Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
Chapter 16
«Ah ça! dit Janille en se rapprochant, M. Antoine ne se presse guère de revenir. Je le connais: il babille à cette heure! Il a rencontré d'anciens amis; il les régale sous la ramée; il oublie l'heure et dépense son argent! Et puis, si quelque pleurard demande à emprunter dix ou quinze francs, pour acheter une mauvaise chèvre, ou quelques paires d'oies maigres, il va se laisser aller! Il donnerait bien tout ce qu'il a sur lui, s'il n'avait pas peur d'être grondé en rentrant. Ah mais! il a emmené six moutons, et s'il n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ça arrive trop souvent, gare à ma mie Janille; il n'ira plus sans moi à la foire! Tenez, voilà quatre heures qui sonnent à l'horloge (grâce à M. Émile qui l'a si bien fait parler), et je gage que ton père est tout au plus en route pour revenir.
--Quatre heures! s'écria Émile, c'est juste l'heure où M. de Boisguilbault se met à table. Je n'ai pas un instant à perdre.
--Partez donc vite, dit Gilberte, car il ne faut pas l'indisposer contre nous plus qu'il ne l'est déjà.
--Et qu'est-ce que cela nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille. Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine?
--Il le faut à mon grand regret!
--Où est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un coin, et qu'il ne songe pas à vous amener votre cheval! Oh! quand monsieur est absent, Sylvain disparaît. Ici, méchant drôle, où êtes-vous caché?
--Que ne pouvez-vous me munir d'un charme! dit Émile à Gilberte, tandis que Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que réellement courroucée. Je m'en vais, comme un chevalier errant, pénétrer dans l'antre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les paroles qui doivent mettre fin à vos peines.
--Tenez, dit Gilberte en riant, et détachant une fleur de sa ceinture, voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut être dans son parfum une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la férocité de son ennemi. Laissez-la sur sa table, tâchez de la lui faire admirer et respirer. Il est horticulteur et n'a peut-être pas, dans son grand parterre, un aussi bel échantillon que ce produit de mes greffes de l'an passé. Si j'étais une châtelaine de ce bon temps que regrette Janille, je saurais peut-être faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique à cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui demande de répandre la grâce dans ce cœur farouche, comme il a fait descendre la rosée pour ouvrir ce bouton de rose.
--Serai-je donc vraiment forcé de lui laisser mon talisman? dit Émile en cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me serve une autre fois?»
Le ton dont il fit cette demande et l'émotion répandue sur son visage causèrent à Gilberte un instant de surprise ingénue.
Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le prix qu'il attachait à la fleur détachée de son sein.
Elle essaya de sourire comme à une plaisanterie, puis elle se sentit rougir, et Janille reparaissant, elle ne répondit rien.
Émile, enivré d'amour, descendit avec une audacieuse rapidité le sentier dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit Gilberte, qui, de sa terrasse plantée de rosiers, le suivait des yeux, bien qu'elle eût les mains occupées, en apparence, à tailler ses plantes favorites.
Elle n'était pas mise avec recherche, à coup sûr, ce jour-là plus que les autres. Sa robe était propre; comme tout ce qui avait passé par les mains scrupuleuses de Janille; mais elle avait été si souvent lavée et repassée que, de lilas, elle était devenue d'une teinte indéfinissable, comme celles que prennent les hortensias au moment de se flétrir.
Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait, s'échappait de cette contrainte, et formait comme une auréole d'or autour de sa tête.
Une chemisette bien blanche et bien serrée encadrait son beau cou et laissait deviner le contour élégant de ses épaules. Émile la trouva resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans qu'elle songeât à s'en préserver. Le hâle n'avait pu flétrir une si riche carnation, et elle paraissait d'autant plus fraîche que sa toilette était plus pâle et plus effacée.
D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanée prit aux yeux d'Émile une teinte plus riche que toutes les étoffes de l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance n'avaient jamais su vêtir aussi magnifiquement leurs riantes madones et leurs saintes triomphantes.
Il resta cloué à sa place quelques instants, ne pouvant s'éloigner; et, sans l'ardeur de son cheval qui rongeait le frein et frappait du pied, il eût complètement oublié que M. de Boisguilbault avait encore une heure à l'attendre.
Il avait fallu faire plusieurs détours pour arriver au bas de cette colline, et cependant la distance verticale n'était pas assez grande pour que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien.
Gilberte reconnut l'irrésolution du cavalier, qui ne pouvait se résoudre à la perdre de vue; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher; mais elle le regarda encore longtemps à travers les branches.
Janille avait été sur le sentier opposé à la rencontre de son maître. Ce ne fut qu'en entendant la voix de son père que Gilberte s'arracha au charme qui la retenait. C'était la première fois qu'elle se laissait devancer par Janille pour le recevoir et le débarrasser de sa gibecière et de son bâton.
A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault, Émile faisait son plan et le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse où ce personnage incompréhensible se tenait retranché.
Entraîné par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinée de Gilberte, et la sienne par conséquent, écrites en chiffres mystérieux dans quelque recoin ignoré de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes murailles grises se dresser devant lui.
Grande, morne, triste et fermée comme son vieux seigneur, cette résidence isolée semblait défier l'audace de la curiosité. Mais Émile était stimulé désormais par une volonté passionnée. Confident et mandataire de Gilberte, il pressait contre ses lèvres la rose déjà flétrie, et se disait qu'il aurait le courage et l'habileté nécessaires pour triompher de tous les obstacles.
Il trouva M. de Boisguilbault, seul sur son perron, inoccupé et impassible comme à l'ordinaire. Il se hâta de s'excuser du retard apporté au dîner du vieux gentilhomme, en prétendant qu'il avait perdu son chemin, et que, ne connaissant pas encore le pays, il avait mis près de deux heures à se retrouver.
M. de Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itinéraire qu'il avait suivi; on eût dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de Châteaubrun: mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne savait point l'heure, et qu'il n'avait point songé à s'impatienter.
Cependant, il avait ressenti quelque agitation, comme Émile s'en aperçut bientôt à certaines paroles embarrassées, et le jeune homme crut comprendre, qu'au milieu du profond ennui de son isolement, la susceptibilité du marquis eût vivement souffert d'un manque de parole.
Le dîner fut excellent et servi avec une ponctualité minutieuse par le vieux domestique. C'était le seul serviteur visible du château. Les autres, enfouis dans la cuisine, qui était située dans un caveau, ne paraissaient point. Il semblait qu'il y eût à cet égard une sorte de consigne, et que leur doyen eût seul le don de ne pas choquer les regards du maître.
Ce vieillard était infirme, mais il était si bien habitué à son service que le marquis n'avait presque jamais rien à lui dire, et quand, par hasard, il ne devinait pas ses volontés, il lui suffisait d'un signe pour les comprendre.
Cette surdité paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et peut-être aussi n'était-il pas fâché d'avoir près de lui un homme dont la vue affaiblie ne pouvait plus chercher à lire dans sa physionomie: c'était une machine plus qu'un serviteur qu'il avait à ses côtés, et qui, privés par ses infirmités du pouvoir de communiquer avec la pensée de ses semblables, en avait perdu le désir et le besoin.
On concevait aisément que ces deux vieillards fussent seuls capables de vivre ensemble, sans songer à s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en eux peu de vie apparente.
Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives restèrent deux heures à table. Émile remarqua que son hôte mangeait à peine, et seulement pour l'exciter à goûter tous les plats, qui étaient recherchés et succulents.
Les vins furent exquis, et le vieux Martin présentait horizontalement, sans leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique et vénérable poussière.
Le marquis mouillait à peine ses lèvres, et faisait signe à son vieux serviteur de remplir le verre d'Émile qui, habitué à une grande sobriété, s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber à tant d'expériences réitérées sur les nombreux échantillons de cette cave seigneuriale.
«Est-ce là votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il émerveillé de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.
--Je ... je n'en sais rien, répondit le marquis; je ne m'en mêle pas, c'est Martin qui dirige mon intérieur. Je n'ai jamais d'appétit; et ne m'aperçois pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?
--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'être admis à votre table, je prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de devenir gourmet.
--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en ont beaucoup!
--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Émile; tant de gens manquent du nécessaire que j'aurais honte de me faire un besoin du superflu.
--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutumé. Eh bien, je dirai à Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a jugé qu'à votre âge on avait grand appétit; mais il me semble que vous mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel âge avez-vous?
--Vingt et un ans.
--Je vous aurais cru moins jeune.
--D'après ma figure?
--Non, d'après vos idées.
--Je voudrais que mon père entendît votre opinion, monsieur le marquis, et qu'il voulût bien s'en pénétrer, répondit Émile en souriant; car il me traite toujours comme un enfant.
--Quel homme est-ce que votre père? dit M. de Boisguilbault avec une ingénuité de préoccupation qui ôtait à cette question ce qu'elle eût pu avoir d'impertinent au premier abord.
--Mon père, répondit Émile, est pour moi un ami dont je désire l'estime et dont je redoute le blâme. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous peindre un caractère énergique, sévère et juste.
--J'ai ouï dire qu'il était fort capable, fort riche, et jaloux de son influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien.
--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il en puisse faire?
--Ah! ce serait bien long à dire! répondit le marquis en soupirant; vous devez savoir cela aussi bien que moi.»
Et, entraîné un instant par la confiance qu'Émile lui avait témoignée à dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il eût craint de faire un effort pour en sortir.
«Il faut absolument rompre cette glace séculaire, pensa Émile. Ce n'est peut-être pas si difficile qu'on le croit. Peut-être serai-je le premier qui l'ait essayé!»
Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui inspirait l'ambition de son père, ou sur la lutte pénible de leurs opinions respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses sympathies, et même de ses rêves pour l'avenir de la famille humaine.
Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut à provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de pénétrer dans cette âme mystérieuse.
«Que ne puis-je amener une explosion de dédain ou d'indignation! se disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place.»
Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la même tactique que son père avait suivie naguère avec lui; il affectait de fronder et de démolir tout ce qu'il supposait devoir être plus ou moins sacré aux yeux du vieux légitimiste; «la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriété, la puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme jésuitique, le prétendu droit divin, l'inégalité des droits et des jouissances, base des sociétés constituées, la domination de l'homme sur la femme, considérée comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme propriété dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois païennes que l'Évangile n'a pu détruire dans les institutions, et que la politique de l'Église a consacrées.»
M. de Boisguilbault paraissait écouter mieux qu'à l'ordinaire; ses grands yeux bleus s'étaient arrondis comme si, à défaut du vin qu'il ne buvait pas, la surprise d'une telle déclaration des droits de l'homme l'eût jeté dans une stupeur accablante.
Émile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de son jeune enthousiasme ne suffisait pas à conjurer l'avalanche de neige près de rouler sur lui.
Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eût trop durci pour se détacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'écouter, M. de Boisguilbault n'eût rien entendu, la téméraire profession de foi de l'enfant du siècle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond silence.
«Eh bien, monsieur le marquis, dit Émile, étonné de cette tolérance apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes d'être combattues?»
M. de Boisguilbault ne répondit pas; un pâle sourire erra sur ses lèvres, qui firent le mouvement de répondre et ne laissèrent échapper que le soupir problématique. Mais il posa la main sur celle d'Émile, et il sembla à ce dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptôme de vie à cette main de pierre.
Enfin il se leva et dit:
«Nous allons prendre le café dans mon parc.»
Et, après une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase commencée tout bas:
«Car je suis complètement de votre avis.
--Vraiment? s'écria Émile en passant résolument son bras sous celui du grand seigneur.
--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement.
--C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifférentes?
--Plût à Dieu!» répondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentué que les autres.
XVII.
DÉGEL.
Émile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse disposition.
La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et une source abondante, s'échappant du milieu des rochers, courait dans tous les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.
Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le parc s'étendait jusqu'à l'horizon.
«Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être certain que vous êtes un grand poëte.
--Il y a beaucoup de grands poëtes de mon espèce, répondit le marquis, c'est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.
--La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation intéressante? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature n'est-il pas poëte aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté, n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique?
--Vous arrangez cela pour le mieux,» dit M. de Boisguilbault d'un ton de complaisance paresseuse, qui n'était pourtant pas sans bienveillance. Mais Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout propos, et il craignait d'avoir manqué sa principale attaque, «Que trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-même? se disait-il. Il n'est point de siége fameux dans l'histoire qui soit comparable à celui-ci.»
Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la propreté charmèrent Émile un instant. Mais l'absence d'êtres humains et d'animaux domestiques, dans cette retraite champêtre, se fit trop vite remarquer pour qu'il fût possible d'entretenir la moindre illusion.
Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantée de sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant à la porte dans une auge de pierre, et s'en échappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entière en bois résineux coquettement découpé en balustrades, et adossée à des blocs granitiques, le joli toit à grands rebords, l'intérieur meublé à l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre, brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg plus qu'à une habitation rustique.
Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de son vieux majordome qui ne donnassent l'idée de personnages en bois peint, adaptés là pour compléter la ressemblance.
«Vous avez été en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Émile, et ceci est un souvenir de prédilection.
--J'ai peu voyagé, répondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.
--Je vois que vous préférez ce pays-ci à tous les autres, et que vous y êtes revenu pour toujours?
--Pour toujours, assurément.
--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitée par des spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont moindres.
--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriété.
--Est-ce une indiscrétion de vous les demander?
--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire équivoque.
--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du mot; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une énigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'expérience et la sagesse de certains êtres un utile enseignement.
--Pourquoi dites-vous de _certains êtres_? Ne suis-je pas semblable à tout le monde?
--Oh! nullement, monsieur le marquis!
--Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du même ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout à fait de votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre café.
--Je m'étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et j'oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour un enfant comme moi.
--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond soupir.
--Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement; mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part: car il est tout aussi certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout opposé d'irrésistible sympathie.
--C'est singulier, dit le marquis, très singulier; expliquez-moi donc ça.
--C'est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs, on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et profond de la vie, sur des fronts austères.
--Oui, voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le dire. Vous n'êtes pas le premier, et je m'y attendais.
--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en dépit de l'espèce de stupeur magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait bizarre.
--Bizarre!... oui, très bizarre, et c'est vous qui êtes le plus excentrique de nous deux. J'ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caractères des gens que j'ai connus dans ma jeunesse.
--Et cette impression m'a-t-elle été défavorable, monsieur le marquis?
--Bien au contraire, répondit M. de Boisguilbault de cette voix sans inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses. Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore des ouvriers dans le parc?
--Non, monsieur le marquis, plus personne.
--En ce cas, fermez la porte en vous retirant.»
Émile resta seul avec son hôte dans la solitude de ce grand parc. Le marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus du chalet, dans une situation admirable.
Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des peupliers, comme un rideau coupé de chaudes clartés, d'un travers à l'autre des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme l'opale, au-dessus d'un océan de sombre verdure, et les bruits du travail dans la campagne, en s'affaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.
C'était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une douce rêverie.
Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'âme, avant d'entreprendre de nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie imprévue en rompant le premier le silence:
«Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en dépit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que nous professons les mêmes principes, c'est que nous sommes tous les deux communistes.
--Serait-il vrai? s'écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant rêver. J'ai pensé tantôt que c'était vous qui me répondiez précisément par forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc réellement le bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves?
--Qu'y a-t-il donc là d'étonnant? reprit le marquis avec calme. La vérité ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et n'ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du faux? Vous me prenez pour un homme très-positif et très froid. Il est possible que je sois ainsi; à mon âge, on est trop las de soi-même pour aimer à s'examiner; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des réalités générales qui sont assez dignes d'intérêt pour nous distraire de nos ennuis.
«J'ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m'avait nourri; mon indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop près; et puis j'avais des soucis intérieurs qui m'en ôtaient la pensée. Mais depuis que la vieillesse m'a délivré de toute prétention au bonheur et de toute espèce de regret ou d'intérêt particulier, j'ai senti le besoin de me rendre compte de la vie générale des êtres, et, par conséquent, du sens des lois divines appliquées à l'humanité.
«Quelques brochures saint-simoniennes m'étaient arrivées par hasard, je les lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu'on pût dépasser les hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait réconcilié.