Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1

Chapter 10

Chapter 103,966 wordsPublic domain

--Pardon, jeune homme, dit le charpentier, en l'interrompant; je ne sais pas ce que votre père voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais voulu, moi! C'eût été de lui devoir quelque chose, de recevoir un service de celui qui commençait par me faire fourrer en prison pour me forcer à accepter ses prétendus bienfaits et ses dures conditions. Merci! je vous estime, vous ... mais votre père ... n'en parlons plus, n'en parlons jamais ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas deviné? Eh bien, que diriez-vous si l'on vous parlait de M. de Boisguilbault?»

Ce nom, qu'Émile n'entendait pas pour la première fois, car on l'avait prononcé déjà à Gargilesse devant lui, comme celui d'un des plus riches propriétaires des environs, fit sur les habitants de Châteaubrun l'effet d'un choc électrique: Gilberte tressaillit; Antoine et Janille se regardèrent et ne purent dire un mot.

«Ça vous étonne un peu? reprit le charpentier.

--Ça me paraît impossible, répondit Janille. Vous moquez-vous? M. de Boisguilbault, notre ennemi à tous?

--Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi volontaire de personne; il a toujours fait le bien, jamais le mal.

--Moi, j'étais bien sûre, dit Gilberte, qu'il était capable d'une bonne action! Quand je te le disais, chère petite mère: c'est un homme malheureux; cela se voit sur sa figure; mais ...

--Mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher de cet homme si froid, si fier et si sec?

--Le hasard ou plutôt le bon Dieu a tout fait, répondit le charpentier. Je traversais le petit bois, qui longe son parc, et qui, dans cet endroit-là, n'en est séparé que par une haie et un petit fossé. Je jetais un coup d'œil par dessus le buisson pour voir comme c'était beau et propre, bien venu et bien tenu là-dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais été dans ce parc et dans ce château comme chez moi; que j'y avais travaillé pendant vingt ans, et que j'avais même eu de l'amitié pour M. le marquis, quoiqu'il n'ait jamais été bien aimable ... Mais enfin il avait ses jours de bonté dans ce temps-là; et pourtant, depuis une autre vingtaine d'années, je n'avais pas mis le pied chez lui, et je n'aurais pas osé lui demander un asile, après ce qui s'est passé entre lui et moi.

«Comme je pensai à tout cela, voilà que j'entends le trot de deux chevaux, et presque aussitôt j'aperçois deux gendarmes qui viennent droit sur moi. Ils ne m'avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin, ils ne pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure! Je n'avais pas le temps de la réflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguilbault, où je me couche tranquillement le long de la clôture, pendant que mes bons gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tête de mon côté. Quand ils sont un peu loin, je me lève et je me dispose à sortir comme j'étais venu, lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'épaule, et, en me retournant, je me trouve nez à nez avec M. de Boisguilbault, qui me dit avec sa figure triste et sa voix d'enterrement: «Que fais-tu ici?

«--Ma foi, vous le voyez, monsieur le marquis, je me cache.

«--Et pourquoi te cacher?

«--Parce qu'il y a des gendarmes à deux pas d'ici.

«--Tu as donc fait un crime?

«--Oui, j'ai pris deux lapins et tué un lièvre.

«Là-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres questions, je me mets vite à lui raconter mes mésaventures, en aussi peu de mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point s'il vous entend: il a toujours l'air de ne pas se soucier de vous écouter. Il y a bien des années que je ne l'avais vu de près, puisqu'il vit renfermé dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus accès chez lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit comme un peuplier; mais il est si maigre, qu'on verrait le jour à travers, et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chèvre; ça me faisait de la peine, et pourtant j'étais encore plus contrarié de voir que, pendant que je lui parlais, il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises herbes de son allée, avec cette petite sarclette qu'il tient toujours dans sa main. Je le suivais pas à pas, parlant toujours, racontant mes peines, non pas pour mendier ses secours, je n'y songeais pas, mais pour voir s'il avait encore un peu d'amitié pour moi.

«Enfin, il se retourne de mon côté et me dit sans me regarder: «Et pourquoi n'as-tu pas demandé une caution à quelque personne riche de ton village?

«--Diable! que je lui réponds, il n'y en a guère dans Gargilesse, de personnes riches.

«--N'y a-t-il pas un M. Cardonnet établi depuis peu?

«--Oui, mais il est maire, et c'est lui qui veut me faire arrêter.

«Il resta au moins trois minutes sans rien dire; je crus qu'il avait oublié que j'étais là, et j'allais partir, quand il me dit: «Pourquoi n'es-tu pas venu me trouver?

«--Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi.

«--Non!

«--Comment, non? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'après m'avoir employé longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que je n'en méritais point), vous m'avez appelé dans votre cabinet un beau matin, et que vous m'avez dit: «Voilà le compte de tes dernières journées, va-t'en!» Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous m'avez dit _jamais!_ et, comme j'étais mécontent de cette façon d'agir, et que je vous demandais en quoi j'avais démérité auprès de vous, vous m'avez montré la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les lèvres. Il y a environ vingt ans de ça, et il se peut que vous l'ayez oublié. Mais moi, je l'ai toujours sur le cœur, et je trouve que vous avez été bien dur et bien injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui n'était pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne m'avez jamais fait redemander. J'étais trop fier pour venir quêter votre ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu à discrétion; et si je n'étais pas forcé, à l'heure qu'il est, de me cacher dans les bois, je ne serais pas à court de pratiques; mais ce qui m'a blessé, voyez-vous, c'est d'avoir été chassé comme un chien, pis que cela, comme un paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignât me mettre à même de me justifier. J'ai pensé que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais deviné qui ce pouvait, être, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les gardes champêtres et les gabelous. J'ai gardé le silence; je ne me suis pas plaint de vous, mais je vous ai plaint d'être crédule pour le mal, et comme je vous aimais un peu, ça m'a chagriné de vous trouver des torts.

«M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand j'eus tout dit:

«--De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifférence.

«--Le tout réuni se monte à un millier de francs, plus les frais.

«--Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village ... M. Cardonnet, n'est-ce pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse régler tes affaires avec l'autorité. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis d'une mauvaise santé, mais que je le prie d'avoir cette obligeance.

«--Est-ce que vous consentez à me servir de caution?

«--Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.--Et quand voulez-vous que je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?--Je n'ai pas d'ouvrage, ne viens pas.--Vous voulez donc me faire l'aumône?--Non pas, mais te rendre un très-petit service qui me coûte peu. C'est assez; laisse-moi.--Et si je ne veux pas l'accepter?--Tu auras tort.--Et vous ne voulez pas que je vous remercie?--C'est inutile.» Là-dessus il m'a bel et bien tourné le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et sachant bien que les longs compliments n'étaient pas de son goût, je lui ai dit comme ça: «Monsieur de Boisguilbault, une poignée de main, s'il vous plaît!»

--Quoi! tu as osé lui dire cela? s'écria Janille.

--Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas osé? que peut-on dire à un homme de plus honnête?

--Et qu'a-t-il répondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.

--Il a pris ma main tout d'un coup sans hésiter, et il l'a serrée assez fort, quoique sa main fût roide et froide comme un glaçon.

--Et qu'a-t-il dit? demanda M. Antoine qui avait écouté ce récit avec une sorte d'agitation.

--Il a dit _va-t'en_, répondit le charpentier: apparemment que c'est son mot d'amitié; et il s'est quasi mis à courir pour m'éviter, autant que ses pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon côté, j'ai couru pour venir vous dire tout cela.

--Et moi, dit Émile, je vais courir vers mon père pour lui annoncer les intentions de M. de Boisguilbault, afin qu'il envoie tout de suite quelqu'un chez lui, selon sa demande.

--Voilà qui ne me rassure guère, répondit le charpentier. Votre père m'en veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, mais il ne voudra pas me tenir quitte de la prison; car, pour le fait de vagabondage, on peut me punir et m'enfermer, ne fût-ce que pendant quelques jours ... et c'est déjà trop pour moi.

--Oh! certes, s'écria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre à l'humiliation d'être traîné en prison par des gendarmes; il fera quelque nouveau coup de tête. Monsieur Émile, ne souffrez pas qu'il y soit exposé; parlez à monsieur votre père, priez-le, dites-lui ...

--Oh! Mademoiselle, répondit Émile avec chaleur, ne partagez pas la mauvaise opinion que Jean a de mon père: elle est injuste. Je suis certain que mon père eût fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de Boisguilbault vient de faire. Et quant à le faire poursuivre comme vagabond, je répondrais sur ma tête que ...

--Si vous en répondez sur votre tête, reprit Jean, que n'allez-vous tout de suite trouver M. de Boisguilbault? c'est à deux pas d'ici. Quand vous vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance en vous, et je vous confesse qu'une seule nuit passée en prison me rendrait fou. L'enfant du bon Dieu vous l'a dit, ajouta-t-il en désignant Gilberte, et l'enfant me connaît!

--J'y vais tout de suite, répondit Émile en se levant, et en jetant à Gilberte un regard enflammé de zèle et de dévouement. Voulez-vous me conduire?

--Partons, dit le charpentier.

--Oui, oui, partez!» s'écrièrent à la fois Gilberte, son père et Janille. Émile comprit que Gilberte était contente de lui, et il courut chercher son cheval.

Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de Châteaubrun courut après lui, et l'arrêta pour lui dire d'un air un peu embarrassé:

«Mon cher enfant, vous êtes généreux et délicat, je puis vous confier ... je dois vous avertir d'une chose ... de peu d'importance peut-être ... mais qu'il est nécessaire que vous sachiez. C'est que ... pour un motif ou pour un autre ... enfin, je suis brouillé avec M. de Boisguilbault, il est donc inutile que vous lui parliez de moi ... Évitez de prononcer mon nom devant lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions à l'égard de notre pauvre Jean.»

Émile promit de se taire, et, perdu dans ses pensées, plus occupé de la belle Gilberte que de son protégé et de sa mission, il suivit son guide dans la direction de Boisguilbault.

XI,

UNE OMBRE.

Cependant, à mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Émile se demandait à quel homme supérieur ou bizarre il allait avoir affaire, et force lui fut de prêter l'oreille aux explications que, dans son bon sens rustique, le charpentier cherchait à lui donner sur cet énigmatique personnage. De tout ce qu'Émile put recueillir dans ces renseignements un peu contradictoires et semés de conjectures, il résulta que le marquis de Boisguilbault était immensément riche, nullement cupide, quoiqu'il eût beaucoup d'ordre; généreux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-à-dire secourant tous les pauvres qui s'adressaient à lui, mais n'allant jamais s'enquérir de leurs peines et de leurs besoins, et faisant à tous un si froid et si triste accueil, qu'à moins de motifs impérieux nul n'était tenté de l'approcher. Ce n'était pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne repoussait la plainte, ni ne révoquait en doute l'opportunité de l'aumône. Mais il était si distrait et paraissait si indifférent à toutes choses, que le cœur se resserrait et se glaçait auprès de lui. Il grondait rarement et ne punissait jamais. Jappeloup était presque le seul auquel il eût tenu rigueur, et la manière dont il venait de le dédommager faisait penser au charpentier que s'il eût été moins fier lui-même, et s'il se fût présenté plus tôt devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du caprice qui le lui avait fait bannir.

«Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne à qui M. de Boisguilbault en veut encore plus qu'à moi, quoiqu'il n'ait jamais cherché à lui faire de tort. Mais c'est une brouille à n'en jamais revenir; et puisque M. Antoine vous en a touché un mot, je puis bien vous dire, monsieur Émile, que, dans cette circonstance-là, M. de Boisguilbault a fait penser à beaucoup de gens qu'il avait la cervelle détraquée. Imaginez-vous qu'après avoir été pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le père de son voisin, M. Antoine de Châteaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourné le dos et fermé la porte au nez, sans que personne, pas même M. Antoine, puisse dire à propos de quoi ... Du moins le prétexte était si ridicule, qu'à moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un délit de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez que, depuis qu'il était au monde, M. Antoine avait toujours chassé chez M. de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils étaient camarades et bons amis; que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touché un fusil ni tenu une pièce de gibier, n'avait trouvé mauvais que ses voisins tuassent le sien; qu'enfin il n'avait nullement prévenu M. Antoine qu'il lui interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-là, c'est-à-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas revus, qu'ils n'ont pas échangé une parole, et que M. de Boisguilbault ne veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Châteaubrun. De son côté, M. Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstiné à ne faire aucune démarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date à peu près de la même époque, je pense que c'est un trop plein de la colère du marquis qui est retombé sur moi, ou bien que, comme il me savait dès lors très-attaché à M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui en parler et de blâmer son caprice. En cela il ne s'est guère trompé, car je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait entendre mon mot à l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les devants; je ne peux pas expliquer autrement sa dureté envers moi.

--Cet homme a-t-il une famille? demanda Émile.

--Nenni, Monsieur. Il avait épousé une fort jolie demoiselle, trop jeune pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part à un mariage d'amour, mais il n'y parut guère à sa conduite; car il n'en fut ni plus gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien à sa manière de vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua à être à peu près le seul habitué de la maison, et madame s'y ennuya si bien, qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeât à l'y suivre ou à la faire revenir auprès de lui. Elle y mourut encore toute jeune, sans lui avoir donné d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un chagrin caché lui ait toqué la cervelle, soit que le plaisir d'être seul l'ait consolé de tout, il a vécu absolument enfermé dans son château, sans aucune compagnie, pas même celle d'un pauvre chien. Sa famille est à peu près éteinte, on ne lui connaît pas d'héritiers, pas d'amis; on ne peut donc présumer qui sera enrichi par sa mort.

--Évidemment, c'est là un monomane, dit Émile.

--Comment dites-vous ça? demanda le charpentier.

--Je veux dire que c'est un esprit frappé d'une idée fixe.

--Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean; mais quelle est cette idée? voilà ce que personne ne saurait dire. On ne lui connaît qu'un attachement. C'est ce parc que vous voyez là, qu'il a dessiné et planté lui-même, et dont il ne sort presque jamais. Je crois même qu'il y dort tout debout, en se promenant; car on l'a vu quelquefois marcher à deux heures du matin dans ses allées, comme un revenant, et cela faisait peur à ceux qui s'étaient glissés là pour essayer d'y chiper quelques fruits ou quelques fagots.»

Comme il était arrivé en face du parc et que, du sentier élevé qu'il suivait, Émile pouvait plonger dans l'intérieur et en découvrir une partie, il fut charmé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la magnificence des ombrages, de l'heureuse disposition des massifs, de la fraîcheur des gazons et de la coupe élégante des divers plans, qui s'abaissent mollement jusqu'aux bords d'une petite rivière, un des rapides affluents de la Gargilesse. Il pensa que ce ne pouvait pas être un idiot qui avait créé cette sorte de paradis terrestre et tiré un si heureux parti des beautés de la nature. Il lui sembla, au contraire, qu'une âme poétique devait avoir présidé à cet arrangement; mais l'aspect du château vint bientôt donner un démenti à ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus laid et de plus déplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des réparations postérieures à sa construction lui avaient enlevé une partie de son antique caractère, et le bon état d'entretien où on le maintenait rendait ses abords encore plus maussades.

Jean s'arrêta à l'extrémité du parc sur le sentier, et son jeune ami lui ayant donné quelques-uns de ses meilleurs cigares pour lui faire prendre patience, celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une propreté désespérante.

Pas une broussaille, pas un rameau de lierre ne lui dérobait la nudité de ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture qui vint frapper ses regards fut un grand écusson placé au-dessus de la grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattées et rétablies plus récemment que le reste, peut-être à l'époque du retour des Bourbons; du moins, il y avait une sensible différence entre ce blason et ses lourds encadrements. Émile en tira cet indice que le marquis était fort attaché a ses titres et antiques priviléges.

Il sonna longtemps à une vaste grille avant qu'elle s'ouvrît; enfin un ressort tiré de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parût, et le jeune homme étant entré après avoir attaché son cheval dehors, la grille retomba derrière lui avec un peu de bruit et se ferma comme si une main invisible l'eût pris au piége. Un sentiment de tristesse, presque d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonné dans une grande cour nue et sablée, entourée de bâtiments uniformes, et silencieuse comme le cimetière d'un couvent. Quelques ifs taillés en pointe, à l'entrée des portes principales, ajoutaient à la ressemblance. Du reste, pas une fleur, pas un souffle de plante parfumée, pas une guirlande de vigne aux fenêtres, pas une toile d'araignée aux vitres, pas une vitre fêlée, pas un bruit humain, pas même le chant d'un coq ou l'aboiement d'un chien, pas un pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles; je crois qu'il n'y avait même pas une mouche qui se permît de voler ou de bourdonner dans le préau de Boisguilbault.

Émile regardait autour de lui, cherchant à qui parler, et ne voyant pas même la trace d'un pied sur le sable fraîchement ratissé, lorsqu'il entendit une voix grêle et cassée lui crier d'un ton peu engageant: «Que veut monsieur?»

Après s'être retourné plusieurs fois pour voir d'où partait cette voix, Émile aperçut enfin, à un soupirail de cuisine souterraine, une vieille tête blanche, bien poudrée, avec des yeux clairs et sans regard; et, en s'approchant, il essaya de se faire entendre. Mais l'oreille du vieux majordome était aussi affaiblie que sa vue, et, répondant tout de travers aux questions du visiteur:

«On ne peut voir le parc que le dimanche, dit-il, prenez la peine de repasser dimanche.»

Émile lui présenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, l'étudia lentement; après quoi il disparut, et, reparaissant par une porte située au-dessus de son trou: «C'est fort bien, Monsieur, dit-il; monsieur le marquis m'a ordonné de recevoir la personne qui se présenterait de la part de M. Cardonnet; M. Cardonnet de Gargilesse, n'est-ce pas?»

Émile répondit par un signe affirmatif.

«C'est à merveille, Monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et hospitalier sans manquer à sa consigne. Monsieur le marquis ne pensait pas que vous viendriez sitôt, il vous attendait tout au plus demain. Il est dans son parc, _je cours_ l'avertir. Mais auparavant je vais avoir l'honneur de vous conduire au salon.»

En parlant de courir, le vieillard se vantait étrangement: il avait la démarche et l'agilité d'un centenaire. Il conduisit Émile à l'entrée basse et étroite d'une tourelle d'escalier, et choisissant lentement une clef dans son trousseau, il le fit monter jusqu'à une autre porte garnie de gros clous et fermée à clef comme la première. Autre clef; et, après avoir traversé un long corridor, troisième clef pour ouvrir les appartements. Émile fut introduit à travers plusieurs pièces, où l'obscurité succédant pour lui au vif éclat du soleil, il se crut dans les ténèbres. Enfin, il pénétra dans un vaste salon, et le valet lui avança un fauteuil, en disant: «Monsieur désire-t-il que j'ouvre les jalousies?»

Émile lui fit comprendre par signes que c'était inutile et le vieillard le laissa seul.

Lorsque ses yeux se furent habitués au jour gris et sombre qui rampait dans ces appartements, il fut frappé du grand caractère de l'ameublement. Tout datait du temps de Louis XIII, et l'on eût dit qu'un amateur avait minutieusement présidé au choix des moindres détails. Rien n'y manquait; depuis l'encadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y avait pas le moindre écart de style. Et tout cela était authentique, à demi usé, propre encore, quoique terne; riche et simple en même temps. Émile admira le bon goût et la science de M. de Boisguilbault. Il sut plus tard que l'absence de mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient héréditaires dans cette famille, avaient seuls contribué, de père en fils, à la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle cherche à réunir à grands frais dans les boutiques de _bric-à-brac_, aujourd'hui les plus somptueuses et les plus intéressantes qui soient au monde.