Chapter 34
La profonde entaille située aux approches du cap Michel, que les froids de l'hiver avaient refermée, s'était peu à peu rouverte. Elle s'étendait maintenant sur l'espace d'un mille à l'intérieur jusqu'au lit desséché de la petite rivière. On pouvait craindre même qu'elle ne suivît ce lit, qui, déjà creusé, amincissait d'autant la croûte de glace. Dans ce cas, toute cette portion comprise entre le cap Michel et le port Barnett, limitée à l'ouest par le lit de la rivière, aurait disparu, -- c'est-à-dire un morceau énorme, d'une superficie de plusieurs milles carrés. Le lieutenant Hobson recommanda donc à ses compagnons de ne point s'y aventurer sans nécessité, car il suffisait d'un fort mouvement de la mer pour détacher cette importante partie du territoire de l'île.
Cependant, on pratiqua des sondages sur plusieurs points, afin de connaître ceux qui présentaient le plus de résistance à la dissolution par suite de leur épaisseur. On reconnut que cette épaisseur était plus considérable précisément aux environs du cap Bathurst, sur l'emplacement de l'ancienne factorerie, non pas l'épaisseur de la couche de terre et de sable -- ce qui n'eût point été une garantie --, mais bien l'épaisseur de la croûte de glace. C'était, en somme, une heureuse circonstance. Ces trous de sondage furent tenus libres, et chaque jour on put constater ainsi la diminution que subissait la base de l'île. Cette diminution était lente, mais, chaque jour, elle faisait quelques progrès. On pouvait estimer que l'île ne résisterait pas trois semaines encore, en tenant compte de cette circonstance fâcheuse, qu'elle dérivait vers des eaux de plus en plus échauffées par les rayons solaires.
Pendant cette semaine, du 19 au 25 mai, le temps fut fort mauvais. Une tempête assez violente se déclara. Le ciel s'illumina d'éclairs et les éclats de la foudre retentirent. La mer, soulevée par un grand vent du nord-ouest, se déchaîna en hautes lames qui fatiguèrent extrêmement l'île. Cette houle lui donna même quelques secousses très inquiétantes. Toute la petite colonie demeura sur le qui-vive, prête à s'embarquer sur le radeau, dont la plate- forme était à peu près achevée. On y transporta même une certaine quantité de provisions et d'eau douce, afin de parer à toutes les éventualités.
Pendant cette tempête, la pluie tomba très abondamment, pluie d'orage, dont les tièdes et larges gouttes pénétrèrent profondément le sol et durent attaquer la base de l'île. Ces infiltrations eurent pour effet de dissoudre la glace inférieure en de certains endroits et de produire des affouillements suspects. Sur les pentes de quelques monticules, le sol fut absolument raviné et la croûte blanche mise à nu. On se hâta de combler ces excavations avec de la terre et du sable, afin de soustraire la base à l'action de la température. Sans cette précaution, le sol eût été bientôt troué comme une écumoire.
Cette tempête causa aussi d'irréparables dommages aux collines boisées qui bordaient la lisière occidentale du lagon. Le sable et la terre furent entraînés par ces abondantes pluies, et les arbres, n'étant plus maintenus par le pied, s'abattirent en grand nombre. En une nuit, tout l'aspect de cette portion de l'île comprise entre le lac et l'ancien port Barnett fut changé. C'est à peine s'il resta quelques groupes de bouleaux, quelques bouquets de sapins isolés qui avaient résisté à la tourmente. Dans ces faits, il y avait des symptômes de décomposition qu'on ne pouvait méconnaître, mais contre lesquels l'intelligence humaine était impuissante. Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, tous voyaient bien que leur île éphémère s'en allait peu à peu, tous le sentaient, -- sauf peut-être Thomas Black, sombre, muet, qui semblait ne plus être de ce monde.
Pendant la tempête, le 23 mai, le chasseur Sabine, en quittant son logement, le matin, par une brume assez épaisse, faillit se noyer dans un large trou qui s'était creusé dans la nuit. C'était sur l'emplacement occupé autrefois par la maison principale de la factorerie.
Jusqu'alors, cette maison, ensevelie sous la couche de terre et de sable, et aux trois quarts engloutie, on le sait, paraissait être fixée à la croûte glacée de l'île. Mais, sans doute, les ondulations de la mer, choquant cette large crevasse à sa partie inférieure, l'agrandirent, et la maison, chargée de ce poids énorme des matières qui formaient autrefois le cap Bathurst s'abîma entièrement. Terre et sable se perdirent dans ce trou, au fond duquel se précipitèrent les eaux clapotantes de la mer.
Les compagnons de Sabine, accourus à ses cris, parvinrent à le retirer de cette crevasse, pendant qu'il était encore suspendu à ses parois glissantes, et il en fut quitte pour un bain très inattendu, qui aurait pu très mal finir.
Plus tard on aperçut les poutres et les planches de la maison, qui avaient glissé sous l'île, flottant au large du rivage, comme les épaves d'un navire naufragé. Ce fut le dernier dégât produit par la tempête, dégât qui dans une certaine proportion compromettait encore la solidité de l'île, puisqu'il permettait aux flots de la ronger à l'intérieur. C'était comme une sorte de cancer qui devait la détruire peu à peu.
Pendant la journée du 25 mai, le vent sauta au nord-est. La rafale ne fut plus qu'une forte brise, la pluie cessa, et la mer commença à se calmer. La nuit se passa paisiblement, et au matin, le soleil ayant reparu, Jasper Hobson put obtenir un bon relèvement.
Et, en effet, sa position à midi, ce jour-là, lui fut donnée par la hauteur du soleil:
Latitude: 56°, 13'; Longitude: 170°, 23'.
La vitesse de l'île était donc excessive, puisqu'elle avait dérivé de près de huit cents milles depuis le point qu'elle occupait deux mois auparavant dans le détroit de Behring, au moment de la débâcle.
Cette rapidité de déplacement rendit quelque peu d'espoir à Jasper Hobson.
«Mes amis, dit-il à ses compagnons en leur montrant la carte de la mer de Behring, voyez-vous ces îles Aléoutiennes? Elles ne sont pas à deux cents milles de nous, maintenant! En huit jours, peut- être, nous pourrions les atteindre!
-- Huit jours! répondit le sergent Long en secouant la tête. C'est long, huit jours!
-- J'ajouterai, dit le lieutenant Hobson, que si notre île eût suivi le cent soixante-huitième méridien, elle aurait déjà gagné le parallèle de ces îles. Mais il est évident qu'elle s'écarte dans le sud-ouest, par une déviation du courant de Behring.»
Cette observation était juste. Le courant tendait à rejeter l'île Victoria fort au large des terres, et peut-être même en dehors des Aléoutiennes, qui ne s'étendent que jusqu'au cent soixante-dixième méridien.
Mrs. Paulina Barnett considérait la carte en silence! Elle regardait ce point, fait au crayon, qui indiquait la position actuelle de l'île. Sur cette carte, établie à une grande échelle, ce point paraissait presque imperceptible, tant la mer de Behring semblait immense. Elle revoyait alors toute sa route retracée depuis le lieu d'hivernage, cette route que la fatalité ou plutôt l'immutable direction des courants avait dessinée à travers tant d'îles, au large de deux continents, sans toucher nulle part, et devant elle s'ouvrait maintenant l'infini de l'océan Pacifique!
Elle songeait ainsi, perdue dans une sombre rêverie, et n'en sortit que pour dire:
«Mais cette île, ne peut-on donc la diriger? Huit jours, huit jours encore de cette vitesse, et nous pourrions peut-être atteindre la dernière des Aléoutiennes!
-- Ces huit jours sont dans la main de Dieu! répondit le lieutenant Hobson d'un ton grave. Voudra-t-il nous les donner? Je vous le dis bien sincèrement, madame, le salut ne peut venir que du Ciel.
-- Je le pense comme vous, monsieur Jasper, reprit Mrs. Paulina Barnett, mais le Ciel veut que l'on s'aide pour mériter sa protection. Y a-t-il donc quelque chose à faire, à tenter, quelque parti à prendre que j'ignore?»
Jasper Hobson secoua la tête d'un air de doute. Pour lui, il n'y avait plus qu'un moyen de salut, le radeau; mais fallait-il s'y embarquer dès maintenant, y établir une voilure quelconque au moyen de draps et de couvertures, et chercher à gagner la côte la plus prochaine?
Jasper Hobson consulta le sergent, le charpentier Mac Nap, en qui il avait grande confiance, le forgeron Raë, les chasseurs Sabine et Marbre. Tous, après avoir pesé le pour et le contre, furent d'accord sur ce point qu'il ne fallait abandonner l'île que lorsqu'on y serait forcé. En effet, ce ne pouvait être qu'une dernière et suprême ressource, ce radeau, que les lames balayeraient incessamment, qui n'aurait même pas la vitesse imprimée à l'île, que les icebergs poussaient vers le sud. Quant au vent, il soufflait le plus généralement de la partie est, et il tendrait plutôt à rejeter le radeau au large de toute terre.
Il fallait attendre, attendre encore, puisque l'île dérivait rapidement vers les Aléoutiennes. Aux approches de ce groupe, on verrait ce qu'il conviendrait de faire.
C'était, en effet, le parti le plus sage, et certainement, dans huit jours, si sa vitesse ne diminuait pas, ou bien l'île s'arrêterait sur cette frontière méridionale de la mer de Behring, ou, entraînée au sud-ouest sur les eaux du Pacifique, elle serait irrévocablement perdue.
Mais la fatalité qui avait tant accablé ces hiverneurs et depuis si longtemps, allait encore les frapper d'un nouveau coup. Cette vitesse de déplacement sur laquelle ils comptaient devait avant peu leur faire défaut.
En effet, pendant la nuit du 26 au 27 mai, l'île Victoria subit un dernier changement d'orientation, dont les conséquences furent extrêmement graves. Elle fit un demi-tour sur elle-même. Les icebergs, restes de l'énorme banquise qui la bornaient au nord, furent par ce changement reportés au sud.
Au matin, les naufragés, -- ne peut-on leur donner ce nom? -- virent le soleil se lever du côté du cap Esquimau et non plus sur l'horizon du port Barnett.
Quelles allaient être les conséquences de ce changement d'orientation? Ces montagnes de glace n'allaient-elles pas se séparer de l'île?
Chacun avait le pressentiment d'un nouveau malheur, et chacun comprit ce que voulait dire le soldat Kellet, qui s'écria:
«Avant ce soir, nous aurons perdu notre hélice!»
Kellet voulait dire par là que les icebergs, à présent qu'ils n'étaient plus à l'arrière, mais à l'avant de l'île, ne tarderaient pas à se détacher. C'étaient eux, en effet, qui lui imprimaient cette excessive vitesse, parce que, pour chaque pied dont ils s'élevaient au-dessus du niveau de la mer, ils en avaient six ou sept au-dessous. Plus enfoncés que l'île dans le courant sous-marin, ils étaient, par cela même, plus soumis à leur influence, et il était à craindre que ce courant ne les séparât de l'île, puisqu'aucun ciment ne les liait à elle. Oui, le soldat Kellet avait raison. L'île serait alors comme un bâtiment désemparé de sa mâture, et dont l'hélice aurait été brisée!
À cette parole de Kellet, personne n'avait répondu. Mais un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que le bruit d'un craquement se faisait entendre. Le sommet des icebergs s'ébranlait, leur masse se détachait, et tandis que l'île restait en arrière, les icebergs, irrésistiblement entraînés par le courant sous-marin, dérivaient rapidement vers le sud.
XXI.
Où l'île se fait îlot.
Trois heures plus tard, les derniers morceaux de la banquise avaient déjà disparu au-dessous l'horizon. Cette disparition si rapide prouvait que, maintenant, l'île demeurait presque stationnaire. C'est que toute la force du courant résidait dans les couches basses, et non à la surface de la mer.
Du reste, le point fut fait à midi, et donna un relèvement exact. Vingt-quatre heures après, le nouveau point constatait que l'île Victoria ne s'était pas déplacée d'un mille!
Restait donc une chance de salut, une seule: c'est qu'un navire, quelque baleinier, passant en ces parages, recueillît les naufragés, soit qu'ils fussent encore sur l'île, soit que le radeau l'eût remplacée après sa dissolution.
L'île se trouvait alors par 54°33' de latitude et 177°19' de longitude, à plusieurs centaines de milles de la terre la plus rapprochée, c'est-à-dire des Aléoutiennes.
Le lieutenant Hobson, pendant cette journée, rassembla ses compagnons et leur demanda une dernière fois ce qu'il convenait de faire.
Tous furent du même avis: demeurer encore et toujours sur l'île tant qu'elle ne s'effondrerait pas, car sa grandeur la rendait encore insensible à l'état de la mer; puis, quand elle menacerait définitivement de se dissoudre, embarquer toute la petite colonie sur le radeau, et attendre!
Attendre!
Le radeau était alors achevé. Mac Nap y avait construit une vaste cabane, sorte de rouffle, dans lequel tout le personnel du fort pouvait se mettre à l'abri. Un mât avait été préparé, que l'on pourrait dresser en cas de besoin, et les voiles qui devaient servir au bateau étaient prêtes depuis longtemps. L'appareil était solide, et si le vent soufflait du bon côté, si la mer n'était pas trop mauvaise, peut-être cet assemblage de poutres et de planches sauverait-il la colonie tout entière.
«Rien, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n'est impossible à celui qui dispose des vents et des flots!»
Jasper Hobson avait fait l'inventaire des vivres. La réserve était peu abondante, car les dégâts produits par l'avalanche l'avaient singulièrement diminuée, mais ruminants et rongeurs ne manquaient pas, et l'île, toute verdoyante de mousses et d'arbustes, les nourrissait sans peine. Il parut nécessaire d'augmenter les provisions de viande conservée, et les chasseurs tuèrent des rennes et des lièvres.
En somme, la santé des colons était bonne. Ils avaient peu souffert de ce dernier hiver, si modéré, et les épreuves morales n'avaient point encore entamé leur vigueur physique. Mais, il faut le dire, ils ne voyaient pas sans une extrême appréhension, sans de sinistres pressentiments, le moment où ils abandonneraient leur île Victoria, ou, pour parler plus exactement, le moment où cette île les abandonnerait eux-mêmes. Ils s'effrayaient à la pensée de flotter à la surface de cette immense mer, sur un plancher de bois qui serait soumis à tous les caprices de la houle. Même par les temps moyens, les lames y embarqueraient et rendraient la situation très pénible. Qu'on le remarque aussi, ces hommes n'étaient point des marins, des habitués de la mer, qui ne craignent pas de se fier à quelques planches, c'étaient des soldats, accoutumés aux solides territoires de la Compagnie. Leur île était fragile, elle ne reposait que sur un mince champ de glace, mais enfin, sur cette glace, il y avait de la terre, et sur cette terre une verdoyante végétation, des arbustes, des arbres; les animaux l'habitaient avec eux; elle était absolument indifférente à la houle, et on pouvait la croire immobile. Oui! ils l'aimaient cette île Victoria, sur laquelle ils vivaient depuis près de deux ans, cette île qu'ils avaient si souvent parcourue en toutes ses parties, qu'ils avaient ensemencée, et qui, en somme, avait résisté jusqu'alors à tant de cataclysmes! Oui! ils ne la quitteraient pas sans regret, et ils ne le feraient qu'au moment où elle leur manquerait sous les pieds.
Ces dispositions, le lieutenant Hobson les connaissait, et il les trouvait bien naturelles. Il savait avec quelle répugnance ses compagnons s'embarqueraient sur le radeau, mais les événements allaient se précipiter, et sur ces eaux chaudes, l'île ne pouvait tarder à se dissoudre. En effet, de graves symptômes apparurent, qu'on ne devait pas négliger.
Voici ce qu'était ce radeau. Carré, il mesurait trente pieds sur chaque face, ce qui lui donnait une superficie de neuf cents pieds carrés. Sa plate-forme s'élevait de deux pieds au-dessus de l'eau, et ses parois le défendaient tout autour contre les petites lames, mais il était bien évident qu'une houle un peu forte passerait par-dessus cette insuffisante barrière. Au milieu du radeau, le maître charpentier avait construit un véritable rouffle, qui pouvait contenir une vingtaine de personnes. Autour étaient établis de grands coffres destinés aux provisions et des pièces à eau, le tout solidement fixé à la plate-forme au moyen de chevilles de fer. Le mât, haut d'une trentaine de pieds, s'appuyait au rouffle et était soutenu par des haubans qui se rattachaient aux quatre angles de l'appareil. Ce mât devait porter une voile carrée, qui ne pouvait évidemment servir que vent arrière. Toute autre allure était nécessairement interdite à cet appareil flottant, auquel une sorte de gouvernail, très insuffisant sans doute, avait été adapté.
Tel était le radeau du maître charpentier, sur lequel devaient se réfugier vingt personnes, sans compter le petit enfant de Mac Nap. Il flottait tranquillement sur les eaux du lagon, retenu au rivage par une forte amarre. Certes, il avait été construit avec plus de soin que n'en peuvent mettre des naufragés surpris en mer par la destruction soudaine de leur navire, il était plus solide et mieux aménagé, mais enfin ce n'était qu'un radeau.
Le 1er juin, un nouvel incident se produisit. Le soldat Hope était allé puiser de l'eau au lagon pour les besoins de la cuisine. Mrs. Joliffe, goûtant cette eau, la trouva salée. Elle rappela Hope, lui disant qu'elle avait demandé de l'eau douce, et non de l'eau de mer.
Hope répondit qu'il avait puisé cette eau au lagon. De là une sorte de discussion, au milieu de laquelle intervint le lieutenant. En entendant les affirmations du soldat Hope, il pâlit, puis il se dirigea rapidement vers le lagon...
Les eaux en étaient absolument salées! Il était évident que le fond du lagon s'était crevé, et que la mer y avait fait irruption.
Ce fait aussitôt connu, une même crainte bouleversa les esprits tout d'abord.
«Plus d'eau douce!» s'écrièrent ces pauvres gens.
Et en effet, après la rivière Paulina, le lac Barnett venait de disparaître à son tour!
Mais le lieutenant Hobson se hâta de rassurer ses compagnons à l'endroit de l'eau potable.
«Nous ne manquons pas de glace, mes amis, dit-il. Ne craignez rien. Il suffira de faire fondre quelques morceaux de notre île, et j'aime à croire que nous ne la boirons pas tout entière», ajouta-t-il en essayant de sourire.
En effet, l'eau salée, qu'elle se vaporise ou qu'elle se solidifie, abandonne complètement le sel qu'elle contient en dissolution. On déterra donc, si on peut employer cette expression, quelques blocs de glace, et on les fit fondre, non seulement pour les besoins journaliers, mais aussi pour remplir les pièces à eau disposées sur le radeau.
Cependant, il ne fallait pas négliger ce nouvel avertissement que la nature venait de donner. L'île se dissolvait évidemment à sa base, et cet envahissement de la mer par le fond du lagon le prouvait surabondamment. Le sol pouvait donc à chaque instant s'effondrer, et Jasper Hobson ne permit plus à ses hommes de s'éloigner, car ils auraient risqués d'être entraînés au large.
Il semblait aussi que les animaux eussent le pressentiment d'un danger très prochain. Ils se massaient autour de l'ancienne factorerie. Depuis la disparition de l'eau douce, on les voyait venir lécher les blocs de glace retirés du sol. Ils semblaient inquiets, quelques-uns paraissaient pris de folie, les loups surtout, qui arrivaient en bandes échevelées, puis disparaissaient en poussant de rauques aboiements. Les animaux à fourrures restaient parqués autour du puits circulaire qui remplaçait la maison engloutie. On en comptait plusieurs centaines de différentes espèces. L'ours rôdait aux environs, aussi inoffensif aux animaux qu'aux hommes. Il était évidemment très inquiet, par instinct, et il eût volontiers demandé protection contre ce danger qu'il pressentait et ne pouvait détourner.
Les oiseaux, très nombreux jusqu'alors, parurent aussi diminuer peu à peu. Pendant ces derniers jours, des bandes considérables de grands volateurs, de ceux auxquels la puissance de leurs ailes permettent de traverser les larges espaces, les cygnes entre autres, émigrèrent vers le sud, là où ils devaient rencontrer les premières terres des Aléoutiennes qui leur offraient un abri sûr. Ce départ fut observé et remarqué par Mrs. Paulina Barnett, et Madge, qui erraient, à ce moment, sur le littoral. Elles en tirèrent un fâcheux pronostic.
«Ces oiseaux trouvent sur l'île une nourriture suffisante, dit Mrs. Paulina Barnett et cependant ils s'en vont! Ce n'est pas sans motif, ma pauvre Madge!
-- Oui, répondit Madge, c'est leur intérêt qui les guide. Mais s'ils nous avertissent, nous devons profiter de l'avertissement. Je trouve aussi que les autres animaux paraissent être plus inquiets que de coutume.»
Ce jour-là, Jasper Hobson résolut de faire transporter sur le radeau la plus grande partie des vivres et des effets de campement. Il fut décidé aussi que tout le monde s'y embarquerait.
Mais, précisément, la mer était mauvaise, et sur cette petite Méditerranée, formée maintenant par les eaux mêmes de Behring à l'intérieur du lagon, toutes les agitations de la houle se reproduisaient et même avec une grande intensité. Les lames, enfermées dans cet espace relativement restreint, heurtaient le rivage encore, et s'y brisaient avec fureur. C'était comme une tempête sur ce lac, ou plutôt sur cet abîme profond comme la mer environnante. Le radeau était violemment agité, et de forts paquets d'eau y embarquaient sans cesse. On fut même obligé de suspendre l'embarquement des effets et des vivres.
On comprend bien que, dans cet état de choses, le lieutenant Hobson n'insista pas vis-à-vis de ses compagnons. Autant valait passer encore une nuit sur l'île. Le lendemain, si la mer se calmait, on achèverait l'embarquement.
La proposition ne fut donc point faite aux soldats et aux femmes de quitter leur logement et d'abandonner l'île, car c'était véritablement l'abandonner que se réfugier sur le radeau.
Du reste, la nuit fut meilleure qu'on ne l'aurait espéré. Le vent vint à se calmer. La mer s'apaisa peu à peu. Ce n'était qu'un orage qui avait passé avec cette rapidité spéciale aux météores électriques. À huit heures du soir, la houle était presque entièrement tombée, et les lames ne formaient plus qu'un clapotis peu sensible à l'intérieur du lagon.
Certainement, l'île ne pouvait échapper à un effondrement imminent, mais enfin il valait mieux qu'elle se fondit peu à peu, plutôt que d'être brisée par une tempête, et c'est ce qui pouvait arriver d'un instant à l'autre, quand la mer se soulevait en montagnes autour d'elle.
À l'orage avait succédé une légère brume qui menaçait de s'épaissir dans la nuit. Elle venait du nord, et, par conséquent, suivant la nouvelle orientation, elle couvrait la plus grande partie de l'île.
Avant de se coucher, Jasper Hobson visita les amarres du radeau qui étaient tournées à de forts troncs de bouleaux. Par surcroît de précaution, on leur donna un tour de plus. D'ailleurs, le pis qui pût arriver, c'était que le radeau fût emporté à la dérive sur le lagon, et le lagon n'était pas si grand qu'il risquât de s'y perdre.
XXII.
Les quatre jours qui suivent.
La nuit, c'est à dire une heure à peine de crépuscule et d'aube, fut calme. Le lieutenant Hobson se leva, et, décidé à ordonner l'embarquement de la petite colonie pour le jour même, il se dirigea vers le lagon.
La brume était encore épaisse; mais au-dessus de ce brouillard, on sentait déjà les rayons du soleil. Le ciel avait été nettoyé par l'orage de la veille, et la journée promettait d'être chaude.
Lorsque Jasper Hobson arriva sur les bords du lagon, il ne put en distinguer la surface, qui était encore cachée par de grosses volutes de brumes.
À ce moment, Mrs. Paulina Barnett, Madge et quelques autres venaient le rejoindre sur le rivage.
La brume commençait alors à se lever. Elle reculait vers le fond du lagon et en découvrait peu à peu la surface. Cependant, le radeau n'apparaissait pas encore.
Enfin, un coup de brise enleva tout le brouillard...