Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1

Chapter 13

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--Parce que, mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la terre commune. Tu aurais dépensé follement d'une main ce que j'aurais amassé de l'autre; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie et de confiance, dégoûté de l'imbécillité ou de la perversité de tes disciples, fou peut-être, car c'est ainsi que finissent les âmes sensibles et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs rêves, tu me serais revenu accablé de ton impuissance, irrité contre l'humanité, et trop vieux pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'écoutes et me suis, nous marcherons ensemble sur une route droite et sûre, et avant qu'il soit dix ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y croirais pas.

--Admettons que ce ne soit pas un rêve, aussi, mon père, et peu m'importe jusqu'à présent; que ferons-nous de cette fortune?

--Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu rêveras alors; car je ne suis pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'expérience de la vie, et mûrir paisiblement ta cervelle.

--Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler, mon père, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons les hommes?

--Tu le demandes! Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les choses humaines? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de l'industrie! Et ne sommes-nous pas déjà sur la voie? Le travail n'est-il pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler déjà ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries barbares que je tends à supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs salaires ne sont-ils pas augmentés? Ne sont-ils pas à même d'acquérir l'esprit d'ordre, la prévoyance, la sobriété, toutes les vertus qui leur manquent? Où donc sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire proportionné. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la propriété, la soumission aux lois, l'économie, l'habitude et les trésors de l'épargne. C'est l'oisiveté de tous les mauvais raisonnements qu'elle engendre qui le perdent. Occupez-le, écrasez-le de besogne; il est robuste, il le deviendra davantage; il ne rêvera plus le bouleversement de la société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. Et s'il devient vieux et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l'avenir; il n'aura pas besoin d'aumônes et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera véritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le peuple, Émile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu une utopie à concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des forces d'un travailleur de mon espèce.

--Quoi! c'est là tout l'idéal de l'industrie, dit Émile, écrasé sous cette conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au profit d'une classe qui ne travaillera jamais?

--Telle n'est pas ma pensée, reprit M. Cardonnet, Je hais et méprise les oisifs: c'est pour cela que je n'aime pas les poëtes et les métaphysiciens. Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultés, et mon idéal, puisque ce mot te plaît, ne serait pas éloigné de celui des saint-simoniens: _A chacun suivant sa capacité_, la récompense proportionnée au mérite. Mais, dans le temps où nous vivons, l'industrie n'a pas encore assez pris son essor pour qu'on puisse songer à un système moral de répartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le possible. Tout le mouvement du siècle tourne à l'industrie. Que l'industrie règne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent: qui du bras, qui de la tête; c'est à celui qui a plus de tête que de bras à diriger les autres; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient sacrée, puisqu'elle est destinée à s'accroître, afin d'accroître le travail et le salaire. Que la société concoure donc, par tous les moyens, à asseoir la puissance de l'homme capable! sa capacité est un bienfait public; et que lui-même s'efforce d'augmenter sans cesse son activité: c'est son devoir personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut être riche pour devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Émile, sans comprendre que vous disiez la plus excellente des vérités.

--Ainsi, mon père, vous ne donnez à l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler?

--Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l'infirme et l'idiot.

--Mais le paresseux?

--J'essaie de le corriger; et, si je ne réussis pas, je l'abandonne aux lois de répression, vu qu'il ne tarde pas à être nuisible et à encourir leur rigueur.

--Dans une société parfaite, cela pourrait être juste parce que le paresseux deviendrait une monstrueuse exception; mais, dans l'exercice d'une autorité aussi sévère que la vôtre, lorsque vous demandez au travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensée, toute sa vie, oh! que de paresseux seraient chassés et abandonnés.

--Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu à augmenter tellement le bien-être des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder des écoles presque gratuites, où leurs enfants apprendraient l'amour du travail.

--Je crois que vous vous trompez, mon père; mais quand il serait vrai que les enrichis songeront à l'éducation du pauvre, l'amour du travail sans relâche, et sans autre compensation qu'un peu de sécurité pour la vieillesse, est si contraire à la nature, qu'on ne l'inspirera jamais à l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, dévorées d'activité ou d'ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse; mais quiconque sera simple, aimant, porté à la rêverie, à d'innocents et légitimes plaisirs, et soumis à ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-être légitime de l'espèce humaine, fuira cette geôle du travail exclusif où vous voulez l'enfermer, et préférera encore les hasards de la misère à la sécurité de l'esclavage. Ah! mon père, par votre rude organisation, par votre puissance infatigable, par votre sobriété stoïque et votre habitude de labeur effréné, vous êtes un homme d'exception, et vous concevez une société faite à votre image, vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah! permettez-moi de vous le dire, c'est là une utopie plus effrayante que les miennes.

--Eh bien, Émile, puisses-tu l'avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec chaleur; elle est une source de force et un stimulant précieux pour cette société de rêveurs, d'oisifs et d'apathiques où je me consume d'impatience. Sois pareil à moi, et si nous trouvions en France, à l'heure qu'il est, cent hommes semblables à nous, je te réponds que dans cent ans ce ne seraient plus des exceptions. L'activité est contagieuse, entraînante, prestigieuse! c'est par elle que Napoléon a dominé l'Europe: il l'eût possédée, si, au lieu d'être guerrier, il eût été industriel. Oh! puisque tu es enthousiaste; sois-le donc à ma manière! secoue ta langueur et partage ma fièvre! Si nous n'entraînons pas encore l'humanité, nous aurons ouvert de larges tranchées où nos descendants la verront se remuer avec un sainte fureur.

--Non, mon père, non, jamais; s'écria Émile épouvanté de l'énergie terrible de M. Cardonnet: car ce n'est pas la route de l'humanité. Il n'y a là ni amour, ni pitié, ni tendresse. L'homme n'est pas né pour ne connaître que la souffrance et n'étendre ses conquêtes que sur la matière. Les conquêtes de l'intelligence dans le domaine des idées, les jouissances et les délicatesses du cœur, dont vous ne faites que des accessoires bien gouvernés dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le plus doux besoin de l'homme bien organisé. Vous ne voyez donc pas que vous retranchez tout un côté des intentions et des bienfaits de la Divinité? que vous ne laissez pas à l'esclavage du travail le temps de respirer et de se reconnaître? que l'éducation dirigée vers le gain ne fera que des machines brutales, et non des hommes complets? Vous dites que vous concevez un idéal dans la suite des siècles, qu'un temps peut venir où chacun sera rétribué suivant sa capacité? Eh bien, cette formule est fausse parce qu'elle est incomplète, et si l'on n'y ajoute celle-ci: «à chacun suivant ses besoins;» c'est l'injustice, c'est le droit du plus fort par l'intelligence et par la volonté, c'est l'aristocratie et le privilége sous d'autres formes.

«O mon père, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons avec les faibles contre les forts. Essayons! mais alors ne songeons point à faire fortune, renonçons à capitaliser pour notre compte. Consentez-y, puisque j'y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd'hui. Tâchons de nous identifier l'un à l'autre de cette façon, et renonçons au gain personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons à nous seuls créer une société où tous seraient solidaires les uns les autres, soyons comme ouvriers de l'avenir, dévoués aux faibles et aux incapables d'à présent.

«Si le génie de Napoléon eût été formé à cette doctrine, peut-être eût-elle converti le monde; mais qu'on trouve cent hommes semblables à nous, et que cette fièvre d'acquérir soit un zèle divin, que la soif de la charité nous dévore, associons tous nos travailleurs à tous nos bénéfices, que notre grande fortune ne soit pas votre propriété et mon héritage, mais la richesse de quiconque nous aura aidés suivant ses moyens et ses forces à la fonder; que le manœuvre qui apporte sa pierre soit mis à même de connaître autant de jouissances matérielles que vous qui apportez votre génie; qu'il puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se nourrir d'aliments sains, se reposer après la fatigue, et donner l'éducation à ses enfants; que notre récompense ne soit pas dans le vain luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie d'avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j'en serai dévoré. Et alors, mon père, mon bon père, votre œuvre sera bénie.

«Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le résultat d'une lutte où quelques-uns triomphent au détriment d'un grand nombre qui succombe et se décourage, disparaîtront d'elles mêmes par la force des choses! Alors vous trouverez tant de zèle et d'amour autour de vous, que vous ne serez plus obligé de vous épuiser seul pour stimuler tous les autres. Comment pourrait-il en être autrement aujourd'hui, et de quoi vous plaignez vous?

«Sous la loi de l'égoïsme, chacun donne sa force et sa volonté en proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le salarié, qui ne recueillera chez vous qu'une aumône un peu plus libérale qu'ailleurs, ne vous apporte qu'un peu plus de son zèle.

«Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et, vous valez mieux que la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer; mais vous pouvez décupler, centupler le zèle, faire éclore comme par miracle le feu du dévouement, l'intelligence du cœur dans ces âmes engourdies et affaissées, et vous ne le voudriez pas!

«Et pourquoi donc, mon père? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de vos projets et de vos conquêtes. Eh bien, supprimez le bénéfice personnel: vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons seulement les dépositaires et les gérants de la conquête commune. Cette fortune rêvée, dont vous n'osez pas dire le chiffre, dépassera tellement vos prévisions et vos espérances, que bientôt vous aurez acquis de quoi donner à vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais hommes, enfin! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout équilibre est rompu; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs, des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons destinés à leur servir de pâture. Nous vivons suivant la loi aveugle de la nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui régit la brute est encore l'âme de notre prétendue civilisation, et nous osons dire que l'industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie! Non, non, mon père, erreur et mensonge que toutes ces déclamations de l'économie politique à l'ordre du jour! Si vous me forcez à être riche et puissant, comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossière influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient représenter leurs intérêts aux conseils de la nation, je dirai ce que j'ai dans l'âme; je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois sans doute: car on m'imposera silence ou l'on me fera sortir de l'enceinte; mais ce que je dirai, on s'en souviendra; et ceux qui m'auront élu se repentiront de leur choix!»

Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien penser qu'Émile ne convertit pas son père. M. Cardonnet n'était ni méchant, ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait même bien réellement certaines vertus pratiques et une grande capacité spéciale. Mais son caractère de fer était le résultat d'une âme absolument vide d'idéal.

Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protégeait sa femme, mais il n'avait jamais songé qu'à étouffer en elle toute initiative qui eût pu embarrasser sa marche journalière. Il eût voulu pouvoir réduire Émile de la même façon; mais, reconnaissant que cela était impossible, il en éprouva un violent chagrin, et même ces larmes de dépit mouillèrent ses paupières brûlantes dans cette veillée orageuse. Il croyait sincèrement être dans la logique, dans la seule véritablement admissible et praticable.

Il se demandait par quelle fatalité il avait pour fils un rêveur et un utopiste, et plus d'une fois il éleva vers le ciel ses bras d'athlète, demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour être frappé d'un tel malheur.

Émile, épuisé de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitié de cette âme blessée et de cet incurable aveuglement.

«Ne parlons donc plus jamais de ces choses-là, mon père, dit-il en essuyant aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son cœur: nous ne pouvons nous identifier l'un à l'autre. Je ne puis que continuer à faire acte de soumission et d'amour filial, sans me préoccuper davantage de moi-même et d'un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez-vous?

«Dois-je retourner à Poitiers et y terminer mes études jusqu'à ce que je passe mes examens? Dois-je rester ici et vous servir de secrétaire ou de régisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant qu'il me sera possible! Je me considérerai comme votre employé, je serai à votre service ...

--Et tu ne me regarderas plus comme ton père? dit M. Cardonnet. Non, Émile, reste auprès de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels, vivant dans le sein de ta famille, loin des déclamations des philosophes imberbes qui t'ont perdu, tu reviendras toi-même à la raison. Tu es doué d'un tempérament robuste, et le travail absorbant de la pensée t'a peut-être trop échauffé le cerveau. Je te considère comme un enfant malade et te reprends à la campagne pour te guérir. Promène-toi, chasse, monte à cheval, distrais-toi, en un mot, afin de rétablir ton équilibre qui me paraît plus dérangé que celui de la société. J'espère que tu adouciras ton intolérance, en voyant que ton intérieur n'est pas un foyer de scélératesse et de corruption. Dans quelque temps, peut-être, tu me diras que les rêveries creuses t'ennuient et que tu sens le besoin de m'aider volontairement.»

Émile courba la tête sans répliquer, et quitta son père en le pressant dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n'ayant rien trouvé de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait parfois compter sur la Providence plus que sur soi-même.

XIV.

PREMIER AMOUR.

L'énergique Cardonnet, tout entier à ses occupations journalières, ou assez maître de lui-même pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa souffrance intérieure, avait repris dès le lendemain sa glaciale dignité.

Émile, accablé d'effroi et de tristesse, s'efforçait de sourire à sa mère, qui s'inquiétait de son air distrait et de sa figure altérée. Mais, à force de timidité, cette femme n'avait plus même la pénétration qui appartient à son sexe. Toutes ses facultés étaient émoussées, et à quarante ans elle était déjà octogénaire au moral. Elle aimait pourtant encore son mari, par suite d'un besoin d'aimer qui n'avait jamais été satisfait. Elle n'avait pas de reproche bien formulé à lui faire; car il ne l'avait jamais froissée ni asservie ostensiblement; mais tout élan de cœur ou d'imagination avait toujours été refoulé en elle par l'ironie et une sorte de pitié dédaigneuse, et elle s'était habituée à n'avoir pas une pensée, pas une volonté en dehors du cercle tracé autour d'elle par une main rigide.

Veiller à tous les détails du ménage était devenu pour elle plus qu'une occupation sage et volontaire; on lui en avait fait une loi si sérieuse et si sacrée, qu'une matrone romaine eût pu lui être tout au plus comparée pour la solennité puérile du labeur domestique.

Elle offrait donc dans sa personne l'étrange anachronisme d'une femme de nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-même l'effort insensé de rétrograder de quelques milliers d'années pour se rendre toute semblable à une de ces femmes de l'antiquité qui mettaient leur gloire à proclamer l'infériorité de leur sexe.

Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour avoir la paix. Et elle ne l'avait point! Plus elle s'immolait, plus son maître s'ennuyait d'elle.

Rien n'efface et ne détruit rapidement l'intelligence comme la soumission aveugle.

Madame Cardonnet en était un exemple.

Son cerveau s'était amoindri dans l'esclavage, et son époux, ne comprenant pas que c'était là l'ouvrage de sa domination, en était venu à la dédaigner secrètement.

Quelques années auparavant, Cardonnet avait été effroyablement jaloux, et sa femme, quoique usée et flétrie, tremblait encore à l'idée qu'il pût lui supposer une pensée légère. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui parlait d'un homme quelconque: «Je ne l'ai pas regardé, je ne sais pas ce qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention à lui.» C'est tout au plus si elle osait examiner et interroger son fils; car, pour son mari, si elle s'inquiétait d'un redoublement de pâleur sur son visage ou de sévérité dans son regard, il la forçait bien vite à baisser les yeux en lui disant: «Qu'ai-je donc d'extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me connaissiez pas?» Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait pleuré, et il redevenait tendre à sa manière: «Voyons, qu'y a-t-il? la pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire? Voulez-vous que je vous mène promener en voiture? Non? Alors ce sont les camélias qui ont gelé? On vous en fera venir de Paris qui auront une meilleure santé et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les anciens.» Et, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, à quelque prix que ce fût, les goûts innocents de sa compagne. Il exigeait même qu'elle fût plus richement parée qu'elle n'en avait le désir. Il pensait que les femmes sont des enfants qu'il faut récompenser de leur sagesse par des jouets et des futilités.

«Il est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime beaucoup et qu'il est rempli d'attentions pour moi. De quoi puis-je me plaindre et d'où vient que je me sens toujours triste?»

Elle vit Émile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa douleur. Elle l'interrogea fastidieusement sur sa santé, et lui conseilla de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus sérieux que les suites d'une insomnie; mais elle se disait qu'il valait mieux laisser un chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par l'épanchement.

Le soir, Émile, en se promenant à l'entrée du village, rencontra Jean Jappeloup, qui, revenu depuis quelques heures, fêtait joyeusement son arrivée avec plusieurs amis, sur le seuil d'une habitation rustique.

«Eh bien, lui dit le jeune homme en lui tendant la main, vos affaires sont elles arrangées?...

--Avec la justice, oui, Monsieur; mais pas encore avec la misère. J'ai fait mes soumissions, j'ai raisonné de mon mieux avec le procureur du roi, il m'a écouté avec patience: il m'a bien dit quelques bêtises en manière de sermon; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en me disant qu'il ferait son possible pour m'épargner les poursuites, lorsque vos lettres sont arrivées. Il les a lues sans faire semblant de rien; mais il y a eu égard, car il m'a dit: «Eh bien, tenez-vous en repos, fixez-vous quelque part, ne braconnez plus, travaillez, et tout s'arrangera.» Me voilà donc; mes amis m'ont bien reçu, comme vous voyez, puisque déjà cette maison s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus pressé, qui est de gagner de quoi me vêtir, et, avant la nuit, je vas faire le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chez les braves gens.

--Écoutez, Jean, lui dit Émile en s'attachant à ses pas: je ne dispose pas de grandes ressources; mon père me fait une pension, et je ne sais point s'il me la continuera, maintenant que je vais vivre près de lui; mais il me reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas besoin ici, et que je vous prie d'accepter pour vous vêtir et pourvoir à vos premiers besoins. Vous me ferez beaucoup de peine si vous me refusez. Dans quelques jours, votre rancune mal fondée contre mon père sera passée, et vous viendrez lui demander de l'ouvrage; ou bien, autorisez-moi à lui en demander pour vous: il vous paiera mieux que vous ne serez payé partout ailleurs, et il se relâchera, j'en suis certain, de la sévérité de ses premières conditions; ainsi ...

--Non, monsieur Émile, répondit le charpentier. Rien de tout cela, ni votre argent, ni l'ouvrage de votre père. Je ne sais pas comment M. Cardonnet vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous est fort gêné quand il n'a pas dans sa poche une pièce d'or ou d'argent pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez que vous n'avez pas tendu la main à un ingrat. Quant à servir votre père d'une manière ou de l'autre, jamais! j'ai failli faire cette sottise, et Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la manière dont il m'a fait arrêter par Caillaud, c'est une mauvaise action! Mais comme il ne savait peut-être pas que ce pauvre garçon est mon filleul, et comme depuis il a écrit du bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus penser à ma rancune. D'ailleurs, à cause de vous, maintenant je la mettrais sous mes pieds. Mais travailler à bâtir vos usines? Non! vous n'avez pas besoin de mes bras; vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes raisons. Ce que vous faites là est mauvais et ruinera bien des gens, si cela ne ruine pas tout le monde un jour.