Chapter 36
On n'y voulait pas songer. L'espoir entraînait. Le salut était là- bas, sur ce continent. On l'appelait, on lui faisait des signaux! C'était un délire!
À sept heures et demie, le glaçon s'était sensiblement rapproché de la côte. Mais il fondait à vue d'oeil, il s'enfonçait aussi, l'eau l'ameurait, les lames le balayaient et emportaient peu à peu les animaux affolés de terreur. À chaque instant, on devait craindre que le glaçon ne s'abîmât sous les flots. Il fallut l'alléger comme un navire qui coule. Puis on étendit avec soin le peu de terre et de sable qui restait sur la surface glacée, vers ses bords surtout, de manière à les préserver de l'action directe des rayons solaires! On y plaça aussi des fourrures, qui, de leur nature, conduisent mal la chaleur. Enfin, ces hommes énergiques employèrent tous les moyens imaginables pour retarder la catastrophe suprême. Mais tout cela était insuffisant. Des craquements couraient à l'intérieur du glaçon, et des fentes se dessinaient à sa surface. Quelques-uns pagayaient avec des planches. Mais déjà l'eau se faisait jour à travers, et la côte était encore à quatre milles au vent!
«Allons! un signal, mes amis, s'écria le lieutenant Hobson, soutenu par une énergie héroïque. Peut-être nous verra-t-on!»
De tout ce qui restait d'objets combustibles, deux ou trois planches, une poutrelle, on fit un bûcher et on y mit le feu. Une grande flamme monta au dessus de la fragile épave!
Mais le glaçon fondait de plus en plus, et, en même temps, il s'enfonçait. Bientôt, il n'y eut plus que le monticule de terre qui émergeât! Là, tous s'étaient réfugiés, en proie aux angoisses de l'épouvante, et, avec eux, ceux des animaux, en bien petit nombre, que la mer n'avait pas encore dévorés! L'ours poussait des rugissements formidables.
L'eau montait toujours. Rien ne prouvait que les naufragés eussent été aperçus. Certainement, un quart d'heure ne se passerait pas avant qu'ils fussent engloutis...
N'y avait-il donc pas un moyen de prolonger la durée de ce glaçon? Trois heures seulement, trois heures encore, et on atteindrait peut-être cette terre qui n'était pas à trois milles sous le vent! Mais que faire? que faire?
«Ah! s'écria Jasper Hobson, un moyen, un seul pour empêcher ce glaçon de se dissoudre. Je donnerais ma vie pour le trouver! Oui! ma vie!»
En ce moment, quelqu'un dit d'une voix brève:
«Il y en a un!»
C'était Thomas Black qui parlait! C'était l'astronome qui, depuis si longtemps, n'avait plus ouvert la bouche, pour ainsi dire, et qui ne semblait plus compter comme un vivant parmi tous ces êtres voués à la mort! Et la première parole qu'il prononçait, c'était pour dire: «Oui, il y a un moyen d'empêcher ce glaçon de se dissoudre! Il y a encore un moyen de nous sauver!»
Jasper Hobson s'était précipité vers Thomas Black. Ses compagnons et lui interrogeaient l'astronome du regard. Ils croyaient avoir mal entendu.
«Et ce moyen? demanda le lieutenant Hobson.
-- Aux pompes!» répondit seulement Thomas Black.
Thomas Black était-il fou? Prenait-il le glaçon pour un navire qui sombre avec dix pieds d'eau dans sa cale?
Cependant, il y avait bien là, en effet, les pompes d'aération et aussi le réservoir à air qui servait alors de charnier pour l'eau potable! Mais en quoi ces pompes pouvaient-elles être utiles? Comment serviraient-elles à durcir les arêtes de ce glaçon qui fondait de toutes parts?
«Il est fou! dit le sergent Long.
-- Aux pompes! répéta l'astronome. Remplissez d'air le réservoir!
-- Faisons ce qu'il dit!» s'écria Mrs. Paulina Barnett.
Les pompes furent emmanchées au réservoir, dont le couvercle fut rapidement fermé et boulonné. Les pompes fonctionnèrent aussitôt, et l'air fut emmagasiné dans le réservoir sous une pression de plusieurs atmosphères. Puis, Thomas Black prenant un des tuyaux de cuir soudés au réservoir, et qui, une fois le robinet ouvert, pouvait donner passage à l'air comprimé, il le promena sur les bords du glaçon, partout où la chaleur le dissolvait.
Quel effet se produisit, à l'étonnement de tous! Partout où cet air était projeté par la main de l'astronome, le dégel s'arrêtait, les fentes se raccordaient, la congélation se refaisait!
«Hurrah! hurrah!» s'écrièrent tous ces infortunés.
C'était un travail fatigant que la manoeuvre des pompes, mais les bras ne manquaient pas! On se relayait. Les arêtes du glaçon se revivifiaient comme si elles étaient soumises à un froid excessif.
«Vous nous sauvez, monsieur Black! dit Jasper Hobson.
-- Mais rien de plus naturel!» répondit simplement l'astronome.
Rien n'était plus naturel, en effet, et voici l'effet physique qui se produisait en ce moment.
La recongélation du glaçon se refaisait pour deux motifs: d'abordparce que sous la pression de l'air, l'eau, en se volatilisant à la surface du glaçon, produisait un froid rigoureux; et ensuite parce que cet air comprimé empruntait, pour se détendre, sa chaleur à la surface dégelée. Partout où une fracture se produisait, le froid, provoqué par la détente de l'air, en cimentait les bords, et, grâce à ce moyen suprême, le glaçon reprenait peu à peu sa solidité première.
Et ce fut ainsi pendant plusieurs heures. Les naufragés, remplis d'un immense espoir, travaillaient avec une ardeur que rien n'eût arrêtée!
On approchait de terre.
Quand on ne fut plus qu'à un quart de mille de la côte, l'ours se jeta à la nage, et il atteignit bientôt le rivage et disparut.
Quelques instants après, le glaçon s'échouait sur une grève. Les quelques animaux qui l'occupaient encore prenaient la fuite. Puis les naufragés débarquaient, tombaient à genoux et remerciaient le Ciel de leur miraculeuse délivrance.
XXIV.
Conclusion.
C'était à l'extrémité de la mer de Behring, sur la dernière des Aléoutiennes, l'île Blejinic, que tout le personnel du Fort- Espérance avait pris terre, après avoir franchi plus de dix-huit cents milles depuis la débâcle des glaces! Des pêcheurs aléoutiens, accourus à leur secours, les accueillirent hospitalièrement. Bientôt même, le lieutenant Hobson et les siens furent mis en relation avec les agents anglais du continent, qui appartenaient à la Compagnie de la baie d'Hudson.
Il est inutile de faire ressortir, après ce récit détaillé, le courage de tous ces braves gens, bien dignes de leur chef, et l'énergie qu'ils avaient montrée pendant cette longue série d'épreuves. Le coeur ne leur avait pas manqué, ni à ces hommes ni à ces femmes, auxquels la vaillante Paulina Barnett avait toujours donné l'exemple de l'énergie dans la détresse, et de la résignation aux volontés du Ciel. Tous avaient lutté jusqu'au bout et n'avaient pas permis au désespoir de les abattre, même quand ils virent ce continent, sur lequel ils avaient fondé le Fort- Espérance, se changer en île errante, cette île en îlot, cet îlot en glaçon, non pas même enfin, quand ce glaçon se fondit sous la double action des eaux chaudes et des rayons solaires! Si la tentative de la Compagnie était à reprendre, si le nouveau fort avait péri, nul ne pouvait le reprocher à Jasper Hobson ni à ses compagnons, qui avaient été soumis à des éventualités en dehors des prévisions humaines. En tout cas, des dix-neuf personnes confiées au lieutenant, pas une ne manquait au retour, et même la petite colonie s'était accrue de deux nouveaux membres, la jeune Esquimaude Kalumah et l'enfant du charpentier Mac Nap, le filleul de Mrs. Paulina Barnett.
Six jours après le sauvetage, les naufragés arrivaient à New- Arkhangel, la capitale de l'Amérique russe.
Là, tous ces amis, qui avaient été si étroitement attachés les uns aux autres par le danger commun, allaient se séparer pour jamais, peut-être! Jasper Hobson et les siens devaient regagner le Fort- Reliance à travers les territoires de la Compagnie, tandis que Mrs. Paulina Barnett, Kalumah qui ne voulait plus se séparer d'elle, Madge et Thomas Black comptaient retourner en Europe par San Francisco et les États-Unis. Mais avant de se séparer, le lieutenant Hobson, devant tous ses compagnons réunis, d'une voix émue, parla en ces termes à la voyageuse:
«Madame, soyez bénie pour tout le bien que vous avez fait parmi nous! Vous avez été notre foi, notre consolation, l'âme de notre petit monde! Je vous en remercie au nom de tous!»
Trois hurrahs éclatèrent en l'honneur de Mrs. Paulina Barnett. Puis chacun des soldats voulut serrer la main de la vaillante voyageuse. Chacune des femmes l'embrassa avec effusion.
Quant au lieutenant Hobson, qui avait conçu pour Mrs. Paulina Barnett une affection si sincère, ce fut le coeur bien gros qu'il lui donna la dernière poignée de main.
«Est-ce qu'il est possible que nous ne nous revoyions pas un jour? dit-il.
-- Non, Jasper Hobson, répondit la voyageuse, non, ce n'est pas possible! Et si vous ne venez pas en Europe, c'est moi qui reviendrai vous retrouver ici... ici ou dans la nouvelle factorerie que vous fonderez un jour...»
En ce moment, Thomas Black, qui, depuis qu'il venait de reprendre pied sur la terre ferme, avait retrouvé la parole, s'avança:
«Oui, nous nous reverrons... dans vingt-six ans! dit-il de l'air le plus convaincu du monde. Mes amis, j'ai manqué l'éclipse de 1860, mais je ne manquerai pas celle qui se reproduira dans les mêmes conditions et aux mêmes lieux, en 1886. Donc dans vingt-six ans, à vous chère madame, et à vous, mon brave lieutenant, je donne de nouveau rendez-vous aux limites de la mer polaire.»
FIN
[1] Et, en effet, cette prévision du capitaine Craventy s'est réalisée depuis. [2] Ce chiffre du thermomètre Fahrenheit correspond au zéro du thermomètre centigrade. [3] Auteur d'un traité de la pêche à la ligne très estimé en Angleterre. [4] 85, 000 francs. [5] Petite rivière de Hyde-Park, à Londres. [6] Jeu de cartes très usité en Angleterre. [7] Il s'agit du zéro Fahrenheit. [8] Traduction exacte du mot « esquimau ». [9] À 42° centigr. au-dessous de zéro, le mercure gèle dans la cuvette du thermomètre, et on est obligé d'employer des appareils à alcool pur, qui ne se solidifie que sous un froid excessif. [10] Alors président de la Société. [11] Environ 52 kilomètres ou 13 lieues.