Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
Chapter 14
«Déjà vos digues et vos réservoirs font _patouiller_ tous les petits moulins au-dessus de vous sur le courant. Déjà tous vos amas de pierre et de terre ont gâté les prés d'alentour, quand l'eau a emporté tout cela chez les voisins. Toujours, voyez-vous, même contre son gré, le riche fait tort au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main à la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit travail, et il ne me manquera pas.
«A présent que vos grands travaux absorbent tous mes confrères, personne, dans le bourg, ne peut plus trouver d'ouvriers. J'hériterai de la clientèle des autres, sauf à la leur rendre quand la vôtre leur manquera. Car, je vous vous le dis, votre père graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la sueur de l'ouvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce pied-là, autrement ses dépenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour viendra ... un jour qui n'est peut-être pas loin! où il fera travailler au rabais, et alors malheur à ceux qui auront sacrifié leur position à de belles promesses! Ils seront forcés d'en passer par où votre père voudra, et le moment sera venu de rendre gorge.
«Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous! ça prouve que vous ne serez pas de moitié dans le mal qui se prépare; mais vous n'empêcherez rien. Bonsoir donc, mon brave enfant! ne parlez pas pour moi à votre père; je vous ferais mentir. Le bon Dieu m'a tiré de peine; je veux le contenter en tout maintenant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas. Pauvre, je serai plus utile aux pauvres que votre père avec toute sa richesse. Je bâtirai pour mes pareils, et ils auront plus de profit à me payer peu qu'ils n'en auront à gagner gros chez vous. Vous verrez ça, monsieur Émile, et tout le monde dira que j'avais raison; mais il sera trop tard pour se repentir d'avoir passé la tête dans le licou!»
Émile ne put vaincre l'obstination du charpentier et rentra chez lui encore plus triste qu'il n'en était sorti.
Les prédications de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague effroi.
Il rencontra aux abords de l'usine le secrétaire de son père, M. Galuchet, un gros jeune homme, très-capable de faire des chiffres, très-borné à tous autres égards.
C'était l'heure du repos; Galuchet la mettait à profit en pêchant des goujons. C'était son passe-temps favori; et quand il en avait beaucoup dans son panier, il les comptait, et les additionnant avec le chiffre de ses précédentes conquêtes, il était heureux de dire, en retirant sa ligne:
«Voici le sept cent quatre-vingt-deuxième goujon que j'ai pris avec cet hameçon-là depuis deux mois. Je suis bien fâché de n'avoir pas compté ceux de l'année dernière.
Émile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pêcher. L'attention flegmatique et la patience puérile de ce garçon le révoltaient. Il ne concevait pas qu'il pût se trouver parfaitement heureux, par la seule raison qu'il avait des appointements qui le mettaient à l'abri du besoin. Il essaya de le faire causer, se disant qu'il découvrirait peut-être, sous cette épaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de sympathie, qui lui ferait de la société de ce jeune homme une ressource morale dans sa détresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires d'un œil et d'une main sûrs. Constant Galuchet était un crétin; il ne comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l'arithmétique et de la tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il lui restait à peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.
Cependant Émile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jetèrent une clarté sinistre dans son esprit. Cette machine humaine était capable de supputer les profits et les pertes, et d'établir la balance au bas d'une feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l'observation que la paie des ouvriers était exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la réduisait de moitié, les fonds engagés dans l'affaire seraient insuffisants.
«Mais cela ne peut pas inquiéter monsieur votre père, ajouta-t-il; on paie l'ouvrier comme on nourrit le cheval à proportion du travail qu'on exige. Quand on veut doubler l'ouvrage on double le salaire, comme on double l'avoine. Puis, quand on n'est plus si pressé, on baisse et on rationne à l'avenant.
--Mon père n'agira pas ainsi, dit Émile: pour des chevaux peut-être, mais non pour des hommes.
--Ne dites pas cela, Monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre père est une forte tête, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille.»
Et il emporta ses goujons, charmé d'avoir rassuré le fils sur les apparentes imprudences du père.
«Oh! s'il en était ainsi! pensait Émile en marchant avec agitation au bord de la rivière; s'il y avait un calcul inhumain, dans cette générosité momentanée! si Jean avait deviné juste! si mon père, tout en suivant les doctrines aveugles de la société, n'avait pas des vertus et des lumières supérieures à celles des autres spéculateurs, pour atténuer les effets désastreux de son ambition!... Mais, non, c'est impossible! mon père est bon, il aime ses semblables ...»
Émile avait pourtant la mort dans l'âme; toute cette activité, toute cette vie dépensée au profit de son avenir, le faisaient reculer de dégoût et d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le haïssaient pas, et il était prêt à se haïr lui-même pour rétablir la justice.
Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain, mais il vit arriver avec une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie à M. de Boisguilbault, parce qu'il s'était promis d'aller, sans rien dire à personne, passer la journée à Châteaubrun. Au moment où il montait à cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries:
«Tu t'y prends de bonne heure, pour aller à Boisguilbault! il paraît que l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi; je ne m'en serais jamais douté, et je ne sais quel secret tu possèdes pour ne pas t'endormir entre chacune de ses phrases.
--Mon père, si c'est là une manière de me faire savoir que ma démarche vous déplaît, dit Émile en faisant avec dépit le mouvement de descendre de cheval, je suis prêt à y renoncer, bien que j'aie accepté une invitation pour aujourd'hui.
--Moi! reprit l'industriel, il m'est absolument indifférent que tu t'ennuies là ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle où tu te déplais le plus, je désire que celle des nobles personnages que tu fréquentes te dédommage un peu.»
En toute autre circonstance, Émile eût retardé son départ, pour montrer ou du moins pour faire croire que le reproche n'était pas mérité; mais il commençait à comprendre que la tactique de son père était de le railler quand il voulait le faire parler; et comme il sentait un attrait invincible le pousser vers Châteaubrun, il résolut de ne pas se laisser surprendre.
Quoique rien au monde ne lui fût plus sensible que la moquerie des êtres qu'il aimait, il fit un effort pour affecter de la prendre cette fois en bonne part.
«Je me promets tant de plaisir, en effet, chez M. de Boisguilbault, dit-il, que je vais prendre le plus long pour m'y rendre, et que mon école buissonnière sera probablement de cinq ou six lieues, à moins que vous n'ayez besoin de moi, mon père, auquel cas je vous sacrifierais volontiers les délices d'une promenade en plein soleil dans des chemins à pic.»
Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe de son stratagème, et il lui répondit avec un regard clair et pénétrant:
«Va où le démon de la jeunesse te pousse! je ne m'en inquiète pas, et pour cause.
--Eh bien, se dit Émile en prenant le galop, si vous ne vous en inquiétez pas, je ne m'inquiéterai pas davantage de vos menaces!»
Et, sentant malgré lui le feu de la colère bouillonner dans son sein, il fournit une course violente pour se calmer.
«Mon Dieu, pensait-il peu de moments après, pardonnez-moi ces mouvements de dépit que je ne puis réprimer. Vous savez pourtant que mon cœur est plein d'amour, et qu'il ne demande qu'à respecter et à chérir ce père qui prend à tâche de refouler tous ses élans et de glacer toutes ses tendresses.»
Soit hésitation, soit prudence, il fit un assez long détour avant de se diriger sur Châteaubrun; et quand, du haut d'une colline, il se vit très-éloigné des ruines qui se dessinaient à l'horizon, il sentit un si vif regret du temps perdu, qu'il mit les éperons dans le ventre de son cheval pour y arriver plus vite.
Il y arriva en effet du côté de la Creuse en moins d'une demi-heure, presque à vol d'oiseau, après avoir mis cent fois sa vie en péril à franchir les fossés et à galoper sur le bord des précipices. Un désir violent, dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des ailes.
«Je ne l'aime pas, se disait-il, je la connais à peine, je ne peux pas l'aimer! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas _elle_ qui m'attire plus que son excellent père, son château romantique, son entourage de repos, de bonheur et d'insouciance; j'ai besoin de voir des gens heureux pour oublier que je ne le suis pas, que je ne le serai jamais!»
Il rencontra Sylvain Charasson, occupé à tendre une vergée dans la Creuse. L'enfant courut vers lui d'un air joyeux et empressé:
«Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il; il est allé vendre six moutons à la foire; mais mademoiselle Janille est à la maison, et mademoiselle Gilberte aussi.
--Crois-tu que je ne les dérangerai pas?
--Oh! du tout, du tout, monsieur Émile; elles seront bien contentes de vous voir, car elles parlent bien souvent de vous à dîner avec M. Antoine. Elles disent qu'elles font grand cas de vous.
--Prends donc mon cheval, dit Émile: j'irai plus vite à pied.
--Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez, là, derrière l'ancienne terrasse. Vous attraperez la brèche, vous sauterez un peu, et vous serez dans la cour. C'est le chemin _au Jean_.»
Émile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon carré, sans avoir effrayé les deux chèvres qui semblaient déjà le connaître.
Monsieur Sacripant, qui n'était pas plus fier que son maître et ne dédaignait pas de faire, au besoin, l'office de chien de berger, quoiqu'il appartînt à la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons à la foire.
Au moment d'entrer, Émile s'aperçut que le cœur lui battait si fort, émotion qu'il attribua à son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il s'arrêta un peu pour se remettre et faire convenablement son entrée. Il entendait dans l'intérieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique n'avait retenti plus agréablement à son oreille. Puis le sifflement sourd du petit instrument de travail s'arrêta, et il reconnut la voix de Gilberte qui disait:
«Eh bien, c'est vrai, Janille, je ne m'amuse pas les jours où mon père est absent. Si je n'étais pas avec toi, je m'ennuierais peut-être tout à fait.
--Travaille, ma fille, travaille, répondit Janille: c'est le moyen de ne jamais s'ennuyer.
--Mais je travaille et je ne m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a pas de nécessité à s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis toujours prête à rire et à sauter, quand mon père est avec nous. Conviens, petite mère, que s'il nous fallait vivre longtemps séparées de lui, nous perdrions toute notre gaieté et tout notre bonheur! Oh! vivre sans mon père, ce serait impossible! j'aimerais autant mourir tout de suite.
--Eh bien, voilà de jolies idées! reprit Janille; à quoi diantre allez-vous penser, petite tête? Ton père est encore jeune et bien portant, grâce à Dieu! d'où te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours?
--Comment, depuis deux ou trois jours?
--Mais oui, depuis trois ou quatre jours, même! il t'est arrivé plusieurs fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu'à Dieu ne plaise, nous perdions ton bon père.
--Si nous le perdions! s'écria Gilberte. Oh! ne dis pas un mot pareil, cela fait frémir; et je n'y ai jamais pensé. Oh! non, je ne pourrais pas penser à cela!
--En bien, ne voilà-t-il pas que vous êtes tout en larmes? Fi! Mademoiselle! voulez-vous faire pleurer aussi votre mère Janille? oui-dà, M. Antoine serait content s'il vous voyait les yeux rouges en rentrant! Il serait capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, tu n'as pas assez promené aujourd'hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos poules. Ça te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a couvés.»
Émile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme ces deux femmes allaient le trouver à la porte, il s'éloigna et toussa un peu pour les avertir de son arrivée.
«Ah! s'écria Gilberte, quelqu'un dans la cour! Je me sens toute en joie, je suis sûre que c'est mon père!»
Et elle s'élança étourdiment à la rencontre d'Émile, si vite, qu'en se trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses bras. Mais quelle que fût sa confusion en reconnaissant sa méprise, elle fut moindre que le trouble d'Émile; car, dans sa candeur, elle en sortit par un éclat de rire, tandis qu'à l'idée d'une accolade qui ne lui était pas destinée, mais qu'il avait été bien près de recevoir, le jeune homme perdit tout à fait contenance.
Gilberte était si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire enfantin et frais, qu'il en eut comme un éblouissement, et ne se demanda plus si c'était le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte qu'il s'était tant hâté de revoir.
«Eh bien, eh bien, dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez le bienvenu, monsieur Émile, comme dit notre maître; M. Antoine ne tardera pas beaucoup à rentrer. En attendant, vous allez vous rafraîchir; j'irai tirer du vin à la cave.»
Émile s'y opposa, et, la retenant par sa manche:
«Si vous allez à la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire votre vin; mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et si sombre.
--Vous n'irez pas maintenant, répondit Janille; il y fait trop froid et vous avez trop chaud. Oui, vous avez chaud! vous êtes rouge comme une fraise. Vous allez vous reposer un brin, et puis, en attendant M. Antoine, nous vous ferons voir les caveaux, les souterrains, et tout le château, que vous n'avez pas encore bien examiné, quoiqu'il en vaille la peine. Ah mais! il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir; ça nous ennuie bien un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tandis qu'ils sont là; mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser l'entrée, surtout à des voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin, et que, quand on est propriétaire d'un endroit curieux et intéressant, on n'a pas le droit d'empêcher les autres d'en jouir.»
Janille prêtait un peu à son maître le raisonnement qu'elle lui avait mis dans l'esprit et dans la bouche. Le fait est qu'elle retirait de l'exhibition de ses ruines un certain pécule qu'elle employait, comme tout ce qui lui appartenait, à augmenter secrètement le bien-être de la famille.
Émile, pressé d'accepter un rafraîchissement quelconque, consentit à prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-même remplir sa cruche à la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Châteaubrun.
XV.
L'ESCALIER.
Si un roué peut s'applaudir du hasard inespéré qui lui procure un tête-à-tête avec l'objet de ses entreprises, un jeune homme pur et sincèrement épris se trouve plutôt confus, et presque effrayé, lorsqu'une telle bonne fortune lui arrive pour la première fois.
Il en fut ainsi d'Émile Cardonnet: le respect que lui inspirait mademoiselle de Châteaubrun était si profond, qu'il eût craint de lever les yeux sur elle en cet instant, et de se montrer, en quoi que ce soit, indigne de la confiance qu'on lui témoignait.
Gilberte, plus naïve encore, n'éprouva point le même embarras. La pensée qu'Émile pût abuser, même par une parole légère, de son isolement et de son inexpérience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi candide que le sien, et sa sainte ignorance la préservait de tout soupçon de ce genre. Elle rompit donc le silence la première, et sa voix ramena, comme par enchantement, le calme dans le sein agité du jeune visiteur. Il est des voix si sympathiques et si pénétrantes, qu'il suffirait de les entendre articuler quelques mots, pour prendre en affection, même sans les voir, les personnes dont elles expriment le caractère. Celle de Gilberte était de ce nombre. On sentait, à l'écouter parler, rire ou chanter, qu'il n'y avait jamais eu dans son âme une pensée mauvaise, ou seulement chagrine.
Ce qui nous touche et nous charme dans le chant des oiseaux, ce n'est pas tant cette mélodie étrangère à nos conventions musicales, et la puissance extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent d'innocence primitive, dont rien ne peut donner l'idée dans la langue des hommes. Il semblait, en écoutant Gilberte, qu'on pût lui appliquer cette comparaison, et que les choses les plus indifférentes, en passant par sa bouche, eussent un sens supérieur à celui qu'elles exprimaient par elles-mêmes.
«Nous avons vu notre ami Jean ce matin, dit-elle; il est venu avec le jour, et il a emporté tous les outils de mon père, pour commencer sa première journée de travail; car il a déjà trouvé de l'ouvrage, et nous espérons bien qu'il n'en manquera pas. Il nous a raconté tout ce que vous aviez fait et voulu faire pour lui, encore hier soir, et je vous assure, Monsieur, que, malgré la fierté et peut-être la rudesse de ses refus, il en est reconnaissant comme il doit l'être.
--Ce que j'ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux d'en entendre parler, dit Émile. Je suis triste surtout de voir son obstination le priver de ressources assurées, car il me semble que sa position est encore bien précaire. Recommencer avec rien, à soixante ans, toute une vie de travail, et n'avoir ni maisons, ni habits, ni même les outils nécessaires, c'est effrayant, n'est-ce pas, Mademoiselle?
--Eh bien, je ne m'en effraie pourtant pas, répondit Gilberte. Élevée dans l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-être pris moi-même l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvreté. Ou mon caractère est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure; mais il est certain que, dans nos félicitations de ce matin, aucun de nous n'a ressenti la moindre inquiétude. Il faut si peu de chose à Jean pour le satisfaire! Il a une sobriété et une santé de sauvage. Jamais il ne s'est mieux porté que pendant deux mois qu'il a vécu dans les bois, marchant tout le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il prétend que sa vue s'est éclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'été avait pu durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village. Mais, au fond du cœur, il a pour son pays natal une tendresse invincible, et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons pressé ce matin de s'établir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du lendemain.
[FOOTNOTE 1: Il y a une manière de coucher sainement a la belle étoile, malgré la fraîcheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers, mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est d'entrer dans un pâturage, de faire lever un des bœufs qui y sont couchés, et de s'étendre à sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par l'humidité, il ne s'agit que de faire lever un autre bœuf. La place occupée pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours parfaitement séchée, et d'une chaleur agréable et salutaire.]
«--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de matériaux, lui disait mon père, pour que tu te bâtisses une habitation. J'ai assez de pierres et de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai à élever ta demeure comme tu m'as aidé à relever la mienne.»
«Mais Jean ne pouvait entendre à cela.
«--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous m'aurez établi en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne veux pas être à votre charge pendant trente ans que j'ai peut-être encore à exister ... Quand même vous seriez assez riche pour cela, moi je périrais d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez été élevé pour ne rien faire. Quoique vous ne soyez pas fainéant, et vous l'avez prouvé! il ne vous en a rien coûté de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_; mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras croisés? Je deviendrais fou au bout de la première semaine.»
--Ainsi, dit Émile qui pensait à la théorie de son père sur le travail incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'éprouvera jamais le besoin d'être libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices à sa prétendue liberté.
--Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberté et l'oisiveté sont la même chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnément le travail, et toute sa liberté consiste à choisir celui qui lui plaît; quand il travaille pour satisfaire son goût et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec plus d'ardeur.
--Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Émile avec une mélancolie soudaine, et tout est là. L'homme est né pour travailler toujours, mais conformément à ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve! Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si désintéressé!
--Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec prétention son amphore de grès sur la tête, pour se donner un air robuste, voilà que vous dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse avec Jean, afin de travailler avec lui à la journée, comme autrefois? Pauvre cher homme! son bon cœur l'emportait jusque-là.
«--Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider à gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: reçois au moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi.»
«Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son âge et avec son rang il irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pièces de bois!
--Et pourquoi l'en as-tu empêché, mère Janille? dit Gilberte avec émotion. Pourquoi Jean s'y est-il obstinément refusé? Mon père ne s'en fût pas plus mal porté, et ce serait conforme à tous les nobles mouvements de sa vie! Ah! que ne puis-je, moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti de l'homme qui a si longtemps nourri mon père, tandis que, sans rien comprendre à mon existence, j'apprenais à chanter et à dessiner pour vous obéir! Ah! vraiment, les femmes ne sont bonnes à rien en ce monde!
--Comment, comment, les femmes ne sont bonnes à rien! s'écria Janille: eh bien, donc, partons toutes les deux, montons sur les toits, équarrissons des poutres et enfonçons des chevilles. Vrai, je m'en tirerais encore mieux que vous, toute vieille et petite que je suis; mais pendant ce temps-là, votre papa, qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue, filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavolets.
--Tu as raison, mère, répondit Gilberte; mon rouet est chargé et je n'ai rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hâtons, nous aurons bien de quoi faire des habits de drap pour Jean avant que l'hiver vienne. Je vais travailler et réparer le temps perdu; mais il n'en est pas moins vrai que tu es une aristocrate, toi, qui ne veux pas que mon père redevienne ouvrier quand il lui plaît.