Chapter 26
Kalumah n'eut pas un instant de doute, pas un moment d'hésitation. Elle se dit qu'il fallait apprendre à ces naufragés, qui ne s'en doutaient peut-être pas, que la terre était proche. Elle courut à sa hutte, elle prit une de ces torches faites d'étoupe et de résine dont les Esquimaux se servent pour leurs pêches de nuit, elle l'enflamma et vint l'agiter sur le rivage au sommet du cap des Glaces.
C'était le feu que Jasper Hobson et le sergent Long, blottis alors au cap Michel, avaient aperçu au milieu des sombres brumes, pendant la nuit du 31 août.
Quelle fut la joie, l'émotion de la jeune Esquimaude, quand elle vit un signal répondre au sien, lorsqu'elle aperçut ce bouquet de sapins, enflammé par le lieutenant Hobson, qui jeta ses fauves lueurs jusqu'au littoral américain, dont il ne se savait pas si près!
Mais tout s'éteignit bientôt. L'accalmie dura à peine quelques minutes, et l'effroyable bourrasque, sautant au sud-est, reprit avec une nouvelle violence.
Kalumah comprit que «sa proie» -- c'est ainsi qu'elle l'appelait - -, que sa proie allait lui échapper, que l'île n'atterrirait pas! Elle la voyait, cette île, elle la sentait s'éloigner dans la nuit et reprendre le chemin de la haute mer.
Ce fut un moment terrible pour la jeune indigène. Elle se dit qu'il fallait que ses amis fussent, à tout prix, prévenus de leur situation, que, pour eux, il serait peut-être encore temps d'agir, que chaque heure perdue les éloignait de ce continent...
Elle n'hésita pas. Son kayak était là, cette frêle embarcation sur laquelle elle avait plus d'une fois bravé les tempêtes de la mer Arctique. Elle poussa son kayak à la mer, laça autour de sa ceinture la veste de peau de phoque qui s'y rattachait, et, la pagaie à la main, elle s'aventura dans les ténèbres.
À ce moment de son récit, Mrs. Paulina Barnett pressa affectueusement sur son coeur la jeune Kalumah, la courageuse enfant, et Madge pleura en l'écoutant.
Kalumah, lancée sur ces flots irrités, se trouva alors plutôt aidée que contrariée par la saute du vent qui portait au large. Elle se dirigea vers la masse qu'elle apercevait encore confusément dans l'ombre. Les lames couvraient en grand son kayak, mais elles ne pouvaient rien contre l'insubmersible embarcation, qui flottait comme une paille à la crête des lames. Plusieurs fois elle chavira, mais un coup de pagaie la retourna toujours.
Enfin, après une heure d'efforts, Kalumah distingua plus distinctement l'île errante. Elle ne doutait plus d'arriver à son but, car elle en était à moins d'un quart de mille!
C'est alors qu'elle jeta dans la nuit ce cri que Jasper Hobson et le sergent Long entendirent tous deux!
Mais alors, Kalumah se sentit, malgré elle, emportée dans l'ouest par un irrésistible courant, auquel elle offrait plus de prise que l'île Victoria! En vain voulut-elle lutter avec sa pagaie! Sa légère embarcation filait comme une flèche. Elle poussa de nouveaux cris qui ne furent point entendus, car elle était déjà loin, et quand l'aube vint jeter quelque clarté dans l'espace, les terres de la Nouvelle-Georgie qu'elle avait quittées et celles de l'île errante qu'elle poursuivait, ne formaient plus que deux masses confuses à l'horizon.
Désespéra-t-elle alors, la jeune indigène? Non. Revenir au continent américain était désormais impossible. Elle avait vent debout, un vent terrible, ce même vent qui, repoussant l'île, allait en trente-six heures la reporter de deux cents milles au large, aidé d'ailleurs par le courant du littoral.
Kalumah n'avait qu'une ressource: gagner l'île en se maintenant dans le même courant qu'elle et dans ces mêmes eaux qui l'entraînaient irrésistiblement!
Mais, hélas! les forces trahirent le courage de la pauvre enfant! La faim la tortura bientôt. L'épuisement, la fatigue rendirent sa pagaie inerte entre ses mains.
Pendant plusieurs heures, elle lutta, et il lui sembla qu'elle se rapprochait de l'île, d'où l'on ne pouvait l'apercevoir, car elle n'était qu'un point sur cette immense mer. Elle lutta, même lorsque ses bras rompus, ses mains ensanglantées lui refusèrent tout service! Elle lutta jusqu'au bout et perdit enfin connaissance, tandis que son frêle kayak, abandonné, devenait le jouet du vent et des flots!
Que se passa-t-il alors? Elle ne put le dire, ayant perdu connaissance. Combien de temps erra-t-elle ainsi, à l'aventure, comme une épave? Elle ne le savait, et ne revint au sentiment que lorsque son kayak, brusquement choqué, s'ouvrit sous elle.
Kalumah fut plongée dans l'eau froide dont la fraîcheur la ranima, et quelques instants plus tard, une lame la jetait mourante sur une grève de sable.
Cela s'était fait dans la nuit précédente, à peu près au moment où l'aube apparaissait, c'est-à-dire de deux à trois heures du matin.
Depuis le moment où Kalumah s'était précipitée dans son embarcation jusqu'au moment où cette embarcation fut submergée, il s'était donc écoulé plus de soixante-dix heures!
Cependant, la jeune indigène, sauvée des flots, ne savait sur quelle côte l'ouragan l'avait portée. L'avait-il ramenée au continent? L'avait-il dirigée, au contraire, sur cette île qu'elle poursuivait avec tant d'audace? Elle l'espérait! Oui! elle l'espérait! D'ailleurs, le vent et le courant avaient dû l'entraîner au large et non la repousser à la côte!
Cette pensée la ranima. Elle se releva et, toute brisée, se mit à suivre le rivage.
Sans s'en douter, la jeune indigène avait été providentiellement jetée sur cette portion de l'île Victoria qui formait autrefois l'angle supérieur de la baie des Morses. Mais, dans ces conditions, elle ne pouvait reconnaître ce littoral, corrodé par les eaux, après les changements qui s'y étaient produits depuis la rupture de l'isthme.
Kalumah marcha, puis, n'en pouvant plus, s'arrêta, et reprit avec un nouveau courage. La route s'allongeait devant ses pas. À chaque mille, il lui fallait tourner les parties du rivage déjà envahies par la mer. C'est ainsi que, se traînant, tombant, se relevant, elle arriva non loin du petit taillis qui, le matin même, avait servi de lieu de halte à Mrs. Paulina Barnett et à Madge. On sait que les deux femmes, se dirigeant vers le cap Esquimau, avaient rencontré non loin de ce taillis la trace de ses pas empreints sur la neige. Puis, à quelque distance, la pauvre Kalumah était tombée une dernière fois!
À partir de ce point, épuisée par la fatigue et la faim, elle ne s'avança plus qu'en rampant.
Mais un immense espoir était entré dans le coeur de la jeune indigène. À quelques pas du littoral, elle avait enfin reconnu ce cap Esquimau au pied duquel avaient campé les siens et elle l'année précédente. Elle savait qu'elle n'était plus qu'à huit milles de la factorerie, qu'il ne lui faudrait plus que suivre ce chemin qu'elle avait si souvent parcouru, quand elle allait visiter ses amis du Fort-Espérance.
Oui! cette pensée la soutint. Mais, enfin, arrivée au rivage, n'ayant plus aucune force, elle tomba sur la neige et perdit une dernière fois connaissance. Sans Mrs. Paulina Barnett, elle mourrait là!
«Mais, dit-elle, ma bonne dame, je savais bien que vous viendriez à mon secours et que mon Dieu me sauverait par vos mains!»
On sait le reste! On sait quel providentiel instinct entraîna ce jour même Mrs. Paulina Barnett et Madge à explorer cette partie du littoral, et quel dernier instinct les porta à visiter le cap Esquimau, après leur halte au taillis et avant leur retour à la factorerie. On sait aussi -- ce que Mrs. Paulina Barnett apprit à la jeune indigène -- comment eut lieu cette rupture du glaçon et ce que fit l'ours en cette circonstance.
Et même, Mrs. Paulina Barnett ajouta en souriant:
«Ce n'est pas moi qui t'ai sauvée, mon enfant, c'est cet honnête animal! Sans lui, tu étais perdue, et si jamais il revient vers nous, on le respectera comme ton sauveur!»
Pendant ce récit, Kalumah, bien restaurée et bien caressée, avait repris ses forces. Mrs. Paulina Barnett lui proposa de retourner au fort immédiatement, afin de ne pas prolonger son absence. La jeune Esquimaude se leva aussitôt, prête à partir.
Mrs. Paulina Barnett avait en effet hâte d'informer Jasper Hobson des incidents de cette matinée, et de lui apprendre ce qui s'était passé pendant la nuit de la tempête, lorsque l'île errante s'était rapprochée du littoral américain.
Mais avant tout, la voyageuse recommanda à Kalumah de garder un secret absolu sur ces événements, aussi bien que sur la situation de l'île. Elle serait censée être venue tout naturellement par le littoral, afin d'accomplir la promesse qu'elle avait faite de visiter ses amis pendant la belle saison. Son arrivée même serait de nature à confirmer les habitants de la factorerie dans la pensée qu'aucun changement ne s'était produit au territoire du cap Bathurst, pour le cas où quelques-uns auraient eu des soupçons à cet égard.
Il était trois heures environ, quand Mrs. Paulina Barnett, la jeune indigène appuyée à son bras, et la fidèle Madge reprirent la route de l'est, et, avant cinq heures du soir, toutes trois arrivaient à la poterne du Fort-Espérance.
X.
Le courant du Kamtchatka.
On peut facilement imaginer l'accueil qui fut fait à la jeune Kalumah par les habitants du fort. Pour eux, c'était comme si le lien rompu avec le reste du monde se renouait. Mrs. Mac Nap, Mrs. Raë et Mrs. Joliffe lui prodiguèrent leurs caresses. Kalumah, ayant tout d'abord aperçu le petit enfant, courut à lui et le couvrit de ses baisers.
La jeune Esquimaude fut vraiment touchée des hospitalières façons de ses amis d'Europe. Ce fut à qui lui ferait fête. On fut enchanté de savoir qu'elle passerait tout l'hiver à la factorerie, car l'année, trop avancée déjà, ne lui permettait pas de retourner aux établissements de la Nouvelle-Georgie.
Mais si les habitants du Fort-Espérance se montrèrent très agréablement surpris par l'arrivée de la jeune indigène, que dut penser Jasper Hobson, quand il vit apparaître Kalumah au bras de Mrs. Paulina Barnett? Il ne put en croire ses yeux. Une pensée subite, qui ne dura que le temps d'un éclair, traversa son esprit, -- la pensée que l'île Victoria, sans qu'on s'en fût aperçu, et en dépit des relèvements quotidiens, avait atterri sur un point du continent.
Mrs. Paulina Barnett lut dans les yeux du lieutenant Hobson cette invraisemblable hypothèse, et elle secoua négativement la tête.
Jasper Hobson comprit que la situation n'avait aucunement changé, et il attendit que Mrs. Paulina Barnett lui donnât l'explication de la présence de Kalumah.
Quelques instants plus tard, Jasper Hobson et la voyageuse se promenaient au pied du cap Bathurst, et le lieutenant écoutait avidement le récit des aventures de Kalumah.
Ainsi donc, toutes les suppositions de Jasper Hobson s'étaient réalisées! Pendant la tempête, cet ouragan, qui chassait du nord- est, avait rejeté l'île errante hors du courant! Dans cette horrible nuit du 30 au 31 août, l'icefield s'était rapproché à moins d'un mille du continent américain! Ce n'était point le feu d'un navire, ce n'était point le cri d'un naufragé qui frappèrent à la fois les yeux et les oreilles de Jasper Hobson! La terre était là, tout près, et, si le vent eût soufflé une heure de plus dans cette direction, l'île Victoria eût heurté le littoral de l'Amérique russe!
Et, à ce moment, une saute de vent, fatale, funeste, avait repoussé l'île au large de la côte! L'irrésistible courant l'avait reprise dans ses eaux, et, depuis lors, avec une vitesse excessive que rien ne pouvait enrayer, poussée par ces violentes brises du sud-est, elle avait dérivé jusqu'à ce point dangereux, situé entre deux attractions contraires, qui toutes deux pouvaient amener sa perte et celle des infortunés qu'elle entraînait avec elle!
Pour la centième fois, le lieutenant et Mrs. Paulina Barnett s'entretinrent de ces choses. Puis, Jasper Hobson demanda si des modifications importantes du territoire s'étaient produites entre le cap Bathurst et la baie des Morses.
Mrs. Paulina Barnett répondit qu'en certaines parties le niveau du littoral semblait s'être abaissé et que les lames couraient là où naguère le sol était au-dessus de leur atteinte. Elle raconta aussi l'incident du cap Esquimau, et fit connaître la rupture importante qui s'était produite en cette portion du rivage.
Rien n'était moins rassurant. Il était évident que l'icefield, base de l'île, se dissolvait peu à peu, que les eaux relativement plus chaudes en rongeaient la surface inférieure. Ce qui s'était passé au cap Esquimau pouvait à chaque instant se produire au cap Bathurst. Les maisons de la factorerie pouvaient à chaque heure de la nuit ou du jour s'engouffrer dans un abîme, et le seul remède à cette situation, c'était l'hiver, cet hiver avec toutes ses rigueurs, cet hiver qui tardait tant à venir!
Le lendemain, 4 septembre, une observation faite par le lieutenant Hobson démontra que la position de l'île Victoria ne s'était pas sensiblement modifiée depuis la veille. Elle demeurait immobile entre les deux courants contraires, et, en somme, c'était maintenant la circonstance la plus heureuse qui pût se présenter.
«Que le froid nous saisisse ainsi, que la banquise nous arrête, dit Jasper Hobson, que la mer se solidifie autour de nous, et je regarderai notre salut comme assuré! Nous ne sommes pas à deux cents milles de la côte en ce moment, et, en s'aventurant sur les icefields durcis, il sera possible d'atteindre soit l'Amérique russe, soit les rivages de l'Asie. Mais l'hiver, l'hiver à tout prix et en toute hâte!»
Cependant, et d'après les ordres du lieutenant, les derniers préparatifs de l'hivernage s'achevaient. On s'occupait de pourvoir à la nourriture des animaux domestiques pour tout le temps que durerait la longue nuit polaire. Les chiens étaient en bonne santé et s'engraissaient à ne rien faire, mais on ne pouvait trop en prendre soin, car les pauvres bêtes auraient terriblement à travailler, lorsqu'on abandonnerait le Fort-Espérance pour gagner le continent à travers le champ de glace. Il importait donc de les maintenir dans un parfait état de vigueur. Aussi la viande saignante, et principalement la chair de ces rennes qui se laissaient tuer aux environs de la factorerie, ne leur fut-elle point ménagée.
Quant aux rennes domestiques, ils prospéraient. Leur étable était convenablement installée, et une récolte considérable de mousses avait été emménagée à leur intention dans les magasins du fort. Les femelles fournissaient un lait abondant à Mrs. Joliffe, qui l'employait journellement dans ses préparations culinaires.
Le caporal et sa petite femme avaient aussi refait leurs semailles, qui avaient si bien réussi pendant la saison chaude. Le terrain avait été préparé avant les neiges pour les plants d'oseille, de cochléarias et du thé du Labrador. Ces précieux antiscorbutiques ne devaient pas manquer à la colonie.
Quant au bois, il remplissait les hangars jusqu'au faîtage. L'hiver rude et glacial pouvait maintenant venir et la colonne de mercure geler dans la cuvette du thermomètre, sans qu'on fût réduit, comme à l'époque des derniers grands froids, à brûler le mobilier de la maison. Le charpentier Mac Nap et ses hommes avaient pris leurs mesures en conséquence, et les débris provenant du bateau en construction fournirent même un notable surcroît de combustible.
Vers cette époque, on prit déjà quelques animaux qui avaient revêtu leur fourrure hivernale, des martres, des visons, des renards bleus, des hermines. Marbre et Sabine avaient obtenu du lieutenant l'autorisation d'établir quelques trappes aux abords de l'enceinte. Jasper Hobson n'avait pas cru devoir leur refuser cette permission, dans la crainte d'exciter la défiance de ses hommes, car il n'avait aucun prétexte sérieux à faire valoir pour arrêter l'approvisionnement des pelleteries. Il savait pourtant bien que c'était une besogne inutile, et que cette destruction d'animaux précieux et inoffensifs ne profiterait à personne. Toutefois, la chair de ces rongeurs fut employée à nourrir les chiens et on économisa ainsi une grande quantité de viande de rennes.
Tout se préparait donc pour l'hivernage, comme si le Fort- Espérance eût été établi sur un terrain solide, et les soldats travaillaient avec un zèle qu'ils n'auraient pas eu, s'ils avaient été mis dans le secret de la situation.
Pendant les jours suivants, les observations, faites avec le plus grand soin, n'indiquèrent aucun changement appréciable dans la position de l'île Victoria. Jasper Hobson, la voyant ainsi immobile, se reprenait à espérer. Si les symptômes de l'hiver ne s'étaient encore pas montrés dans la nature inorganique, si la température se maintenait toujours à quarante-neuf degrés Fahrenheit, en moyenne (9° centigr. au-dessus de zéro), on avait signalé quelques cygnes qui, s'enfuyant vers le sud, allaient chercher des climats plus doux. D'autres oiseaux, grands volateurs, que les longues traversées au-dessus des mers n'effrayaient pas, abandonnaient peu à peu les rivages de l'île. Ils savaient bien que le continent américain ou le continent asiatique, avec leur température moins âpre, leurs territoires plus hospitaliers, leurs ressources de toutes sortes, n'étaient pas loin, et que leurs ailes étaient assez puissantes pour les y porter. Plusieurs de ces oiseaux furent pris, et, suivant le conseil de Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant leur attacha au cou un billet en toile gommée, sur lequel étaient inscrits la position de l'île errante et les noms de ses habitants. Puis on les laissa prendre leur vol, et ce ne fut pas sans envie qu'on les vit se diriger vers le sud.
Il va sans dire que cette opération se fit en secret et n'eut d'autres témoins que Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Jasper Hobson et le sergent Long.
Quant aux quadrupèdes emprisonnés dans l'île, ils ne pouvaient plus aller chercher dans les régions méridionales leurs retraites accoutumées de l'hiver. Déjà, à cette époque de l'année, après que les premiers jours de septembre s'étaient écoulés, les rennes, les lièvres polaires, les loups eux-mêmes, auraient dû abandonner les environs du cap Bathurst, et se réfugier du côté du lac du Grand- Ours ou du lac de l'Esclave, bien au-dessous du Cercle polaire. Mais cette fois, la mer leur opposait une infranchissable barrière, et ils devaient attendre qu'elle se fût solidifiée par le froid, afin d'aller retrouver des régions plus habitables. Sans doute, ces animaux, poussés par leur instinct, avaient essayé de reprendre les routes du sud, mais, arrêtés au littoral de l'île, ils étaient, par instinct aussi, revenus aux approches du Fort- Espérance, près de ces hommes, prisonniers comme eux, près de ces chasseurs, leurs plus redoutables ennemis d'autrefois.
Le 5, le 6, le 7, le 8 et le 9 septembre, après observation, on ne constata aucune modification dans la position de l'île Victoria. Ce vaste remous, situé entre les deux courants, dont elle n'avait point abandonné les eaux, la tenait stationnaire. Encore quinze jours, trois semaines au plus de ce _statu quo_, et le lieutenant Hobson pourrait se croire sauvé.
Mais la mauvaise chance ne s'était pas encore lassée, et bien d'autres épreuves surhumaines, on peut le dire, attendaient encore les habitants du Fort-Espérance!
En effet, le 10 septembre, le point constata un déplacement de l'île Victoria. Ce déplacement, peu rapide jusqu'alors, s'opérait dans le sens du nord.
Jasper Hobson fut atterré! L'île était définitivement prise par le courant du Kamtchatka! Elle dérivait du côté de ces parages inconnus où se forment les banquises! Elle s'en allait vers ces solitudes de la mer polaire, interdites aux investigations de l'homme, vers les régions dont on ne revient pas!
Le lieutenant Hobson ne cacha point ce nouveau danger à ceux qui étaient dans le secret de la situation. Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, aussi bien que le sergent Long, reçurent ce nouveau coup avec résignation.
«Peut-être, dit la voyageuse, l'île s'arrêtera-t-elle encore! Peut-être son mouvement sera-t-il lent! Espérons toujours... et attendons! L'hiver n'est pas loin, et, d'ailleurs, nous allons au- devant de lui. En tout cas, que la volonté de Dieu s'accomplisse!
-- Mes amis, demanda le lieutenant Hobson, pensez-vous que je doive prévenir nos compagnons? Vous voyez dans quelle situation nous sommes, et ce qui peut nous arriver! N'est-ce pas assumer une responsabilité trop grande que de leur cacher les périls dont ils sont menacés?
-- J'attendrais encore, répondit sans hésiter Mrs. Paulina Barnett. Tant que nous n'avons pas épuisé toutes les chances, il ne faut pas livrer nos compagnons au désespoir.
-- C'est aussi mon avis», ajouta simplement le sergent Long.
Jasper Hobson pensait ainsi, et il fut heureux de voir son opinion confirmée dans ce sens.
Le 11 et le 12 septembre, le déplacement vers le nord fut encore plus accusé. L'île Victoria dérivait avec une vitesse de douze à treize milles par jour. C'était donc de douze à treize milles qu'elle s'éloignait de toute terre, en s'élevant dans le nord, c'est-à-dire en suivant la courbure très sensiblement accusée du courant du Kamtchatka sur cette haute latitude. Elle n'allait donc pas tarder à dépasser ce soixante-dixième parallèle qui traversait autrefois la pointe extrême du cap Bathurst, et au-delà duquel aucune terre, continentale ou autre, ne se prolongeait dans cette portion des contrées arctiques.
Jasper Hobson, chaque jour, reportait le point sur sa carte, et il pouvait voir vers quels abîmes infinis courait l'île errante. La seule chance, la moins mauvaise, c'était qu'on allait au-devant de l'hiver, ainsi que l'avait dit Mrs. Paulina Barnett. À dériver ainsi vers le nord, on rencontrerait plus vite, avec le froid, les eaux glacées qui devaient peu à peu accroître et consolider l'icefield. Mais si alors les habitants du Fort-Espérance pouvaient espérer de ne plus s'engloutir en mer, quel chemin interminable, impraticable peut-être, ils auraient à faire pour revenir de ces profondeurs hyperboréennes? Ah! si l'embarcation, tout imparfaite qu'elle était, eût été prête, le lieutenant Hobson n'eût pas hésité à s'y embarquer avec tout le personnel de la colonie; mais, malgré toute la diligence du charpentier, elle n'était point achevée et ne pouvait l'être avant longtemps, car Mac Nap était forcé d'apporter tous ses soins à la construction de ce bateau auquel devait être confiée la vie de vingt personnes, et cela dans des mers très dangereuses.
Au 16 septembre, l'île Victoria se trouvait de soixante-quinze à quatre-vingts milles au nord, depuis le point où elle s'était immobilisée pendant quelques jours entre les deux courants du Kamtchatka et de la mer de Behring. Mais alors des symptômes plus fréquents de l'approche de l'hiver se produisirent. La neige tomba souvent, et parfois en flocons pressés. La colonne mercurielle s'abaissa peu à peu. La moyenne de la température, pendant le jour, était encore de quarante-quatre degrés Fahrenheit (6 à 7° centigr. au-dessus de zéro), mais pendant la nuit elle tombait à trente-deux degrés (zéro du thermomètre centigrade). Le soleil traçait une courbe excessivement allongée au-dessus de l'horizon. À midi, il ne s'élevait plus que de quelques degrés, et il disparaissait déjà pendant onze heures sur vingt-quatre.
Enfin, dans la nuit du 16 au 17 septembre, les premiers indices de glace apparurent sur la mer. C'étaient de petits cristaux isolés, semblables à une sorte de neige, qui faisaient tache à la surface de l'eau limpide. On pouvait remarquer, suivant une observation déjà reproduite par le célèbre navigateur Scoresby, que cette neige avait pour effet immédiat de calmer la houle, ainsi que fait l'huile que les marins «filent» pour apaiser momentanément les agitations de la mer. Ces petits glaçons avaient une tendance à se souder, et ils l'eussent fait certainement en eau calme; mais les ondulations des lames les brisaient et les séparaient dès qu'ils formaient une surface un peu considérable.