifier bien vite ses répugnances, et, au bout d'un instant, elle y songea d'autant moins, que ce jour-là, il lui était impossible de ressentir une contrariété.
Grâce à la disposition de leurs âmes, nos amoureux trouvèrent agréables et plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille jument de M. Antoine, attelée à une sorte de boguet découvert qu'il avait bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon vouloir, dans les chemins effrayants qu'ils eurent à suivre pour gagner leur gîte.
Ce véhicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson, installé au milieu, conduisait _crânement_ (c'était son expression) la pacifique _Lanterne_.
Les cahots épouvantables qu'on recevait dans une voiture si mal suspendue n'inquiétaient nullement Gilberte et son père, habitués à ne pas se donner toutes leurs aises, et à ne se laisser arrêter par aucun temps ni aucun chemin.
Émile les devançait à cheval, pour les avertir et les aider à mettre pied à terre, quand la route était trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait sur le sable doux des landes, il passait derrière eux pour causer et surtout pour regarder Gilberte.
Jamais élégant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la calèche brillante de sa triomphante maîtresse, n'a été si ravi et si fier que ne l'était Émile, en suivant la belle campagnarde qu'il adorait, dans les vagues sentiers de ce désert, à la clarté des premières étoiles.
Que lui importait qu'elle fût assise sur une espèce de brancard traîné par une haridelle, ou dans un carrosse superbe? qu'elle fût vêtue de moire et de velours, ou d'une petite indienne fanée? Elle avait des gants déchirés qui laissaient voir le bout de ses doigts roses, appuyés sur le dossier de la voiture. Pour ménager son écharpe des dimanches, elle l'avait pliée et mise sur ses genoux. Sa belle taille svelte et souple n'en ressortait que mieux. Le vent tiède du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche comme l'albâtre. Le souffle d'Émile se mêlait à la brise, et il était attaché là comme l'esclave derrière le char du vainqueur.
Il y eut un moment où, grâce au peu de précaution de Sylvain, la brouette s'arrêta tout court et faillit heurter la tête du cheval d'Émile.
Monsieur Sacripant avait mis une patte sur le marchepied, pour avertir qu'il était fatigué et qu'on eût à le prendre en voiture. M. Antoine descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour s'élancer si haut.
Pendant ce temps-là, Gilberte caressait les naseaux de _Corbeau_ et passait sa petite main dans les flots de sa noire crinière. Émile sentit battre son cœur comme si un courant magnétique lui apportait ces caresses. Il faillit faire, sur le bonheur de _Corbeau_, quelque réflexion aussi ingénue que celle dont Galuchet eût été capable en pareil cas; mais il se contenta d'être bête en silence. On est si heureux quand, avec de l'esprit, on se sent pris de cette bêtise-là!
Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d'où sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.
Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et Gilberte dans une sorte d'assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux tout le lendemain, tout un siècle de bonheur.
L'auberge où l'on s'arrêta, et qui était la meilleure du hameau, n'avait que deux lits dans deux chambres séparées. On décida que Gilberte aurait la meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Émile, en prenant chacun un matelas. Mais quand on en fut à vérifier le mobilier, il se trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit, et Émile se fit un plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange.
Cet arrangement, qui menaçait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup contrarier le page de Châteaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout en voyage.
Habitué à suivre son maître dans toutes ses courses, il se dédommageait de l'austérité à laquelle le condamnait Janille à Châteaubrun, en mangeant et dormant dehors à discrétion.
M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaieté, lui passait toutes ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme à un nègre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et d'atteler la voiture, c'était bien vraiment son maître qui maniait l'étrille et soulevait le brancard.
Si l'enfant s'endormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux, ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutôt que de réveiller son page.
S'il n'y avait qu'une portion de viande à souper: «Vous partagerez les os avec monsieur Sacripant,» disait M. Antoine à Charasson, qui couvait des yeux cette victuaille; mais sans trop s'en rendre compte, le bonhomme rongeait les os et laissait le meilleur morceau à Sylvain. Aussi le rusé gamin connaissait les allures de son maître, et plus il était menacé de jeûner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne étoile.
Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention à son coucher, et qu'Émile se contentait de la crèche, il commença, en servant le souper, à bâiller, à tirer ses bras, et à dire que la route avait été longue, que ce maudit pays était au bout du monde, et qu'il avait bien cru n'y arriver jamais.
Antoine fit la sourde oreille, et bien que le souper fût peu délicat, il mangea de grand appétit.
«Voilà comme j'aime à voyager, disait-il en choquant à chaque instant son verre contre celui d'Émile, par suite de l'habitude qu'il avait prise avec Jean Jappeloup: c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin, dans une chaise de poste ou sur un navire, courir seul tristement après la fortune. Il fait bon à jouir du peu qu'on a, en parcourant un beau pays où l'on connaît tous les passants par leur nom, toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornières! Voyez si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille au bout de la table, je me croirais à Châteaubrun, car j'ai ma fille d'abord et un de mes meilleurs amis; et puis mon chien, et même M. Charasson, qui est content comme un roi de voir le monde et d'être hébergé selon son mérite.
--Ça vous plaît à dire, Monsieur, reprit Charasson, qui, au lieu de servir, était assis au coin de la cheminée; cette auberge-ci est abominable et l'on y couche avec les chiens.
--Eh bien, vaurien que vous êtes, n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit M. Antoine en faisant sa grosse voix; vous êtes bien heureux qu'on ne vous envoie pas percher avec les poules! Comment diable, Sybarite, vous avez de la paille; et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit?
--Faites excuse, Monsieur, la paille ici c'est du foin, et le foin fait mal à la tête.
--S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit, pour vous apprendre à murmurer. Vous vous tenez comme un bossu, ce lit orthopédique vous fera grand bien. Allez préparer le lit de votre maître, et montez la couverture du cheval pour monsieur Sacripant.»
Émile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanterie que M. Antoine soutint gravement jusqu'au bout, et, lorsque Gilberte se fut retirée dans sa chambre, il suivit M. Antoine dans la sienne, pour savoir s'il saurait persuader à son page de se contenter de la paille.
Le châtelain se divertit à se faire servir comme un homme de qualité. «Çà, disait-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me présente mon foulard, et qu'on éteigne les lumières. Vous allez vous étendre sur ces briques, et gare à vous, si vous avez le malheur de ronfler! Bonsoir, Émile, allez vous coucher; vous ne serez pas affligé de la société de ce drôle, qui vous empêcherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses plaintes ridicules.»
Au bout de deux heures de sommeil, Émile fut éveillé en sursaut par la chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille à côté de lui. «Ce n'est rien, c'est moi, dit M. Antoine; ne vous dérangez pas. J'ai voulu partager mon lit avec ce vaurien; mais monsieur, sous prétexte qu'il grandit, a des inquiétudes dans les jambes, et j'ai reçu tant de coups de pied, que je lui cède la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y tient si fort! quant à moi, je serai beaucoup mieux ici.»
Tel fut le châtiment exemplaire que subit à Fresselines le page de Châteaubrun.
XXII.
INTRIGUE.
Nous laisserons Émile oublier le rendez-vous que lui avait donné Janille, et courir par monts et par vaux avec l'objet de ses pensées. C'est à l'usine Cardonnet que nous irons reprendre le fil des événements qui enlacent sa destinée.
M. Cardonnet commençait à prendre sérieusement ombrage des continuelles absences d'Émile, et à se dire que le moment viendrait bientôt de surveiller et de régler ses démarches. «Le voilà distrait de son socialisme, se disait-il; il est temps qu'il se prenne à quelque réalité utile. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porté à l'ergotage. Il paraît que ce dada est à l'écurie pour quelque temps, ne l'en faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas remplacer les théories. A cet âge, on est mené par des instincts plus que par des idées, bien qu'on s'imagine fièrement le contraire; enchaînons-le d'abord au travail matériel, et qu'il s'y prête, malgré lui s'il le faut. Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il se verra forcé de faire. Peu à peu l'occupation quelconque que je lui aurai créée deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours été ainsi? Même en étudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? Eh bien, qu'il achève son droit, quand même il devrait le haïr de plus en plus et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiété. Je sais maintenant qu'il ne faudra pas beaucoup de temps, ni une coquette fort habile, pour le débarrasser de l'enduit pédagogique des jeunes écoles.»
Mais on était en pleines vacances, et M. Cardonnet n'avait pas de motifs immédiats pour renvoyer Émile à Poitiers. D'ailleurs, il espérait beaucoup de son séjour à Gargilesse; car, insensiblement, Émile acceptait sans répugnance les occupations que, de temps en temps, son père lui traçait, et paraissait ne plus se préoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout travail accompli par Émile, l'était avec supériorité, et M. Cardonnet se flattait de le débarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir perdre cette soumission et cette capacité dont il recueillait parfois les fruits.
Rien n'était plus contraire aux intentions de madame Cardonnet que de faire remarquer à son mari la conduite singulière d'Émile. Si elle eût pu deviner le bonheur que goûtait son fils à s'absenter ainsi, et le secret de ce bonheur, elle l'eût aidé à sauver les apparences, et se fût faite sa complice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle s'imaginait que le ton souvent froid et railleur de M. Cardonnet était la seule cause du malaise qu'éprouvait Émile dans la maison paternelle, et, s'en prenant secrètement à son maître, elle souffrait amèrement de jouir si peu de la société de son fils. Lorsque Galuchet rentra, annonçant que M. Émile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne put retenir ses larmes, et dit à demi voix: «Le voilà qui découche à présent! Il ne veut plus même dormir ici: il y est donc bien malheureux!
--Eh bien, ne voilà-t-il pas un beau sujet de douleurs? dit M. Cardonnet en haussant les épaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez effrayée de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous n'êtes pas au bout de vos peines; car ce n'est que le début des petites escapades que peut se permettre un jeune homme.
«Constant, dit-il à son secrétaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontré mon fils?
--Ah! Monsieur, répondit Galuchet, une compagnie fort agréable! M. Antoine de Châteaubrun, qui est un bon vivant, un gros réjoui, tout à fait honnête dans ses manières; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une mine on ne peut plus avenante.
--Je vois que vous êtes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien perdu des appas de la demoiselle.
--Dame! Monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros rire de contentement, car il était bien rare que son patron lui fît l'honneur de causer avec lui sur un sujet étranger à ses fonctions.
--Et c'est sans doute avec ces personnes-là que mon fils continue ses excursions romantiques?
--Je le pense, Monsieur; car je l'ai vu de loin passer à cheval, comme il s'en allait avec elles.
--Avez-vous été quelquefois à Châteaubrun, Galuchet?
--Oui, Monsieur. J'y ai été une fois que les maîtres étaient absents, et si j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas été si sot.
--Pourquoi?
--Parce que j'aurais sans doute vu le château gratis, au lieu que cette sorcière, après m'avoir promené dans son taudis, m'a bien demandé cinquante centimes, Monsieur, pour le prix de sa complaisance! C'est indigne de rançonner les gens pour leur montrer une pareille ruine!
--Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques réparations depuis que je n'y suis entré?
--Quelles réparations, Monsieur? cela fait pitié! Ils ont rebâti un coin grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller des papiers dans leurs chambres. Le maître n'est pas moitié si bien logé que je suis chez vous. C'est triste, là dedans! Des tas de pierres dans la cour à se casser les jambes, des orties, des ronces, pas de porte à une grande arcade qui ressemble à l'entrée du château de Vincennes, et qui serait assez jolie si on y donnait une couche de badigeon; mais le reste est dans un état! Pas un mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des crevasses à s'y fourrer tout entier, du lierre qu'on ne se donne pas seulement la peine d'arracher: ce ne serait pas bien difficile, pourtant! et des chambres qui n'ont ni plancher, ni plafond! Ma foi, les gens de ce pays-ci sont de vrais Gascons de vous vanter leurs vieux châteaux, et de vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour trouver quoi? des décombres et des chardons! En vérité Crozant est une fameuse mystification, et Châteaubrun ne vaut guère mieux que Crozant!
--Vous n'êtes donc pas charmé non plus de Crozant? Mon fils pourtant paraissait beaucoup s'y plaire, je parie?
--M. Émile pouvait bien s'y plaire, donnant le bras à un si beau brin de fille! A sa place, je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi, qui espérais y prendre des truites, et qui n'y ai pas seulement attrapé un goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que vingt kilomètres pour aller et autant pour revenir, ça fait quatre myriamètres à pied.
--Vous êtes fatigué, Galuchet?
--Oui, Monsieur, très-fatigué, très-mécontent! on ne m'y reprendra plus, dans leur forteresse des rois maures.»
Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet répéta complaisamment et avec un sourire narquois:
«Ces rois-là devaient faire de drôles de pistolets! sans doute qu'ils portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts.
--Vous, avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, répondit M. Cardonnet, sans, daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, épris comme vous voilà, vous trouveriez quelque prétexte pour aller rendre, de temps en temps, visite au vieux Châteaubrun.
--Je n'ai pas, besoin de prétextes, Monsieur, répondit Galuchet d'un ton important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invité à aller pêcher, dans sa rivière, et encore aujourd'hui, il m'a sollicité de déjeuner avec lui un dimanche.
--Eh bien! pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite récréation de temps en temps.
--Monsieur, vous êtes trop honnête: si je ne vous suis pas nécessaire, j'irai dimanche prochain, car j'aime beaucoup la pêche.
--Galuchet, mon ami, vous êtes un imbécile.
--Comment, Monsieur? dit Galuchet déconcerté.
--Je vous dis, mon cher, reprit tranquillement Cardonnet, que vous êtes un imbécile. Vous ne pensez qu'à prendre des goujons quand vous pourriez faire la cour à une jolie fille.
--Oh! pour cela, Monsieur, je ne dis pas! dit Galuchet et en se grattant l'oreille d'un air agréable: j'aimerais assez la fille, vrai! c'est un bijou! des yeux bleus comme ça, des cheveux blonds qui ont, je parie, un mètre cinquante centimètres de longueur, des dents superbes et un petit air malin. J'en serais bien amoureux, si je voulais!
--Et pourquoi ne voulez-vous pas?
--Ah dame! si j'avais seulement la propriété de dix mille francs, je pourrais bien lui plaire! mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire à une fille qui n'a rien.
--Vos appointements égalent peut-être son revenu?
--Mais c'est de l'éventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mère (ce qui me répugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour commencer l'établissement.
--Et vous pensez que dix mille francs suffiraient?
--Je n'en sais rien; mais il me semble que ces gens-là n'ont pas le droit d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs; la montagne, le jardin et un bout de pré qui est là, au bord de l'eau, tout rempli de joncs, le verger où les arbres fruitiers ne sont bons qu'à faire du feu, tout cela réuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit que M. Antoine a un petit capital placé sur l'État. Cela ne doit pas être grand'chose, à voir la vie qu'ils mènent. Mais enfin, s'il y avait là un millier de francs de rente assuré, je m'arrangerais bien de la fille. Elle me plaît, et je suis en âge de m'établir.
--M. Antoine a douze cents francs de rente, je le sais.
--Réversibles sur la tête de sa fille, Monsieur?
--J'en suis certain.
--Mais bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a droit qu'à la moitié.
--Eh bien, dès à présent vous pourriez donc prétendre à elle?
--Merci, Monsieur! Et avec quoi vivre? élever des enfants?
--Sans doute! il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver ça, Galuchet, si votre bonheur en dépendait absolument.
--Monsieur, je ne sais comment répondre à vos civilités, mais ...
--Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille, et répondez.
--Monsieur, je n'ose pas.
--Pourquoi donc? est-ce que nous ne causons pas de bonne amitié?
--J'en suis sensiblement touché, reprit Galuchet, mais ...
--Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc!
--Eh bien, Monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbécile, je vous dirai mon sentiment. C'est que M. Émile fait la cour à cette demoiselle.
--Vous croyez? dit M. Cardonnet feignant la surprise.
--Si monsieur n'en a pas connaissance, je serais fâché d'occasionner du désagrément entre lui et son fils.
--C'est donc un bruit qui court?
--Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrête guère à écouter les propos; mais moi, j'ai très bien remarqué que M. Émile allait fort souvent a Châteaubrun.
--Qu'est-ce que cela prouve?
--C'est comme monsieur voudra, et cela m'est fort égal. C'était seulement pour dire que si j'avais quelque idée d'épouser une demoiselle, je ne serais pas bien aise d'arriver en second.
--Je le conçois. Mais il y a peu d'apparence que mon fils fasse sérieusement la cour à une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait épouser. Mon fils a des sentiments élevés, il ne descendrait jamais à un mensonge, à de fausses promesses. Si cette fille est honnête, soyez certain que ses relations avec Émile sont tout à fait innocentes. N'est-ce pas votre opinion?
--J'aurai là-dessus l'opinion que monsieur voudra.
--C'est être aussi par trop accommodant! Si vous étiez amoureux de mademoiselle de Châteaubrun, ne chercheriez-vous pas à vous assurer par vous-même de la vérité?
--Certainement, Monsieur; mais je n'en suis guère amoureux, pour l'avoir vue une fois.