Le pays des fourrures

Chapter 7

Chapter 73,740 wordsPublic domain

Mais, vers quatre heures et demie, la tempête se caractérisa. Des sifflements aigus retentirent dans les hautes couches de l'air. Le vent, que l'état de l'atmosphère maintenait dans les zones supérieures, ne s'abaissait pas encore jusqu'à la surface du lac, mais cela ne pouvait tarder. On entendait de grands cris d'oiseaux effarés, qui passaient dans la brume. Puis, tout d'un coup, cette brume se déchira et laissa voir de gros nuages bas, déchiquetés, déloquetés, véritables haillons de vapeur, violemment chassés vers le sud. Les craintes du vieux marin s'étaient réalisées. Le vent soufflait du nord, et il ne devait pas tarder à prendre les proportions d'un ouragan en s'abattant sur le lac.

«Attention!» cria Norman, en roidissant l'écoute de manière à présenter l'embarcation debout au vent sous l'action de la barre.

La rafale arriva. Le canot se coucha d'abord sur le flanc, puis il se releva et bondit au sommet d'une lame. À partir de ce moment, la houle s'accrut comme elle eût fait sur une mer. Dans ces eaux relativement peu profondes, les lames, se choquant lourdement contre le fond du lac, rebondissaient ensuite à une prodigieuse hauteur.

«À l'aide! à l'aide!» avait crié le vieux marin, en essayant d'amener rapidement sa voile.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett elle-même, tentèrent d'aider Norman, mais sans succès, car ils étaient peu familiarisés avec la manoeuvre d'une embarcation. Norman, ne pouvant abandonner sa barre, et les drisses étant engagées à la tête du mât, la voile n'amenait pas. À chaque instant, le canot menaçait de chavirer, et déjà de gros paquets de mer l'assaillaient par le flanc. Le ciel, très chargé, s'assombrissait de plus en plus. Une froide pluie, mêlée de neige, tombait à torrents, et l'ouragan redoublait de fureur, en échevelant la crête des lames.

«Coupez! coupez donc!» cria le vieux marin au milieu des mugissements de la tempête.

Jasper Hobson, décoiffé par le vent, aveuglé par les averses, saisit le couteau de Norman et trancha la drisse tendue comme une corde de harpe. Mais le filin mouillé ne courait plus dans la gorge des poulies, et la vergue resta apiquée en tête du mât.

Norman voulut fuir alors, fuir dans le sud, puisqu'il ne pouvait tenir tête au vent; fuir, quoique cette allure fût extrêmement périlleuse, au milieu de lames dont la vitesse dépassait celle de son embarcation; fuir, bien que cette fuite risquât de l'entraîner irrésistiblement jusqu'aux rives méridionales du Grand-Ours!

Jasper Hobson et sa courageuse compagne avaient conscience du danger qui les menaçait. Ce frêle canot ne pouvait résister longtemps aux coups de mer. Ou il serait démoli, ou il chavirerait. La vie de ceux qu'il portait était entre les mains de Dieu.

Cependant ni le lieutenant ni Mrs. Paulina Barnett ne se laissèrent aller au désespoir. Accrochés à leurs bancs, couverts de la tête aux pieds par les froides douches des lames, trempés de pluie et de neige, enveloppés par les sombres rafales, ils regardaient à travers les brumes. Toute terre avait disparu. À une encablure du canot, les nuages et les eaux du lac se confondaient obscurément. Puis, leurs yeux interrogeaient le vieux Norman, qui, les dents serrées, les mains contractées sur la barre, essayait encore de maintenir son canot au plus près du vent.

Mais la violence de l'ouragan devint telle, que l'embarcation ne put continuer à naviguer plus longtemps sous cette allure. Les lames qui la choquaient par l'avant l'auraient inévitablement démolie. Déjà ses premiers bordages se disjoignaient, et quand elle tombait de tout son poids dans le creux des lames, c'était à croire qu'elle ne se relèverait pas.

«Il faut fuir, fuir quand même!» murmura le vieux marin.

Et, poussant la barre, filant l'écoute, il mit le cap au sud. La voile, violemment tendue, emporta aussitôt l'embarcation avec une vertigineuse rapidité. Mais les immenses lames, plus mobiles, couraient encore plus vite, et c'était le grand danger de cette fuite vent arrière. Déjà même des masses liquides se précipitaient sur la voûte du canot, qui ne pouvait les éviter. Il se remplissait, et il fallait le vider sans cesse, sous peine de sombrer. À mesure qu'il s'avançait dans la portion plus large du lac, et, par cela même, plus loin de la côte, les eaux devenaient plus tumultueuses. Aucun abri, ni rideau d'arbres, ni collines, n'empêchait alors l'ouragan de faire rage autour de lui. Dans certaines éclaircies, ou plutôt au milieu du déchirement des brumes, on entrevoyait d'énormes icebergs, qui roulaient comme des bouées sous l'action des lames, poussés, eux aussi, vers la partie méridionale du lac.

Il était cinq heures et demie. Ni Norman ni Jasper Hobson ne pouvaient estimer le chemin parcouru, non plus que la direction suivie. Ils n'étaient plus maîtres de leur embarcation, et ils subissaient les caprices de la tempête.

En ce moment, à cent pieds en arrière du canot, se leva une monstrueuse lame, couronnée nettement par une crête blanche. Au- devant d'elle, la dénivellation de la surface liquide formait comme une sorte de gouffre. Toutes les petites ondulations intermédiaires, écrasées par le vent, avaient disparu. Dans ce gouffre mobile la couleur des eaux était noire. Le canot, engagé au fond de cet abîme qui se creusait de plus en plus, s'abaissait profondément. La grande lame s'approchait, dominant toutes les vagues environnantes. Elle gagnait sur l'embarcation. Elle menaçait de l'aplatir. Norman, s'étant retourné, la vit venir, Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett la regardèrent aussi, l'oeil démesurément ouvert, s'attendant à ce qu'elle croulât sur eux et ne pouvant l'éviter!

Elle croula, en effet, et avec un bruit épouvantable. Elle déferla sur l'embarcation, dont l'arrière fut entièrement coiffé. Un choc terrible eut lieu. Un cri s'échappa des lèvres du lieutenant et de sa compagne, ensevelis sous cette montagne liquide. Ils durent croire que l'embarcation sombrait en cet instant.

L'embarcation, aux trois quarts pleine d'eau, se releva pourtant..., mais le vieux marin avait disparu!

Jasper Hobson poussa un cri de désespoir. Mrs. Paulina Barnett se retourna vers lui.

«Norman! s'écria-t-il, montrant la place vide à l'arrière de l'embarcation.

-- Le malheureux!» murmura la voyageuse. Jasper Hobson et elle s'étaient levés, au risque d'être jetés hors de ce canot, qui bondissait sur le sommet des lames. Mais ils ne virent rien. Pas un cri, pas un appel ne se fit entendre. Aucun corps n'apparut dans l'écume blanche... Le vieux marin avait trouvé la mort dans les flots. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson étaient retombés sur leur banc. Maintenant, seuls à bord, ils devaient pourvoir eux-mêmes à leur salut. Mais ni le lieutenant ni sa compagne ne savaient manoeuvrer une embarcation, et, dans ces déplorables circonstances, un marin consommé aurait à peine pu la maintenir. Le canot était le jouet des lames. Sa voile tendue l'emportait. Jasper Hobson pouvait-il enrayer cette course?

C'était une affreuse situation pour ces infortunés, pris dans la tempête, sur une barque fragile, qu'ils ne savaient même pas diriger!

«Nous sommes perdus! dit le lieutenant.

-- Non, monsieur Hobson, répondit la courageuse Paulina Barnett. Aidons-nous d'abord! Le ciel nous aidera ensuite.» Jasper Hobson comprit bien alors ce qu'était cette vaillante femme, dont il partageait en ce moment la destinée.

Le plus pressé était de rejeter hors du canot cette eau qui l'alourdissait. Un second coup de mer l'eût rempli en un instant, et il aurait coulé par le fond. Il y avait intérêt, d'ailleurs, à ce que l'embarcation, allégée, s'élevât plus facilement à la lame, car alors elle risquait moins d'être assommée. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett vidèrent donc promptement cette eau, qui, par sa mobilité même, pouvait les faire chavirer. Ce ne fut pas une petite besogne, car, à chaque moment, quelque crête de vague embarquait, et il fallait avoir constamment l'écope à la main. La voyageuse s'occupait plus spécialement de ce travail. Le lieutenant tenait la barre et maintenait tant bien que mal l'embarcation vent arrière.

Pour surcroît de danger, la nuit, ou sinon la nuit, -- qui, sous cette latitude et à cette époque de l'année, dure à peine quelques heures, -- l'obscurité, du moins, s'accroissait. Les nuages, bas, mêlés aux brumes, formaient un intense brouillard, à peine imprégné de lumière diffuse. On n'y voyait pas à deux longueurs du canot, qui se fût mis en pièces s'il eût heurté quelque glaçon errant. Or, ces glaces flottantes pouvaient inopinément surgir, et, avec cette vitesse, il n'existait aucun moyen de les éviter.

«Vous n'êtes pas maître de votre barre, monsieur Jasper? demanda Mrs. Paulina Barnett, pendant une courte accalmie de la tempête.

-- Non, madame, répondit le lieutenant, et vous devez vous tenir prête à tout événement!

-- Je suis prête!» répondit simplement la courageuse femme.

En ce moment, un déchirement se fit entendre. Ce fut un bruit assourdissant. La voile, éventrée par le vent, s'en alla comme une vapeur blanche. Le canot, emporté par la vitesse acquise, fila encore pendant quelques instants; puis, il s'arrêta, et les lames le ballottèrent alors comme une épave. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett se sentirent perdus! Ils étaient effroyablement secoués, ils étaient précipités de leurs bancs, contusionnés, blessés. Il n'y avait pas à bord un morceau de toile que l'on pût tendre au vent. Les deux infortunés, dans ces obscurs embruns, au milieu de ces averses de neige et de pluie, se voyaient à peine. Ils ne pouvaient s'entendre, et, croyant à chaque instant périr, pendant une heure peut-être, ils restèrent ainsi, se recommandant à la Providence, qui seule les pouvait sauver.

Combien de temps encore errèrent-ils ainsi, ballottés sur ces eaux furieuses? Ni le lieutenant Hobson ni Mrs. Paulina Barnett n'auraient pu le dire, quand un choc violent se produisit.

Le canot venait de heurter un énorme iceberg, -- bloc flottant, aux pentes roides et glissantes, sur lesquelles la main n'eût pas trouvé prise. À ce heurt subit, qui n'avait pu être paré, l'avant de l'embarcation s'entrouvrit, et l'eau y pénétra à torrents.

«Nous coulons! nous coulons!» s'écria Jasper Hobson. En effet, le canot s'enfonçait, et l'eau avait déjà atteint à la hauteur des bancs. «Madame! madame! s'écria le lieutenant. Je suis là... Je resterai... près de vous!

-- Non, monsieur Jasper! répondit Mrs. Paulina. Seul, vous pouvez vous sauver... À deux nous péririons! Laissez-moi! laissez-moi!

-- Jamais!» s'écria le lieutenant Hobson. Mais il avait à peine prononcé ce mot, que l'embarcation, frappée d'un nouveau coup de mer, coulait à pic. Tous deux disparurent dans le remous causé par l'engouffrement subit du bateau. Puis, après quelques instants, ils revinrent à la surface. Jasper Hobson nageait vigoureusement d'un bras et soutenait sa compagne de l'autre. Mais il était évident que sa lutte contre ces lames furibondes ne pourrait être de longue durée, et qu'il périrait lui-même avec celle qu'il voulait sauver. En ce moment, des sons étranges attirèrent son attention. Ce n'étaient point des cris d'oiseaux effarés, mais bien un appel proféré par une voix humaine. Jasper Hobson, par un suprême effort, s'élevant au-dessus des flots, lança un regard rapide autour de lui. Mais il ne vit rien au milieu de cet épais brouillard. Et cependant, il entendait encore ces cris, qui se rapprochaient. Quels audacieux osaient venir ainsi à son secours? Mais, quoi qu'ils fissent, ils arriveraient trop tard. Embarrassé de ses vêtements, le lieutenant se sentait entraîné avec l'infortunée, dont il ne pouvait déjà plus maintenir la tête au- dessus de l'eau.

Alors, par un dernier instinct, Jasper Hobson poussa un cri déchirant, puis il disparut sous une énorme lame.

Mais Jasper Hobson ne s'était pas trompé. Trois hommes, errant sur le lac, ayant aperçu le canot en détresse, s'étaient lancés à son secours. Ces hommes, les seuls qui pussent affronter avec quelque chance de succès ces eaux furieuses, montaient les seules embarcations qui pussent résister à cette tempête.

Ces trois hommes étaient des Esquimaux, solidement attachés chacun à son kayak. Le kayak est une longue pirogue, relevée des deux bouts, faite d'une charpente extrêmement légère, sur laquelle sont tendues des peaux de phoque, bien cousues avec des nerfs de veau marin. Le dessus du kayak est également recouvert de peaux dans toute sa longueur, sauf en son milieu, où une ouverture est ménagée. C'est là que l'Esquimau prend place. Il lace sa veste imperméable à l'épaulement de l'ouverture, et il ne fait plus qu'un avec son embarcation, dans laquelle aucune goutte d'eau ne peut pénétrer. Ce kayak, souple et léger, toujours enlevé sur le dos des lames, insubmersible, chavirable peut-être, -- mais un coup de pagaye le redresse aisément, -- peut résister et résiste, en effet, là où des chaloupes seraient immanquablement brisées.

Les trois Esquimaux arrivèrent à temps sur le lieu du naufrage, guidés par ce dernier cri de désespoir que le lieutenant avait jeté. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett, à demi suffoqués, sentirent cependant qu'une main vigoureuse les retirait de l'abîme. Mais, dans cette obscurité, ils ne pouvaient reconnaître leurs sauveurs.

L'un de ces Esquimaux prit le lieutenant, et il le mit en travers de son embarcation. Un autre procéda de la même façon à l'égard de Mrs. Paulina Barnett, et les trois kayaks, habilement manoeuvrés par de longues pagayes de six pieds, s'avancèrent rapidement au milieu des lames écumantes.

Une demi-heure après, les deux naufragés étaient déposés sur une plage de sable, à trois milles au-dessous du Fort-Providence.

Le vieux marin manquait seul au retour!

X.

Un retour sur le passé.

Vers dix heures du soir, Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson frappaient à la poterne du fort. Ce fut une joie de les revoir, car on les croyait perdus. Mais cette joie fit place à une profonde affliction, quand on apprit la mort du vieux Norman. Ce brave homme était aimé de tous, et sa mémoire fut honorée des plus vifs regrets. Quant aux courageux et dévoués Esquimaux, après avoir reçu flegmatiquement les affectueux remerciements du lieutenant et de sa compagne, ils n'avaient même pas voulu venir au fort. Ce qu'ils avaient fait leur semblait tout naturel. Ils n'en étaient pas à leur premier sauvetage, et ils avaient immédiatement repris leur course aventureuse sur ce lac, qu'ils parcouraient jour et nuit, chassant les loutres et les oiseaux aquatiques.

La nuit qui suivit le retour de Jasper Hobson, le lendemain, 1er juin, et la nuit du 1 au 2 furent entièrement consacrés au repos. La petite troupe s'en accommoda fort, mais le lieutenant était bien décidé à partir le 2, dès le matin, et, très heureusement, la tempête se calma.

Le sergent Felton avait mis toutes les ressources de la factorerie à la disposition du détachement. Quelques attelages de chiens furent remplacés, et, au moment du départ, Jasper Hobson trouva ses traîneaux rangés en bon ordre à la porte de l'enceinte.

Les adieux furent faits. Chacun remercia le sergent Felton, qui s'était montré fort hospitalier dans cette circonstance. Mrs. Paulina Barnett ne fut pas la dernière à lui exprimer sa reconnaissance. Une vigoureuse poignée de main que le sergent donna à son beau-frère Long termina la cérémonie des adieux.

Chaque couple monta dans le traîneau qui lui fut assigné, et, cette fois, Mrs. Paulina Barnett et le lieutenant occupaient le même véhicule. Madge et le sergent Long les suivaient.

D'après le conseil que lui avait donné le chef indien, Jasper Hobson résolut de gagner la côte américaine par le chemin le plus court, en coupant droit entre le Fort-Confidence et le littoral. Après avoir consulté ses cartes, qui ne donnaient que fort approximativement la configuration du territoire, il lui parut bon de descendre la vallée de la Coppermine, cours d'eau assez important qui va se jeter dans le golfe du Couronnement.

Entre le Fort-Confidence et l'embouchure de la rivière, la distance est au plus d'un degré et demi, -- soit quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles. La profonde échancrure qui forme le golfe se termine au nord par le cap Krusenstern, et, depuis ce cap, la côte court franchement à l'ouest, jusqu'au moment où elle s'élève au-dessus du soixante-dixième parallèle par la pointe Bathurst.

Jasper Hobson modifia donc la route qu'il avait suivie jusqu'alors, et il se dirigea dans l'est, de manière à gagner, en quelques heures, le cours d'eau par la droite ligne.

La rivière fut atteinte, le lendemain, 3 juin, dans l'après-midi. La Coppermine, aux eaux pures et rapides, alors dégagée de glaces, coulait à pleins bords dans une large vallée, arrosée par un grand nombre de rios capricieux, mais facilement guéables. Le tirage des traîneaux s'opéra donc assez rapidement. Pendant que leur attelage les entraînait, Jasper Hobson racontait à sa compagne l'histoire de ce pays qu'ils traversaient. Une véritable intimité, une sincère amitié, autorisée par leur situation et leur âge, existait entre le lieutenant Hobson et la voyageuse. Mrs. Paulina Barnett aimait à s'instruire, et, ayant l'instinct des découvertes, elle aimait à entendre parler des découvreurs.

Jasper Hobson, qui connaissait «par coeur» son Amérique septentrionale, put complètement satisfaire la curiosité de sa compagne.

«Il y a quatre-vingt-dix ans environ, lui dit-il, tout ce territoire traversé par la rivière Coppermine était inconnu, et c'est aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson que l'on doit sa découverte. Seulement, madame, ainsi que cela arrive presque toujours dans le domaine scientifique, c'est en cherchant une chose qu'on en découvre une autre. Colomb cherchait l'Asie, et il trouva l'Amérique.

-- Et que cherchaient donc les agents de la Compagnie? demanda Mrs. Paulina Barnett. Était-ce ce fameux passage du Nord-Ouest?

-- Non, madame, répondit le jeune lieutenant, non. Il y a un siècle, la Compagnie n'avait point intérêt à ce que l'on employât cette nouvelle voie de communication, qui eût été plus profitable à ses concurrents qu'à elle-même. On prétend même qu'en 1741, un certain Christophe Middleton, chargé d'explorer ces parages, fut publiquement accusé d'avoir reçu cinq mille livres de la Compagnie pour déclarer que la communication par mer entre les deux océans n'existait pas et ne pouvait exister.

-- Ceci n'est point à la gloire de la célèbre Compagnie, répondit Mrs. Paulina Barnett.

-- Je ne la défends pas sur ce point, reprit Jasper Hobson. J'ajouterai même que le parlement blâma sévèrement ses agissements, quand, en 1746, il promit une prime de vingt mille livres à quiconque découvrirait le passage en question. Aussi vit- on, en cette année même, deux intrépides voyageurs, William Moor et Francis Smith, s'élever jusqu'à la baie Repulse, dans l'espoir de reconnaître la communication tant désirée. Toutefois, ils ne réussirent pas dans leur entreprise, et, après une absence qui dura un an et demi, ils durent revenir en Angleterre.

-- Mais d'autres capitaines, audacieux et convaincus, ne s'élancèrent-ils pas aussitôt sur leurs traces? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Non, madame, et, pendant trente ans encore, malgré l'importance de la récompense promise par le parlement, aucune tentative ne fut faite pour reprendre l'exploration géographique de cette portion du continent américain, ou plutôt de l'Amérique anglaise, -- car c'est le nom qu'il convient de lui conserver. Ce ne fut qu'en 1769 qu'un agent de la Compagnie tenta de reprendre les travaux de Moor et de Smith.

-- La Compagnie était donc revenue de ses idées étroites et égoïstes, monsieur Jasper?

-- Non, madame, pas encore. Samuel Hearne, -- c'est le nom de cet agent, -- n'avait d'autre mission que de reconnaître la situation d'une mine de cuivre, que les coureurs indigènes avaient signalée. Ce fut le 6 novembre 1769 que cet agent quitta le fort du Prince- de-Galles, situé sur la rivière Churchill, près de la côte occidentale de la baie d'Hudson. Samuel Hearne s'avança hardiment dans le nord-ouest; mais le froid devint si rigoureux que, ses vivres épuisés, il dut retourner au fort du Prince-de-Galles. Heureusement, ce n'était point un homme à se décourager. Le 23 février de l'année suivante, il repartit, emmenant quelques Indiens à sa suite. Les fatigues de ce second voyage furent extrêmes. Le gibier et le poisson, sur lesquels comptait Samuel Hearne, manquèrent souvent. Il lui arriva même une fois de rester sept jours sans manger autre chose que des fruits sauvages, des morceaux de vieux cuir et des os brûlés. Force fut encore à ce voyageur intrépide de revenir à la factorerie sans avoir obtenu aucun résultat. Mais il ne se rebuta pas. Il partit une troisième fois, le 7 décembre 1770, et, après dix-neuf mois de luttes, le 13 juillet 1772, il découvrit la Coppermine-River, qu'il descendit jusqu'à son embouchure, et là, il prétendit avoir vu la mer libre. C'était la première fois que la côte septentrionale de l'Amérique était atteinte.

-- Mais le passage du nord-ouest, c'est-à-dire cette communication directe entre l'Atlantique et le Pacifique, n'était point découvert? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Non, madame, répondit le lieutenant, et que de marins aventureux le cherchèrent depuis lors! Phipps en 1773, James Cook et Clerke de 1776 à 1779, Kotzebue de 1815 à 1818, Ross, Parry, Franklin et tant d'autres se dévouèrent à cette tâche difficile, mais inutilement, et il faut arriver au découvreur de notre temps, à l'intrépide Mac Clure, pour trouver le seul homme qui ait réellement passé d'un océan à l'autre en traversant la mer polaire.

-- En effet, monsieur Jasper, répondit Mrs. Paulina Barnett, et c'est un fait géographique dont, nous autres Anglais, nous devons être fiers! Mais, dites-moi, la Compagnie de la baie d'Hudson, revenue enfin à des idées plus généreuses, n'a-t-elle donc encouragé aucun autre voyageur depuis Samuel Hearne?

-- Elle l'a fait, madame, et c'est grâce à elle que le capitaine Franklin a pu exécuter son voyage de 1819 à 1822, précisément entre la rivière de Hearne et le cap Turnagain. Cette exploration ne s'opéra pas sans fatigues et sans souffrances. Plusieurs fois la nourriture manqua complètement aux voyageurs. Deux Canadiens, assassinés par leurs camarades, furent dévorés... Malgré tant de tortures, le capitaine Franklin n'en parcourut pas moins un espace de cinq mille cinq cent cinquante milles sur cette portion, inconnue jusqu'à lui, du littoral du North-Amérique.

-- C'était un homme d'une rare énergie! ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il l'a bien prouvé quand, malgré tout ce qu'il avait déjà souffert, il s'élança de nouveau à la conquête du pôle Nord.

-- Oui, répondit Jasper Hobson, et l'audacieux explorateur a trouvé sur le théâtre même de ses découvertes une cruelle mort! Mais il est bien prouvé, maintenant, que tous les compagnons de Franklin n'ont pas péri avec lui. Beaucoup de ces malheureux errent certainement encore au milieu de ces solitudes glacées! Ah! vraiment, je ne puis songer à cet abandon terrible sans un serrement de coeur! Un jour, madame, ajouta le lieutenant avec une émotion et une assurance singulières, un jour je fouillerai ces terres inconnues sur lesquelles s'est accomplie la funeste catastrophe, et...

-- Et ce jour-là, répondit Mrs. Paulina Barnett en serrant la main du lieutenant, ce jour-là je serai votre compagne d'exploration. Oui! cette idée m'est venue plus d'une fois, ainsi qu'à vous, monsieur Jasper, et mon coeur s'émeut comme le vôtre à la pensée que des compatriotes, des Anglais, attendent peut-être un secours...

-- Qui viendra trop tard pour la plupart de ces infortunés, madame, mais qui viendra pour quelques-uns, soyez-en sûre!

-- Dieu vous entende, monsieur Hobson! répondit Mrs. Paulina Barnett. J'ajouterai que les agents de la Compagnie, vivant à proximité du littoral, me semblent mieux placés que tous autres pour tenter de remplir ce devoir d'humanité.