Chapter 35
Il n'y avait pas de radeau! Il n'y avait plus de lac. C'était l'immense mer qui s'étendait devant les regards!
Le lieutenant Hobson ne put retenir un geste de désespoir, et quand ses compagnons et lui se retournèrent, quand leurs yeux se portèrent à tous les points de l'horizon, un cri leur échappa!... Leur île n'était plus qu'un îlot!
Pendant la nuit, les six septièmes de l'ancien territoire du cap Bathurst -- usés, rogés par le flot, -- s'étaient abîmés dans la mer, sans bruit, sans convulsion, et le radeau, trouvant une issue, avait dérivé au large. Et ceux qui avaient mis en lui leur dernière chance ne pouvaient même plus l'apercevoir sur cet océan désert!
Les malheureux, suspendus sur un abîme prêt à les engloutir, sans ressources, sans aucun moyen de salut, furent terrassés par le désespoir. De ces soldats, quelques-uns, comme fous, voulurent se précipiter à la mer. Mrs. Paulina Barnett se jeta au-devant d'eux. Ils revinrent. Quelques-uns pleuraient.
On voit maintenant quelle était la situation des naufragés, et s'ils pouvaient conserver quelque espoir! Que l'on juge aussi de la position du lieutenant au milieu de ces infortunés à demi affolés! Vingt et une personnes emportées sur un îlot de glace, qui ne pouvait tarder à s'ouvrir sous leurs pieds! Avec cette vaste portion de l'île maintenant engloutie, avaient disparu les collines boisées. Donc, plus un arbre. En fait de bois, il ne restait plus que les quelques planches du logement, absolument insuffisantes pour la construction d'un nouveau radeau, qui pût suffire au transport de la colonie. La vie des naufragés était donc strictement limitée à la durée de l'îlot, c'est-à-dire à quelques jours au plus, car on était au mois de juin, et la température moyenne dépassait soixante-huit degrés Fahrenheit (20° centigr. au-dessus de zéro).
Pendant cette journée, le lieutenant Hobson crut devoir encore faire une reconnaissance de l'îlot. Peut-être conviendrait-il de se réfugier sur un autre point, auquel son épaisseur assurerait une durée plus longue? Mrs. Paulina Barnett et Madge l'accompagnèrent dans cette excursion.
«Espères-tu toujours? demanda Mrs. Paulina Barnett à sa fidèle compagne.
-- Toujours!» répondit Madge. Mrs. Paulina Barnett ne répondit pas. Jasper Hobson et elle marchaient d'un pas rapide, en suivant le littoral. Toute la côte avait été respectée depuis le cap Bathurst jusqu'au cap Esquimau, c'est-à-dire sur une longueur de huit milles. C'était au cap Esquimau que la fracture s'était opérée, suivant une ligne courbe qui rejoignait la pointe extrême du lagon, dirigée vers l'intérieur de l'île. De cette pointe, le nouveau littoral se composait du rivage même du lagon, que baignaient maintenant les eaux de la mer. Vers la partie supérieure du lagon, une autre cassure se prolongeait jusqu'au littoral compris entre le cap Bathurst et l'ancien port Barnett. L'îlot représentait donc une bande oblongue, d'une largeur moyenne d'un mille seulement.
Des cent quarante milles carrés qui formaient autrefois la superficie totale de l'île, il n'en restait pas vingt!
Le lieutenant Hobson observa avec une extrême attention la nouvelle conformation de l'îlot et reconnut que sa portion la plus épaisse était encore l'emplacement de l'ancienne factorerie. Il lui parut donc convenable de ne point abandonner le campement actuel, et c'était aussi celui que les animaux, par instinct, avaient conservé.
Toutefois, on remarqua qu'une notable quantité de ces ruminants et de ces rongeurs, ainsi que le plus grand nombre des chiens qui erraient à l'aventure, avaient disparu avec la plus grande partie de l'île. Mais il en restait encore un certain nombre, principalement des rongeurs. L'ours, affolé, errait sur l'îlot et en faisait incessamment le tour, comme un fauve enfermé dans une cage.
Vers cinq heures du soir, le lieutenant Hobson et ses deux compagnes étaient rentrés au logement. Là, hommes et femmes, tous se trouvèrent réunis, silencieux, ne voulant plus rien voir, ne voulant plus rien entendre. Mrs. Joliffe s'occupait de préparer quelque nourriture. Le chasseur Sabine, moins accablé que ses compagnons, allait et venait, cherchant à obtenir un peu de venaison fraîche. Quant à l'astronome, il s'était assis à l'écart et jetait sur la mer un regard vague et presque indifférent! Il semblait que rien ne pût l'étonner!
Jasper Hobson apprit à ses compagnons les résultats de son excursion. Il leur dit que le campement actuel offrait une sécurité plus grande que tout autre point du littoral, et il recommanda même de ne plus s'en éloigner, car des traces d'une prochaine rupture se manifestaient déjà, à mi-chemin du campement et du cap Esquimau. Il était donc probable que la superficie de l'îlot ne tarderait pas à être considérablement réduite. Et, rien, rien à faire!
La journée fut réellement chaude. Les glaçons, déterrés pour fournir l'eau potable, se dissolvaient sans qu'il fût nécessaire d'employer le feu. Sur les parties accores du rivage, la croûte glacée s'en allait en minces filets qui tombaient à la mer. Il était visible que, d'une manière générale, le niveau moyen de l'îlot s'était abaissé. Les eaux tièdes rongeaient incessamment sa base.
On ne dormit guère au campement pendant la nuit suivante. Qui aurait pu trouver quelque sommeil en songeant qu'à tout instant l'abîme pouvait s'ouvrir, qui, si ce n'est ce petit enfant qui souriait à sa mère, et que sa mère ne voulait plus abandonner un instant?
Le lendemain, 4 juin, le soleil reparut au-dessus de l'horizon dans un ciel sans nuages. Aucun changement ne s'était produit pendant la nuit. La conformation de l'îlot n'avait point été altérée.
Ce jour-là, un renard bleu, effaré, se réfugia dans le logement et n'en voulut plus sortir. On peut dire que les martres, les hermines, les lièvres polaires, les rats musqués, les castors fourmillaient sur l'emplacement de l'ancienne factorerie. C'était comme un troupeau d'animaux domestiques. Les bandes de loups manquaient seules à la faune polaire. Ces carnassiers, dispersés sur la partie opposée de l'île au moment de la rupture, avaient été évidemment engloutis avec elle. Comme par un pressentiment, l'ours ne s'éloignait plus du cap Bathurst, et les animaux à fourrures, trop inquiets, ne semblaient même pas s'apercevoir de sa présence. Les naufragés eux-mêmes, familiarisés avec le gigantesque animal, le laissaient aller et venir, sans s'en préoccuper. Le danger commun, pressenti de tous, avait mis au même niveau les instincts et les intelligences.
Quelques moments avant midi, les naufragés éprouvèrent une émotion bien vive, qui ne devait aboutir qu'à une déception.
Le chasseur Sabine, monté sur le point culminant de l'îlot, et qui observait la mer depuis quelques instants, fit entendre ces cris:
«Un navire! un navire!»
Tous, comme s'ils eussent été galvanisés, se précipitèrent vers le chasseur. Le lieutenant Hobson l'interrogeait du regard.
Sabine montra dans l'est une sorte de vapeur blanche qui pointait à l'horizon. Chacun regarda sans oser prononcer une parole, et chacun vit ce navire dont la silhouette s'accentuait de plus en plus.
C'était bien un bâtiment, un baleinier sans doute. On ne pouvait s'y tromper, et, au bout d'une heure, sa carène était visible.
Malheureusement, ce navire apparaissait dans l'est, c'est-à-dire à l'opposé du point où le radeau entraîné avait dû se diriger. Ce baleinier, le hasard seul l'envoyait dans ces parages, et, puisqu'il n'avait point communiqué avec le radeau, on ne pouvait admettre qu'il fût à la recherche des naufragés, ni qu'il soupçonnât leur présence.
Maintenant, ce navire apercevrait-il l'îlot, peu élevé au-dessus de la surface de la mer? Sa direction l'en rapprocherait-il? Distinguerait-il les signaux qui lui seraient faits? En plein jour, et par ce beau soleil, c'était peu probable. La nuit, en brûlant les quelques planches du logement, on aurait pu entretenir un feu visible à une grande distance. Mais le navire n'aurait-il pas disparu avant l'arrivée de la nuit, qui ne devait durer qu'une heure à peine? En tout cas, des signaux furent faits, des coups de feu furent tirés.
Cependant, ce navire s'approchait! On reconnaissait en ce bâtiment un long trois-mâts, évidemment un baleinier de New-Arkhangel, qui, après avoir doublé la presqu'île d'Alaska, se dirigeait vers le détroit de Behring. Il était au vent de l'îlot, et, tribord amure, sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets, il s'élevait vers le nord. Un marin eût reconnu à son orientation que ce navire ne laissait pas porter sur l'îlot. Mais peut-être l'apercevrait-il?
«S'il l'aperçoit, murmura le lieutenant Hobson à l'oreille du sergent Long, s'il l'aperçoit, il s'enfuira au contraire!»
Jasper Hobson avait raison de parler ainsi. Les navires ne redoutent rien tant, dans ces parages, que l'approche des icebergs et des îles de glace! Ce sont des écueils errants contre lesquels ils craignent de se briser, surtout pendant la nuit. Aussi se hâtent-ils de changer leur direction, dès qu'ils les aperçoivent. Ce navire n'agirait-il pas ainsi, dès qu'il aurait connaissance de l'îlot? C'était probable.
Par quelles alternatives d'espoir et de désespoir les naufragés passèrent, cela ne saurait se peindre. Jusqu'à deux heures du soir, ils purent croire que la Providence prenait enfin pitié d'eux, que le secours leur arrivait, que le salut était là! Le navire s'était toujours approché par une ligne oblique. Il n'était pas à six milles de l'îlot. On multiplia les signaux, on tira des coups de fusil, on produisit même une grosse fumée en brûlant quelques planches du logement...
Ce fut en vain. Ou le bâtiment ne vit rien, ou il se hâta de fuir l'îlot dès qu'il l'aperçut.
À deux heures et demie, il lofait légèrement et s'éloignait dans le nord-est.
Une heure après, il n'apparaissait plus que comme une vapeur blanche, et bientôt il avait entièrement disparu.
Un des soldats, Kellet, poussa alors des rires extravagants. Puis il se roula sur le sol. On dut croire qu'il devenait fou.
Mrs. Paulina Barnett avait regardé Madge, bien en face, comme pour lui demander si elle espérait encore!
Madge avait détourné la tête!...
Le soir de ce jour néfaste, un craquement se fit entendre. C'était toute la plus grande partie de l'îlot qui se détachait et s'abîmait dans la mer. Des cris terribles d'animaux éclatèrent dans l'ombre. L'îlot était réduit à cette pointe qui s'étendait depuis l'emplacement de la maison engloutie jusqu'au cap Bathurst!
Ce n'était plus qu'un glaçon!
XXIII.
Sur un glaçon.
Un glaçon! Un glaçon irrégulier, en forme de triangle, mesurant cent pieds à sa base, cent cinquante pieds à peine sur son plus grand côté! Et sur ce glaçon, vingt et un êtres humains, une centaine d'animaux à fourrures, quelques chiens, un ours gigantesque, en ce moment accroupi à la pointe extrême!
Oui! tous les malheureux naufragés étaient là! L'abîme n'en avait pas encore pris un seul. La rupture s'était opérée au moment où ils étaient réunis dans le logement. Le sort les avait encore sauvés, voulant sans doute qu'ils périssent tous ensemble!
Mais quelle situation! On ne parlait pas. On ne bougeait pas. Peut-être le moindre mouvement, la plus légère secousse eût-elle suffi à rompre la base de glace!
Aux quelques morceaux de viande sèche que distribua Mrs. Joliffe, personne ne put ou ne voulut toucher. À quoi bon?
La plupart de ces infortunés passèrent la nuit en plein air. Ils aimaient mieux cela: être engloutis librement, et non dans une étroite cabane de planches!
Le lendemain, 5 juin, un brillant soleil se leva sur ce groupe de désespérés. Ils se parlaient à peine. Ils cherchaient à se fuir. Quelques-uns regardaient d'un oeil troublé l'horizon circulaire, dont ce misérable glaçon formait le centre.
La mer était absolument déserte. Pas une voile, pas même une île de glace, ni un îlot. Ce glaçon, sans doute, était le dernier qui flottât sur la mer de Behring!
La température s'élevait sans cesse. Le vent ne soufflait plus. Un calme terrible régnait dans l'atmosphère. De longues ondulations soulevaient doucement ce dernier morceau de terre et de glace qui restait de l'île Victoria. Il montait et descendait sans se déplacer, comme une épave, et ce n'était plus qu'une épave, en effet!
Mais une épave, un reste de carcasse, le tronçon d'un mât, une hune brisée, quelques planches, cela résiste, cela surnage, cela ne peut fondre! Tandis qu'un glaçon, de l'eau solidifiée, qu'un rayon de soleil va dissoudre!...
Ce glaçon -- et cela explique qu'il eût résisté jusqu'alors -- formait la portion la plus épaisse de l'ancienne île. Une calotte de terre et de verdure le recouvrait, et il était supposable que sa croûte glacée mesurait une épaisseur assez grande. Les longs froids de la mer polaire avaient dû le «nourrir en glace», quand, autrefois, et pendant des périodes séculaires, ce cap Bathurst faisait la pointe la plus avancée du continent américain.
En ce moment, ce glaçon s'élevait encore en moyenne de cinq à six pieds au-dessus du niveau de la mer. On pouvait donc admettre que sa base avait une épaisseur à peu près égale. Si donc, sur ces eaux tranquilles, il ne courait pas le risque de se briser, du moins devait-il peu à peu se réduire en eau. On le voyait bien à ses bords qui s'usaient rapidement sous la langue des longues lames, et, presque incessamment, quelque morceau de terre, avec sa verdoyante végétation, s'écroulait dans les flots.
Un écroulement de cette nature eut lieu ce jour même, vers une heure du soir, dans la partie du sol occupée par le logement, qui se trouvait tout à fait sur la lisière du glaçon. Le logement était heureusement vide, mais on ne put sauver que quelques-unes des planches qui le formaient et deux ou trois poutrelles de toiture. La plupart des ustensiles et les instruments d'astronomie furent perdus! Toute la petite colonie dut se réfugier alors sur la partie la plus élevée du sol, ou rien ne la défendait des intempéries de l'air.
Là se trouvaient encore quelques outils, les pompes, et le réservoir à air que Jasper Hobson utilisa en y recueillant quelques gallons d'une pluie qui tomba en abondance. Il ne fallait plus, en effet, emprunter au sol déjà si réduit la glace qui fournissait jusqu'alors l'eau potable. Il n'était pas une parcelle de ce glaçon qui ne fût à ménager.
Vers quatre heures, le soldat Kellet, celui-là même qui avait donné déjà quelques signes de folie, vint trouver Mrs. Paulina Barnett et lui dit d'un ton calme:
«Madame, je vais me noyer.
-- Kellet! s'écria la voyageuse.
-- Je vous dis que je vais me noyer, reprit le soldat. J'ai bien réfléchi. Il n'y a pas moyen de s'en tirer. J'aime mieux en finir volontairement.
-- Kellet, répondit Mrs. Paulina Barnett, en prenant la main du soldat, dont le regard était étrangement clair, Kellet, vous ne ferez pas cela!
-- Si, madame, et comme vous avez toujours été bonne pour nous autres, je n'ai pas voulu mourir sans vous dire adieu. Adieu, madame!»
Et Kellet se dirigea vers la mer. Mrs. Paulina Barnett, épouvantée, s'attacha à lui. Jasper Hobson et le sergent accoururent à ses cris. Ils se joignirent à elle pour détourner Kellet d'accomplir son dessein. Mais le malheureux, pris par cette idée fixe, se contentait de secouer négativement la tête.
Pouvait-on faire entendre raison à cet esprit égaré? Non. Et cependant l'exemple de ce fou se jetant à la mer aurait pu être contagieux! Qui sait si quelques-uns des compagnons de Kellet, démoralisés au dernier degré, ne l'auraient pas suivi dans le suicide? Il fallait à tout prix arrêter ce malheureux prêt à se tuer.
«Kellet, dit alors Mrs. Paulina Barnett, en lui parlant doucement, souriant presque, vous avez de la bonne et franche amitié pour moi?
-- Oui, madame, répondit Kellet avec calme.
-- Eh bien, Kellet, si vous le voulez, nous mourrons ensemble... mais pas aujourd'hui.
-- Madame!...
-- Non, mon brave Kellet, je ne suis pas prête..., demain seulement... demain, voulez-vous?...»
Le soldat regarda plus fixement que jamais la courageuse femme. Il sembla hésiter un instant, jeta un regard d'envie féroce sur cette mer étincelante, puis, passant sa main sur ses yeux:
«Demain!» dit-il. Et ce seul mot prononcé, il alla d'un pas tranquille reprendre sa place parmi ses compagnons.
«Pauvre malheureux! murmura Mrs. Paulina Barnett, je lui ai demandé d'attendre à demain, et d'ici là, qui sait si nous ne serons pas tous engloutis!...»
Cependant, Jasper Hoson, qui ne voulait pas désespérer, se demandait s'il n'y aurait pas un moyen quelconque d'arrêter la dissolution de l'îlot, si on ne pouvait parvenir à le conserver jusqu'au moment où il serait en vue d'une terre quelconque!
Mrs. Paulina Barnett et Madge ne se quittaient plus d'un seul instant. Kalumah était couchée comme un chien auprès de sa maîtresse et cherchait à la réchauffer. Mrs. Mac Nap, enveloppée de quelques pelleteries, restes de la riche moisson du Fort- Espérance, s'était assoupie, son petit enfant sur son sein. Les autres naufragés, étendus çà et là, ne bougeaient pas plus que s'ils n'eussent été que des cadavres abandonnés sur une épave. Nul bruit ne troublait ce repos terrible. Seulement, on entendait la lame qui rongeait peu à peu le glaçon, et de petits éboulements se faisaient, dont le bruit sec marquait sa dégradation.
Parfois, le sergent Long se levait. Il regardait autour de lui, il parcourait la mer du regard; puis, un instant après, il reprenait sa position horizontale. À l'extrémité du glaçon, l'ours formait comme une grosse boule de neige blanche qui ne remuait pas.
Il y eut une heure d'obsurité. Aucun incident ne modifia la situation! Les basses brumes du matin se nuancèrent, vers l'orient, de teintes un peu fauves. Quelques nuages se fondirent au zénith, et bientôt les rayons du soleil glissèrent à la surface des eaux.
Le premier soin du lieutenant fut d'explorer le glaçon du regard. Son périmètre s'était encore réduit, mais, circonstance plus grave, sa hauteur moyenne au-dessus du niveau de la mer avait sensiblement diminué. Les ondulations de la mer, si faibles qu'elles fussent, suffisaient à le couvrir en partie. Seul le sommet du monticule échappait à leur atteinte.
Le sergent Long avait, de son côté, observé les changements qui s'étaient produits. Les progrès de la dissolution étaient si évidents qu'il ne lui restait plus aucun espoir.
Mrs. Paulina Barnett alla trouver le lieutenant Hobson.
«Ce sera pour aujourd'hui? lui demanda-t-elle.
-- Oui, madame, répondit le lieutenant, et vous tiendrez la promesse que vous avez faite à Kellet!
-- Monsieur Jasper, dit gravement la voyageuse, avons-nous fait tout ce que nous devions faire?
-- Oui, madame.
-- Eh bien, que la volonté de Dieu s'accomplisse!»
Cependant, pendant cette journée, une dernière tentative désespérée devait être faite. Une brise assez forte s'était levée et venait du large, c'est-à-dire qu'elle portait vers le sud-est, précisément dans cette direction où se trouvaient les terres les plus rapprochées des Aléoutiennes. À quelle distance? on ne pouvait le dire, depuis que, faute d'instruments, la situation du glaçon n'avait pu être relevée. Mais il ne devait pas avoir dérivé considérablement, à moins que quelque courant ne l'eût saisi, car il n'offrait aucune prise au vent.
Toutefois, il y avait là un doute. Si, par impossible, ce glaçon eût été plus près de terre que les naufragés ne le supposaient! Si un courant dont on ne pouvait constater la direction l'avait rapproché de ces Aléoutiennes tant désirées! Le vent portait alors vers ces îles, et il pouvait rapidement déplacer le glaçon, si on lui donnait prise. Le glaçon n'eût-il plus que quelques heures à flotter, en quelques heures la terre pouvait apparaître peut-être, ou sinon elle, du moins un de ces navires de cabotage ou de pêche qui ne s'élèvent jamais au large.
Une idée, d'abord confuse dans l'esprit du lieutenant Hobson, prit bientôt une étrange fixité. Pourquoi n'établirait-on pas une voile sur ce glaçon comme sur un radeau ordinaire? Cela était possible, en effet.
Jasper Hobson communiqua son idée au charpentier.
«Vous avez raison, répondit Mac Nap. Toutes voiles dehors.»
Ce projet, quelque peu de chances qu'il eût de réussir, ranima ces infortunés. Pouvait-il en être autrement? Ne devaient-ils pas se raccrocher à tout ce qui ressemblait à un espoir?
Tous se mirent à l'oeuvre, même Kellet, qui n'avait pas encore rappelé à Mrs. Paulina Barnett sa promesse.
Une poutrelle, formant autrefois le faîte du logement des soldats, fut dressée et fortement enfoncée dans la terre et le sable dont se composait le monticule. Des cordes, disposées comme des haubans et un étai, l'assujettirent solidement. Une vergue, faite d'une forte perche, reçut en guise de voile les draps et couvertures qui garnissaient les dernières couchettes, et fut hissée au haut du mât. La voile, ou plutôt cet assemblage de toiles, convenablement orientée, se gonfla sous une brise maniable, et au sillon qu'il laissait derrière lui, il fut bientôt évident que le glaçon se déplaçait plus rapidement dans la direction du sud-est.
C'était un succès. Une sorte de revivification se fit dans ces esprits abattus. Ce n'était plus l'immobilité, c'était la marche, et ils s'enivraient de cette vitesse, si médiocre qu'elle fût. Le charpentier était particulièrement satisfait de ce résultat. Tous, d'ailleurs, comme autant de vigies, fouillaient l'horizon du regard, et si on leur eût dit que la terre ne devait pas apparaître à leurs yeux, ils n'auraient pas voulu le croire!
Il devait en être ainsi cependant.
Pendant trois heures, le glaçon marcha sur les eaux assez calmes de la mer. Il ne résistait point au vent ni à la houle, au contraire, et les lames le portaient, loin de lui faire obstacle. Mais l'horizon se traçait toujours circulairement, sans qu'aucun point en altérât la netteté. Ces infortunés espéraient toujours.
Vers trois heures après midi, le lieutenant Hobson prit le sergent Long à part et lui dit:
«Nous marchons, mais c'est aux dépens de la solidité et de la dureé de notre îlot.
-- Que voulez-vous dire, mon lieutenant?
-- Je veux dire que le glaçon s'use rapidement au frottement des eaux accru par sa vitesse, il s'éraille, il se casse, et, depuis que nous avons mis à la voile, il a diminué d'un tiers.
-- Vous êtes certain...
-- Absolument certain, Long. Le glaçon s'allonge, il s'efflanque. Voyez, la mer n'est plus à dix pieds du monticule.»
Le lieutenant Hobson disait vrai, et avec ce glaçon, rapidement entraîné, il ne pouvait en être autrement.
«Sergent, demanda alors Jasper Hobson, êtes-vous d'avis de suspendre notre marche?
-- Je pense, répondit le sergent Long, après un instant de réflexion, je pense que nous devons consulter nos compagnons. Maintenant, la responsabilité de nos décisions doit appartenir à tous.»
Le lieutenant fit un signe affirmatif. Tous deux reprirent leur place sur le monticule, et Jasper Hobson fit connaître la situation.
«Cette vitesse, dit-il, use rapidement le glaçon qui nous porte. Elle hâtera peut-être de quelques heures l'inévitable catastrophe. Décidez, mes amis. Voulez-vous continuer de marcher en avant?
-- En avant!»
Ce fut le mot prononcé d'une commune voix par tous ces infortunés.
La navigation continua donc, et cette résolution des naufragés devait avoir d'incalculables conséquences. À six heures du soir, Madge se leva et, montrant un point dans le sud-est:
«Terre!» dit-elle.
Tous se levèrent, électrisés. Une terre, en effet, se levait dans le sud-est, à douze milles du glaçon.
«De la toile! de la toile!» s'écria le lieutenant Hobson.
On le comprit. La surface de voilure fut accrue. On installa sur les haubans des sortes de bonnettes au moyen de vêtements, de fourrures, de tout ce qui pouvait donner prise au vent.
La vitesse fut accrue, d'autant plus que la brise fraîchissait. Mais le glaçon fondait de toutes parts. On le sentait tressaillir. Il pouvait s'ouvrir à chaque instant.