Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
Chapter 11
Mais, au plaisir que le jeune homme trouva à examiner ces raretés, succéda une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphère glacée d'une demeure fermée en tous temps aux rayons généreux du soleil, outre le silence extérieur, il y avait quelque chose de funèbre dans la régularité du bel arrangement intérieur que personne ne troublait jamais, et dans ce luxe artiste et noble dont personne n'était appelé à jouir. Il était évident, à voir ces portes si bien fermées, dont le domestique gardait les clefs, cette propreté que n'altérait pas le moindre grain de poussière, ces lourds rideaux fermés, que jamais le châtelain n'entrait dans le salon, et que les seuls visiteurs assidus étaient un balai et un plumeau, Émile songea avec effroi à la vie que la défunte marquise de Boisguilbault, jeune et belle, avait dû mener dans cette maison immobile et muette depuis des siècles, et il lui pardonna de tout son cœur d'avoir été respirer ailleurs avant de mourir. «Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait pas contracté dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont on ne guérit point quand on en a cherché trop tard le remède?»
Il se confirma dans cette idée, quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il vit paraître devant lui le châtelain en personne. Sauf l'habit, c'était la statue du commandeur descendue de son piédestal: même démarche compassée, même pâleur, même absence de regard, même face solennelle et pétrifiée.
M. de Boisguilbault n'était guère âgé que de soixante-dix ans, mais il avait une de ces organisations qui n'ont plus d'âge et qui n'en ont jamais eu. Il n'avait pas été mal fait ni d'une laide figure; ses traits étaient assez réguliers, sa taille était encore droite et son pas ferme, pourvu qu'il ne se pressât point. Mais la maigreur avait fait disparaître toute apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois. Sa figure n'était pas repoussante de dédain, et n'inspirait pas l'aversion; mais comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eût vainement cherché au premier abord à y surprendre une pensée ou une émotion en rapport avec les types connus dans l'humanité, elle faisait peur, et Émile songea involontairement à ce conte allemand, où un personnage fort convenable se présente à la porte du château et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans l'état où il est, dans la crainte d'indisposer la compagnie. «Vous me paraissez pourtant mis fort décemment, lui dit le châtelain hospitalier. Entrez, je vous prie.--Non, non, reprend l'autre, cela m'est impossible, et vous m'en feriez des reproches. Veuillez m'entendre ici, sur le seuil de votre manoir; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.--Qu'est-ce à dire? Entrez, il pleut et l'orage va éclater.--Regardez-moi donc bien, reprend le mystérieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis, sans manquer à toutes les lois de la politesse, m'asseoir à votre table. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis mort?» Le châtelain le regarde et s'aperçoit, en effet, qu'il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui et le défunt, et rentre dans la salle du festin, où il s'évanouit.»
Émile ne s'évanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au lieu de lui dire: «Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'étais dans mon parc», il lui eût dit: «J'étais en train de me faire enterrer», il n'eût pas été trop surpris.»
La toilette surannée du marquis ajoutait à sa physionomie de revenant. Il s'était mis à la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage. Depuis lors, il n'avait plus songé à changer rien à sa toilette, et il avait donné pour modèle invariable à son tailleur l'habit qu'il venait d'user, sous prétexte qu'il y était habitué, et qu'il craignait d'être gêné par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maître de l'Empire, ce qui produisait le plus étrange contraste avec sa figure triste et flétrie. Un habit vert très-court, des pantalons de nankin, un jabot très-roide, des bottes à cœur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très-haut, et relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient à sa longue figure la forme d'un triangle. Il était d'une propreté scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse sèche sur ses habits attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette exprès pour recevoir son hôte, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc avec cette invariable tenue de rigueur.
Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Émile sans rien dire. D'abord le jeune homme fut embarrassé de ce silence, et se demanda s'il ne devait pas l'attribuer au dédain. Mais, en voyant le marquis tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chèvrefeuille comme pour se donner une contenance, Émile s'aperçut que ce vieillard était timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de relations où il s'était systématiquement retranché.
Il se décida donc à prendre la parole, et voulant se rendre agréable à son hôte, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le charpentier, il n'hésita pas à lui donner du marquis à chaque mot, s'abandonnant peut-être en secret à un sentiment ironique pour l'orgueil nobiliaire du personnage.
Mais cette railleuse déférence parut aussi indifférente au marquis que l'objet de la visite d'Émile. Il répondit par monosyllabes, pour le remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer les amendes du délinquant.
«C'est une belle et bonne action que vous faites là, monsieur le marquis, dit Émile, et votre protégé, auquel je m'intéresse de tout mon cœur, en est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que dernièrement, lors de l'inondation, il s'est jeté dans la rivière pour sauver un enfant, et qu'il y a réussi, en courant de grands dangers.
--Il a sauvé un enfant ... à lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait pas paru entendre les paroles d'Émile, tant il avait montré d'indifférence et de préoccupation.
--Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la même question, j'ai appris que les parents lui étaient presque étrangers.
--Et il l'a sauvé? reprit le marquis après une minute de silence, pendant laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eût traversé le cerveau. C'est fort heureux.»
La voix et l'accent du marquis étaient encore plus refroidissants que sa figure et sa contenance. C'était une diction lente, des mots qui paraissaient sortir de ses lèvres avec un effort extrême, un timbre sans la moindre inflexion. «Décidément il ne sort pas de chez lui et ne se montre à personne, parce qu'il sait qu'il est mort», se dit Émile, qui pensait toujours à sa légende allemande.
«Maintenant, monsieur le marquis, dit-il, aurez-vous la bonté de me dire pourquoi vous avez désiré que mon père envoyât un exprès auprès de vous? Me voici pour recevoir vos instructions.
--C'est que ... répondit M. de Boisguilbault un peu troublé d'avoir à faire une réponse directe, et cherchant à rassembler ses idées, c'est que ... voici. Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et il faudrait empêcher cela. Dites à monsieur votre père d'empêcher cela.
--Cela ne regarde pas du tout mon père, monsieur le marquis! Il ne provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre Jean, mais il ne saurait empêcher qu'elles aient leur cours.
--Je vous demande pardon, répondit le marquis, il peut parler ou faire parler aux autorités locales. Il a de l'influence, il doit en avoir.
--Mais pourquoi ne feriez-vous pas ces démarches vous-même, monsieur le marquis? Vous êtes plus anciennement établi dans le pays que mon père, et si vous croyez à l'influence, vous devez estimer vos priviléges plus haut que les nôtres.
--Les priviléges de naissance ne sont plus de mode, répondit M. de Boisguilbault sans montrer ni dépit, ni regret. Votre père, comme industriel, doit être aujourd'hui plus considéré que moi. Et puis je ne suis plus connu de personne, je suis trop vieux; je ne sais pas même à qui m'adresser, j'ai oublié tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s'en donner la peine, et cet homme ne sera point recherché pour son délit de vagabondage.»
Après ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s'il eût été brisé de fatigue. Mais Émile avait déjà remarqué cette étrange habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'était précisément ni l'étouffement d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale. C'était comme un tic nerveux, qui n'altérait pas l'impassibilité de sa figure, mais dont la fréquence réagissait sur les nerfs de l'auditeur et finissait par produire chez Émile un malaise douloureux.
«Je pense, monsieur le marquis, dit Émile qui était curieux de le tâter un peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une société où un privilége quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses, J'aime mieux croire que la force morale et l'influence sont à celui qui sait le mieux invoquer les lois de la clémence et de l'humanité.
--En ce cas, Monsieur, agissez à ma place,» répondit le marquis.
Il y avait de l'humilité et de l'éloge dans cette réponse laconique, et pourtant il y avait peut-être aussi de l'ironie. «Qui sait, se disait Émile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel? Eh bien, je me défendrai.»
«Je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour votre protégé, répondit-il; et si j'échoue, ce sera faute de talent, non faute d'activité et de volonté.»
Peut-être le marquis ne comprit-il pas le reproche; il ne sembla frappé que d'un mot échappé, pour la seconde fois, à Émile, et il le répéta dans un accès de rêverie un peu hébétée:
«Protégé! fit-il en soupirant à sa manière.
--J'aurais dû dire votre obligé, reprit Émile, qui se repentait déjà de sa vivacité et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous plaise que je l'appelle, monsieur le marquis, cet homme est plein de gratitude pour vos bontés, et s'il eût osé, il m'eût suivi pour vous en remercier encore.»
Une légère rougeur colora instantanément les pommettes de M. de Boisguilbault, et il répondit d'une voix plus assurée:
«J'espère qu'il me laissera tranquille dorénavant.»
Émile fut blessé de ce mouvement, il ne put s'empêcher de le faire sentir:
«Si j'étais à sa place, dit-il avec un peu d'émotion, je souffrirais beaucoup d'être accablé d'un bienfait que mon dévouement, ma gratitude et mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus généreux que vous ne l'êtes, monsieur le marquis, si vous permettiez au brave Jean Jappeloup de vous offrir ses remerciements et ses services.
--Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une épingle qu'il attacha sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait de lui, soit par une habitude invétérée d'ordre et d'arrangement, je vous avertis que je suis irascible ... très-irascible.»
Sa voix était si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis à Émile, que celui-ci faillit éclater de rire.
«Pour le coup, pensa-t-il, nous sommes un peu _toqués_, comme dit Jean. Si j'ai eu le malheur de vous déplaire, monsieur le marquis, dit-il en se levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-être celui de vous demander d'être parfait, et ce serait votre faute.
--Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chèvrefeuille avec une agitation qui semblait ne pas dépasser le bout de ses doigts.
--On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux qu'on admire, si je ne craignais d'offenser votre modestie.
--Vous vous en allez donc? dit le marquis après un moment de silence problématique et avec un ton plus problématique encore.
--Oui, monsieur le marquis, je vous présente mon respect.
--Pourquoi ne dîneriez-vous pas avec moi?
--Cela m'est impossible, répondit Émile, étourdi et effrayé d'une semblable proposition.
--Vous vous ennuieriez trop! reprit le marquis avec un soupir qui, cette fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du cœur d'Émile.
--Monsieur, répondit-il avec une effusion spontanée, je reviendrai dîner avec vous quand vous voudrez.
--Demain! dit M. de Boisguilbault d'un ton accablé, qui semblait vouloir démentir l'empressement de son offre.
--Demain, soit, répondit le jeune homme.
--Oh! non! pas demain, reprit le marquis; c'est lundi, c'est un mauvais jour pour moi; mais mardi. Est-ce convenu?»
Émile accepta avec beaucoup de grâce, mais, au fond de l'âme, il était déjà consterné à l'idée d'un tête-à-tête de quelques heures avec ce mort, et il se repentait d'un élan de compassion auquel il n'avait pas su résister.
M. de Boisguilbault, néanmoins, paraissait sortir de sa peur; il voulut reconduire son hôte jusqu'à la grille où il avait attaché son cheval. «Vous avez là une jolie petite bête, lui dit-il en examinant _Corbeau_ d'un air de connaisseur. C'est un _brennoux_, bonne race, solide et sobre. Êtes-vous bon cavalier?
--J'ai plus d'habitude et de hardiesse que de science; répondit Émile; je n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'équitation par principes, mais je compte le faire dès que l'occasion sera favorable.
--C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis; si vous voulez venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que je sais à votre service.»
Émile accepta avec politesse l'offre du marquis; mais il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en professeur.
«Cet animal est-il bien dressé? demanda M. de Boisguilbault en caressant l'encolure de _Corbeau_.
--Il est docile et généreux, mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son maître.
--Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis; pourtant je m'occupe quelquefois de ceux-là, et je vous ferai voir d'assez beaux élèves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualités du vôtre?»
Émile s'empressa de présenter au vieux marquis le flanc de son coursier; mais, dans la crainte d'un accident, et voyant avec quelle lenteur et quelle difficulté le vieillard s'enlevait sur l'étrier, il ne put s'empêcher de le prévenir, au risque de lui faire injure, que _Corbeau_ était un peu vif et chatouilleux,
Le marquis reçut cet avis sans orgueil, mais n'en persista pas moins dans son projet avec une gravité assez comique. Émile tremblait pour son vieux hôte, et _Corbeau_ tressaillait de colère et de crainte sous cette main étrangère. Il essaya même d'entrer en révolte, et, à la douceur du marquis envers cette rébellion, on eût dit qu'il n'était pas fort tranquille lui-même. «Là, là, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main, ne nous fâchons point.»
Mais ce n'était là que la conséquence de ses principes, qui lui défendaient, comme un crime de lèse-science, de maltraiter les chevaux. Peu à peu il apaisa sa monture sans la châtier, et, la faisant marcher dans sa grande cour nue et sablée comme un manège, il l'essaya dans toutes ses allures, et lui fit exécuter avec une facilité extraordinaire les divers mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval dressé. _Corbeau_ parut se soumettre sans efforts; mais lorsque le marquis le rendit à Émile, ses naseaux enflammés et sa croupe luisante de sueur révélaient la mystérieuse contrainte que cette main ferme et ces longues jambes inflexibles lui avaient fait subir.
«Je ne le croyais pas si savant! dit Émile en manière d'éloge au marquis.
--C'est un animal fort intelligent,» répondit celui-ci avec modestie.
Lorsque Émile fut remonté à cheval, _Corbeau_ se cabra et bondit avec fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins expérimenté de l'ennuyeuse leçon qu'il avait prise.
«Voilà un _mort_ singulier! se disait Émile en descendant rapidement le chemin qui le ramenait auprès de Jean Jappeloup, et en pensant à ce marquis asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval fougueux. Est-ce que cette face cadavérique et cette voix éteinte appartiendraient a un caractère de fer?»
Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquiétude, et quand il lui eut rendu compte de la conférence: «C'est bien; je vous remercie, et je vous confie mes intérêts, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide soi-même, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allez écrire aux autorités, je vais les trouver, moi. Vos écritures prendront du temps, et je ne dormirai pas que je n'aie embrassé mes amis de Gargilesse en plein jour au sortir de vêpres, sous le porche de notre église. Je pars pour la ville ...
--Et si on vous arrête en chemin?
--On n'arrête pas sur les chemin que je connais, et que les gendarmes ne connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du procureur du roi. Sa servante est ma nièce. J'ai bonne langue, je m'expliquerai; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai tête levée dans mon village.»
Sans attendre la réponse d'Émile, le charpentier partit comme un trait, et disparut dans les broussailles.
XII.
DIPLOMATIE INDUSTRIELLE.
Lorsque Émile annonça à son père que le charpentier avait trouvé un libérateur, et qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journée, M. Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence aussi problématique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault. Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait établir entre eux aucune ressemblance de caractère. Elle était toute d'instinct, d'habitude et d'impuissance chez le marquis, au lieu qu'elle avait été acquise par l'industriel à grand renfort de volonté. Chez le premier, elle provenait de la lenteur et de l'embarras de la pensée: chez l'autre, au contraire, elle servait de voile et de frein à l'activité de pensées trop impétueuses. Enfin, elle était jouée chez M. Cardonnet. C'était une dignité d'emprunt, un rôle pour imposer aux autres hommes; et, pendant qu'il paraissait se contenir ainsi, il calculait tumultueusement les effets et les moyens de sa colère près d'éclater. Aussi lorsque l'irrésolution chagrine de M. de Boisguilbault aboutissait à quelques monosyllabes mystérieux, le calme trompeur de M. Cardonnet couvait un orage dont il retardait à son gré l'explosion, mais qui s'exhalait tôt ou tard en paroles nettes et significatives. On eût pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'épuisait en émotions refoulées.
M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'était pas facile à persuader, et que l'intimider par la violence ou la menace était impossible. Il s'était trop souvent heurté à ce caractère énergique, il avait trop éprouvé sa force de résistance, quoique ce n'eût été jusqu'alors que dans les petites occasions offertes au jeune âge, pour ne pas savoir qu'il fallait avant tout lui inspirer un respect fondé. Il ne commettait donc guère de fautes en sa présence, et s'observait, au contraire, avec un soin extrême.
«Eh bien, mon père, êtes-vous donc fâché de ce qui arrive d'heureux à ce pauvre Jean? dit Émile, et me blâmez-vous d'avoir couru au-devant des bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours, et il faudra bien que ce méfiant charpentier apprenne à vous connaître, à vous respecter, et même à vous aimer.
--Tout cela, dit M. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite écrire pour lui. Mon secrétaire est occupé, mais je présume que tu voudras bien prendre quelquefois sa place dans les occasions délicates.
--Oh! de tout mon cœur, s'écria Émile.
--Écris donc, je vais te dicter.»
Et M. Cardonnet rédigea plusieurs lettres remplies de zèle, de sollicitude pour le délinquant, et tournées avec un rare esprit de convenance et de dignité. Il allait jusqu'à offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au cas, chose impossible pourtant, disait-il, où M. de Boisguilbault, qui avait prévenu ses intentions, se désisterait de sa parole. Quand ces lettres furent signées et fermées, il dit à Émile de les faire partir de suite par un exprès, et il ajouta:
«Maintenant j'ai fait ta volonté; j'ai interrompu mes occupations pour que ton protégé n'eût pas à souffrir du moindre retard. Je retourne à mes travaux. Nous dînerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie à ta mère, que tu as un peu délaissée tout le jour. Mais ce soir, quand les ouvriers auront fini leur tâche, j'espère que tu seras tout à moi, et que je pourrai t'entretenir de choses sérieuses.
--Mon père, je suis à vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,» dit Émile en l'embrassant.
M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cédé à un premier mouvement d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Émile. Le soir, lorsque l'usine étant fermée, les ouvriers furent congédiés, il se rendit dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se promena longtemps seul, réfléchissant à ce qu'il allait dire à cet enfant difficile à manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir parfaitement maître de lui-même.
La fatigue fiévreuse qui suit une journée de surveillance et de commandement, le spectacle de dévastation qu'il avait encore sous les yeux, et peut-être aussi l'état de l'atmosphère, n'étaient pas très-propres à calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La température avait éprouvé une révolution trop soudaine et trop violente pour n'être pas encore insolite et relâchée. L'air tiède était chargé de vapeurs, comme au mois de novembre, quoiqu'on fût en plein été. Mais ce n'étaient pas les brouillards frais et transparents de l'automne, c'était plutôt une fumée suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allée où l'industriel marchait à grands pas était bordée, d'un côté, de buissons de rosiers et d'autres fleurs splendides. De l'autre ce n'étaient que débris, planches charriées et entassées en désordre, énormes cailloux roulés par les eaux; et depuis cette limite où s'était arrêtée l'inondation, jusqu'au lit de la rivière, plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayée de sables rouges, offraient l'aspect de quelque forêt d'Amérique ravagée et entraînée à demi par les débordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres renversés pêle-mêle entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'écouler sous ces digues fortuites. De belles plantes flétries et souillées faisaient de vains efforts pour se relever, et restaient couchées dans la boue, tandis que, chez quelques autres, la végétation, satisfaite de l'humidité, avait fait déjà éclore, sur des rameaux à demi brisés, des fleurs superbes et triomphantes. Leur senteur délicieuse combattait l'odeur saumâtre des terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces parfums et ces puanteurs étranges passaient alternativement. Une nuée de grenouilles, qui semblaient être tombées avec la pluie, croassaient dans les roseaux d'une manière épouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il n'était pas encore possible d'arrêter, et dont les rouages se fatiguaient en pure perte, causait à M. Cardonnet une impatience fébrile. Cependant le rossignol chantait dans les bocages restés debout, et saluait la pleine lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'était pourtant un mélange de bonheur et de consternation, de laideur et de beauté, comme si la puissante nature se fût moquée de pertes ruineuses pour les hommes, légères pour elle qui n'avait besoin que d'une journée de soleil et d'une nuit de fraîcheur pour les réparer.