Le pays des fourrures

Chapter 24

Chapter 243,658 wordsPublic domain

Mais la tempête s'accroissait encore avec la nuit. Ces deux éléments, l'air et l'eau, semblaient être absolument confondus. Ils formaient dans les basses régions du ciel une de ces redoutables trombes qui renversent les édifices, déracinent les forêts, et que les bâtiments, pour s'en défendre, attaquent à coups de canon. On eût pu croire, en effet, que l'Océan, arraché de son lit, allait passer tout entier par-dessus l'île errante.

Vraiment, Jasper Hobson se demandait avec raison comment l'icefield, qui la supportait, soumis à un tel cataclysme, pouvait résister, comment il ne s'était pas déjà fracturé en cent endroits sous l'action de la houle! Cette houle devait être formidable, et le lieutenant l'entendait rugir au loin. En ce moment, le sergent Long, qui le précédait de quelques pas, s'arrêta soudain; puis, revenant au lieutenant et lui faisant entendre quelques paroles entrecoupées:

«Pas par là! dit-il.

-- Pourquoi?

-- La mer!...

-- Comment! la mer! Nous ne sommes pourtant pas arrivés au rivage du sud-ouest?

-- Voyez, mon lieutenant.»

En effet, une large étendue d'eau apparaissait dans l'ombre, et des lames se brisaient avec violence aux pieds du lieutenant.

Jasper Hobson battit une seconde fois le briquet, et, au moyen d'un nouveau morceau d'amadou allumé, il consulta attentivement l'aiguille de sa boussole.

«Non, dit-il, la mer est plus à gauche. Nous n'avons pas encore passé la grande futaie qui nous sépare du cap Michel.

-- Mais alors, c'est...

-- C'est une fracture de l'île, répondit Jasper Hobson, qui, ainsi que son compagnon, avait dû se coucher sur le sol pour résister à la bourrasque. Ou bien une énorme portion de l'île, détachée, est partie en dérive, ou ce n'est qu'une simple entaille que nous pourrons tourner. En route.»

Jasper Hobson et le sergent Long se relevèrent et s'enfoncèrent sur leur droite, à l'intérieur de l'île, en suivant la lisière liquide qui écumait à leurs pieds. Ils allèrent ainsi pendant dix minutes environ, craignant, non sans raison, d'être coupés de toute communication avec la partie méridionale de l'île. Puis, le bruit du ressac, qui s'ajoutait aux autres bruits de la tempête, s'arrêta.

«Ce n'est qu'une entaille, dit le lieutenant Hobson à l'oreille du sergent. Tournons!»

Et ils reprirent leur première direction vers le sud. Mais alors ces hommes courageux s'exposaient à un danger terrible, et ils le savaient bien tous deux, sans s'être communiqué leur pensée. En effet, cette partie de l'île Victoria, sur laquelle ils s'aventuraient en ce moment, déjà disloquée sur un long espace, pouvait s'en séparer d'un instant à l'autre. Si l'entaille se creusait plus avant sous la dent du ressac, elle les eût immanquablement entraînés à la dérive! Mais ils n'hésitèrent pas, et ils s'élancèrent dans l'ombre, sans même se demander si le chemin ne leur manquerait pas au retour!

Que de pensées inquiétantes assiégeaient alors le lieutenant Hobson! Pouvait-il espérer désormais que l'île résistât jusqu'à l'hiver? N'était-ce pas là le commencement de l'inévitable rupture? Si le vent ne la jetait pas à la côte, n'était-elle pas condamnée à périr avant peu, à s'effondrer, à se dissoudre? Quelle effroyable perspective, et quelle chance restait-il aux infortunés habitants de cet icefield?

Cependant, battus, brisés par les coups de la rafale, ces deux hommes énergiques, que soutenait le sentiment d'un devoir à accomplir, allaient toujours. Ils arrivèrent ainsi à la lisière de cette vaste futaie, qui confinait au cap Michel. Il s'agissait alors de la traverser, afin d'atteindre au plus tôt le littoral. Jasper Hobson et le sergent Long s'engagèrent donc sous la futaie, au milieu de la plus profonde obscurité, au milieu de ce tonnerre que le vent faisait à travers les sapins et les bouleaux. Tout craquait autour d'eux. Les branches brisées les fouettaient au passage. À chaque instant, ils couraient le risque d'être écrasés par la chute d'un arbre, ou ils se heurtaient à des souches rompues qu'ils ne pouvaient apercevoir dans l'ombre. Mais alors, ils n'allaient plus au hasard, et les mugissements de la mer guidaient leurs pas à travers le taillis. Ils entendaient ces énormes retombées des lames qui déferlaient avec un épouvantable bruit, et même, plus d'une fois, ils sentirent le sol, évidemment aminci, trembler à leur choc. Enfin, se tenant par la main pour ne point s'égarer, se soutenant, se relevant quand l'un d'eux buttait contre quelque obstacle, ils arrivèrent à la lisière opposée de la futaie.

Mais là, un tourbillon les arracha l'un à l'autre. Ils furent violemment séparés, et, chacun de son côté, jetés à terre.

«Sergent! sergent! où êtes-vous? cria Jasper Hobson de toute la force de ses poumons.

-- Présent, mon lieutenant!» hurla le sergent Long.

Puis, rampant tous deux sur le sol, ils essayèrent de se rejoindre. Mais il semblait qu'une main puissante les clouât sur place. Enfin, après des efforts inouïs, ils parvinrent à se rapprocher, et, pour prévenir toute séparation ultérieure, ils se lièrent l'un l'autre par la ceinture; puis ils rampèrent sur le sable, de manière à gagner une légère intumescence que dominait un maigre bouquet de sapins. Ils y arrivèrent enfin, et là, un peu abrités, ils creusèrent un trou dans lequel ils se blottirent, exténués, rompus, brisés!

Il était onze heures et demie du soir.

Jasper Hobson et son compagnon demeurèrent ainsi pendant plusieurs minutes sans prononcer une parole. Les yeux à demi clos, ils ne pouvaient plus remuer, et une sorte de torpeur, d'irrésistible somnolence, les envahissait, pendant que la bourrasque secouait au-dessus d'eux les sapins qui craquaient comme les os d'un squelette. Toutefois, ils résistèrent au sommeil, et quelques gorgées de brandevin, puisées à la gourde du sergent, les ranimèrent à propos.

«Pourvu que ces arbres tiennent, dit le lieutenant Hobson.

-- Et pourvu que notre trou ne s'en aille pas avec eux! ajouta le sergent en s'arc-boutant dans ce sable mobile.

-- Enfin, puisque nous voilà ici, dit Jasper Hobson, à quelques pas seulement du cap Michel, puisque nous sommes venus pour regarder, regardons! Voyez-vous, sergent Long, j'ai comme un pressentiment que nous ne sommes pas loin de la terre ferme, mais enfin ce n'est qu'un pressentiment!»

Dans la position qu'ils occupaient, les regards du lieutenant et de son compagnon auraient embrassé les deux tiers de l'horizon du sud, si cet horizon eût été visible. Mais, en ce moment, l'obscurité était absolue, et, à moins qu'un feu n'apparût, ils se voyaient obligés d'attendre le jour pour avoir connaissance d'une côte, dans le cas où l'ouragan les aurait suffisamment rejetés dans le sud.

Or -- le lieutenant l'avait dit à Mrs. Paulina Barnett --, les pêcheries ne sont pas rares sur cette partie de l'Amérique septentrionale qui s'appelle la Nouvelle-Géorgie. Cette côte compte aussi de nombreux établissements, dans lesquels les indigènes recueillent des dents de mammouths, car ces parages recèlent en grand nombre des squelettes de ces grands antédiluviens, réduits à l'état fossile. À quelques degrés plus bas, s'élève New-Arkhangel, centre de l'administration qui s'étend sur tout l'archipel des îles Aléoutiennes, et chef-lieu de l'Amérique russe. Mais les chasseurs fréquentent plus assidûment les rivages de la mer polaire, depuis surtout que la Compagnie de la baie d'Hudson a pris à bail les territoires de chasse que la Russie exploitait autrefois. Jasper Hobson, sans connaître ce pays, connaissait les habitudes des agents qui le visitaient à cette époque de l'année, et il était fondé à croire qu'il y rencontrerait des compatriotes, des collègues même, ou, à leur défaut, quelque parti de ces Indiens nomades qui courent le littoral.

Mais Jasper Hobson avait-il raison d'espérer que l'île Victoria eût été repoussée vers la côte?

«Oui, cent fois oui! répéta-t-il au sergent. Voilà sept jours que ce vent du nord-est souffle en ouragan. Je sais bien que l'île, très plate, lui donne peu de prise, mais, cependant, ses collines, ses futaies, tendues et là comme des voiles, doivent céder quelque peu à l'action du vent. En outre, la mer qui nous porte subit aussi cette influence, et il est bien certain que les grandes lames courent vers la côte. Il me paraît donc impossible que nous ne soyons pas sortis du courant qui nous entraînait dans l'ouest, impossible que nous n'ayons pas été rejetés au sud. Nous n'étions, à notre dernier relèvement, qu'à deux cents milles de la terre, et, depuis sept jours...

-- Tous vos raisonnements sont justes, mon lieutenant, répondit le sergent Long. D'ailleurs, si nous avons l'aide du vent, nous avons aussi l'aide de Dieu, qui ne voudra pas que tant d'infortunés périssent, et c'est en lui que je mets tout mon espoir!»

Jasper Hobson et le sergent parlaient ainsi en phrases coupées par les bruits de la tempête. Leurs regards cherchaient à percer cette ombre épaisse, que des lambeaux d'un brouillard échevelés par l'ouragan rendaient encore plus opaque. Mais pas un point lumineux n'étincelait dans cette obscurité.

Vers une heure et demie du matin, l'ouragan éprouva une accalmie de quelques minutes. Seule, la mer, effroyablement démontée, n'avait pu modérer ses mugissements. Les lames déferlaient les unes sur les autres avec une violence extrême.

Tout d'un coup, Jasper Hobson, saisissant le bras de son compagnon, s'écria:

«Sergent, entendez-vous?...

-- Quoi?

-- Le bruit de la mer.

-- Oui, mon lieutenant, répondit le sergent Long, en prêtant plus attentivement l'oreille, et, depuis quelques instants, il me semble que ce fracas des vagues...

-- N'est plus le même... n'est-ce pas, sergent... écoutez... écoutez... c'est comme le bruit d'un ressac... on dirait que les lames se brisent sur des roches!...»

Jasper Hobson et le sergent Long écoutèrent avec une extrême attention. Ce n'était évidemment plus ce bruit monotone et sourd des vagues qui s'entrechoquent au large, mais ce roulement retentissant des nappes liquides lancées contre un corps dur et que répercute l'écho des roches. Or, il ne se trouvait pas un seul rocher sur le littoral de l'île, qui n'offrait qu'une lisière peu sonore, faite de terre et de sable.

Jasper Hobson et son compagnon ne s'étaient-ils point trompés? Le sergent essaya de se lever afin de mieux entendre, mais il fut aussitôt renversé par la bourrasque, qui venait de reprendre avec une nouvelle violence. L'accalmie avait cessé, et les sifflements de la rafale éteignaient alors les mugissements de la mer, et avec eux cette sonorité particulière qui avait frappé l'oreille du lieutenant.

Que l'on juge de l'anxiété des deux observateurs. Ils s'étaient blottis de nouveau dans leur trou, se demandant s'il ne leur faudrait pas, par prudence, quitter cet abri, car ils sentaient le sable s'ébouler sous eux et le bouquet de sapins craquer jusque dans ses racines. Mais ils ne cessaient de regarder vers le sud. Toute leur vie se concentrait alors dans leur regard, et leurs yeux fouillaient incessamment cette ombre épaisse, que les premières lueurs de l'aube ne tarderaient pas à dissiper.

Soudain, un peu avant deux heures et demie du matin, le sergent Long s'écria:

«J'ai vu!

-- Quoi?

-- Un feu!

-- Un feu?

-- Oui!... là... dans cette direction!»

Et du doigt le sergent indiquait le sud-ouest. S'était-il trompé? Non, car Jasper Hobson, regardant aussi, surprit une lueur indécise dans la direction indiquée. «Oui! s'écria-t-il, oui! sergent! un feu! la terre est là!

-- À moins que ce feu ne soit un feu de navire! répondit le sergent Long.

-- Un navire à la mer par un pareil temps! s'écria Jasper Hobson, c'est impossible! Non! non! la terre est là, vous dis-je, à quelques milles de nous!

-- Eh bien, faisons un signal!

-- Oui, sergent, répondons à ce feu du continent par un feu de notre île!»

Ni le lieutenant Hobson ni le sergent n'avaient de torche qu'ils pussent enflammer. Mais au-dessus d'eux se dressaient ces sapins résineux que l'ouragan tordait.

«Votre briquet, sergent», dit Jasper Hobson. Le sergent Long battit son briquet et enflamma l'amadou; puis, rampant sur le sable, il s'éleva jusqu'au pied du bouquet d'arbres. Le lieutenant le rejoignit. Le bois mort ne manquait pas. Ils l'entassèrent à la racine même des pins, ils l'allumèrent, et, le vent aidant, la flamme se communiqua au bouquet tout entier.

«Ah! s'écria Jasper Hobson, puisque nous avons vu, on doit nous voir aussi!»

Les sapins brûlaient avec un éclat livide et projetaient une flamme fuligineuse, comme eût fait une énorme torche. La résine crépitait dans ces vieux troncs, qui furent rapidement consumés. Bientôt les derniers pétillements se firent entendre et tout s'éteignit.

Jasper Hobson et le sergent Long regardaient si quelque nouveau feu répondrait au leur...

Mais rien. Pendant dix minutes environ, ils observèrent, espérant retrouver ce point lumineux qui avait brillé un instant, et ils désespéraient de revoir un signal quelconque, -- quand, soudain, un cri se fit entendre, un cri distinct, un appel désespéré qui venait de la mer!

Jasper Hobson et le sergent Long, dans une effroyable anxiété, se laissèrent glisser jusqu'au rivage...

Le cri ne se renouvela plus.

Cependant, depuis quelques minutes, l'aube se faisait peu à peu. Il semblait même que la violence de la tempête diminuât avec la réapparition du soleil. Bientôt la clarté fut assez forte pour permettre au regard de parcourir l'horizon...

Il n'y avait pas une terre en vue, et le ciel et la mer se confondaient toujours sur une même ligne d'horizon!

VIII.

Une excursion de Mrs. Paulina Barnett.

Pendant toute la matinée, Jasper Hobson et le sergent Long errèrent sur cette partie du littoral. Le temps s'était considérablement modifié. La pluie avait presque entièrement cessé, mais le vent, avec une brusquerie extraordinaire, venait de sauter au sud-est, sans que sa violence eût diminué. Circonstance extrêmement fâcheuse. Ce fut un surcroît d'inquiétude pour le lieutenant Hobson, qui dut renoncer, dès lors, à tout espoir d'atteindre la terre ferme.

En effet, ce coup de vent de sud-est ne pouvait plus qu'éloigner l'île errante du continent américain, et la rejeter dans les courants si dangereux qui portaient au nord de l'océan Arctique.

Mais pouvait-on affirmer que l'île se fût jamais rapprochée de la côte pendant cette nuit terrible? N'était-ce qu'un pressentiment du lieutenant Hobson, et qui ne s'était pas réalisé? L'atmosphère était assez nette alors, la portée du regard pouvait s'étendre sur un rayon de plusieurs milles, et, cependant, il n'y avait pas même l'apparence d'une terre. Ne devait-on pas en revenir à l'hypothèse du sergent, et supposer qu'un bâtiment avait passé la nuit en vue de l'île, qu'un feu de bord avait apparu un instant, qu'un cri avait été jeté par quelque marin en détresse? Et ce bâtiment, ne devait-il pas avoir sombré dans la tourmente?

En tout cas, quelle que fût la cause, on ne voyait pas une épave en mer, pas un débris sur le rivage. L'Océan, contrarié maintenant par ce vent de terre, se soulevait en lames énormes auxquelles un navire eût difficilement résisté!

«Eh bien, mon lieutenant, dit le sergent Long, il faut bien en prendre son parti!

-- Il le faut, sergent, répondit Jasper Hobson, en passant la main sur son front, il faut rester sur notre île, il faut attendre l'hiver! Lui seul peut nous sauver!»

Il était midi alors. Jasper Hobson, voulant arriver avant le soir au Fort-Espérance, reprit aussitôt le chemin du cap Bathurst. Son compagnon et lui furent encore aidés au retour par le vent qui les prenait encore de dos. Ils étaient très inquiets, et se demandaient, non sans raison, si l'île n'avait pas achevé de se séparer en deux parties pendant cette lutte des éléments. L'entaille observée la veille ne s'était-elle pas prolongée sur toute sa largeur? N'étaient-ils pas maintenant séparés de leurs amis? Tout cela, ils pouvaient le craindre.

Ils arrivèrent bientôt à la futaie, qu'ils avaient traversée la veille. Des arbres, en grand nombre, gisaient sur le sol, les uns brisés par le tronc, les autres déracinés, arrachés de cette terre végétale dont la mince couche ne leur donnait pas un point d'appui suffisant. Les feuilles envolées ne laissaient plus apercevoir que de grimaçantes silhouettes, qui cliquetaient bruyamment au vent du sud-est.

Deux milles après avoir dépassé ce taillis dévasté, le lieutenant Hobson et le sergent Long arrivèrent au bord de l'entaille dont ils n'avaient pu reconnaître les dimensions dans l'obscurité. Ils l'examinèrent avec soin. C'était une fracture large de cinquante pieds environ, coupant le littoral à mi-chemin à peu près du cap Michel et de l'ancien port Barnett, et formant une sorte d'estuaire qui s'étendait à plus d'un mille et demi dans l'intérieur. Qu'une nouvelle tempête provoquât l'agitation de la mer, et l'entaille s'ouvrirait de plus en plus.

Le lieutenant Hobson, s'étant rapproché du littoral, vit, en ce moment, un énorme glaçon qui se détachait de l'île et s'en allait à la dérive.

«Oui! murmura le sergent Long, c'est là le danger!»

Tous deux revinrent alors d'un pas rapide dans l'ouest, afin de tourner l'énorme entaille, et, à partir de ce point, ils se dirigèrent directement vers le Fort-Espérance.

Ils n'observèrent aucun autre changement sur leur route. À quatre heures, ils franchissaient la poterne de l'enceinte et trouvaient tous leurs compagnons vaquant à leurs occupations habituelles.

Jasper Hobson dit à ses hommes qu'il avait voulu une dernière fois, avant l'hiver, chercher quelque trace du convoi promis par la capitaine Craventy, mais que ses recherches avaient été vaines.

«Allons, mon lieutenant, dit Marbre, je crois qu'il faut renoncer définitivement, pour cette année du moins, à voir nos camarades du Fort-Reliance?

-- Je le crois aussi, Marbre», répondit simplement Jasper Hobson, et il rentra dans la salle commune.

Mrs. Paulina Barnett et Madge furent mises au courant des deux faits qui avaient marqué l'exploration du lieutenant: l'apparition du feu, l'audition du cri. Jasper Hobson affirma que ni son sergent ni lui n'avaient pu être le jouet d'une illusion. Le feu avait été réellement vu, le cri réellement entendu. Puis, après mûres réflexions, tous furent d'accord sur ce point: qu'un navire en détresse avait passé pendant la nuit en vue de l'île, mais que l'île ne s'était point approchée du continent américain.

Cependant, avec le vent du sud-est, le ciel se nettoyait rapidement et l'atmosphère se dégageait des vapeurs qui l'obscurcissaient. Jasper Hobson put espérer, non sans raison, que le lendemain il serait à même de faire son point.

En effet, la nuit fut plus froide, et une neige fine tomba, qui couvrit tout le territoire de l'île. Le matin, en se levant, Jasper Hobson put saluer ce premier symptôme de l'hiver.

On était au 2 septembre. Le ciel se dégagea peu à peu des vapeurs qui l'embrumaient. Le soleil parut. Le lieutenant l'attendait. À midi, il fit une bonne observation de latitude, et, vers deux heures, un calcul d'angle horaire qui lui donna sa longitude.

Le résultat de ses observations fut:

Latitude: 70° 57'; Longitude: 170° 30'.

Ainsi donc, malgré la violence de l'ouragan, l'île errante s'était à peu près maintenue sur le même parallèle. Seulement, le courant l'avait encore reportée dans l'ouest. En ce moment, elle se trouvait par le travers du détroit de Behring, mais à quatre cents milles, au moins, dans le nord du cap Oriental et du cap du Prince-de-Galles, qui marquent la partie la plus resserrée du détroit.

Cette nouvelle situation était plus grave. L'île se rapprochait chaque jour de ce dangereux courant du Kamtchatka qui, s'il la saisissait dans ses eaux rapides, pouvait l'entraîner loin vers le nord. Évidemment, avant peu, son destin serait décidé: ou elle s'immobiliserait entre les deux courants contraires, en attendant que la mer se solidifiât autour d'elle, ou elle irait se perdre dans les solitudes des régions hyperboréennes!

Jasper Hobson, très péniblement affecté, mais voulant cacher ses inquiétudes, rentra seul dans sa chambre et ne parut plus de la journée. Ses cartes sous les yeux, il employa tout ce qu'il possédait d'invention, d'ingéniosité pratique, à imaginer quelque solution.

La température, pendant cette journée, s'abaissa de quelques degrés encore, et les brumes qui s'étaient levées le soir, au- dessus de l'horizon du sud-est, retombèrent en neige pendant la nuit suivante. Le lendemain, la couche blanche s'étendait sur une hauteur de deux pouces. L'hiver approchait enfin.

Ce jour-là, 3 septembre, Mrs. Paulina Barnett résolut de visiter sur une distance de quelques milles cette portion du littoral qui s'étendait entre le cap Bathurst et le cap Esquimau. Elle voulait reconnaître les changements que la tempête avait pu produire pendant les jours précédents. Très certainement, si elle eût proposé au lieutenant Hobson de l'accompagner dans cette exploration, celui-ci l'eût fait sans hésiter. Mais ne voulant pas l'arracher à ses préoccupations, elle se décida à partir sans lui, en emmenant Madge avec elle. Il n'y avait, d'ailleurs, aucun danger à craindre. Les seuls animaux réellement redoutables, les ours, semblaient avoir tous abandonné l'île à l'époque du tremblement de terre. Deux femmes pouvaient donc, sans imprudence, se hasarder aux environs du cap pour une excursion qui ne devait durer que quelques heures.

Madge accepta sans faire aucune réflexion la proposition de Mrs. Paulina Barnett, et toutes deux, sans avoir prévenu personne, dès huit heures du matin, armées du simple couteau à neige, la gourde et le bissac au côté, elles se dirigèrent vers l'ouest, après avoir descendu les rampes du cap Bathurst.

Déjà le soleil se traînait languissamment au-dessus de l'horizon, car il ne s'élevait dans sa culmination que de quelques degrés à peine. Mais ses obliques rayons étaient clairs, pénétrants, et ils fondaient encore la légère couche de neige en de certains endroits directement exposés à leur action dissolvante.

Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots, puffins, des oies sauvages, des canards de toutes espèces, voletaient par bandes et animaient le littoral. L'air était rempli du cri de ces volatiles, qui couraient incessamment du lagon à la mer, suivant que les eaux douces ou les eaux salées les attiraient.

Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les animaux à fourrures, martres, hermines, rats musqués, renards, étaient nombreux aux environs du Fort-Espérance. La factorerie eût pu sans peine remplir ses magasins. Mais à quoi bon, maintenant! Ces animaux inoffensifs, comprenant qu'on ne les chasserait pas, allaient, venaient sans crainte jusqu'au pied même de la palissade et se familiarisaient de plus en plus. Sans doute, leur instinct leur avait appris qu'ils étaient prisonniers dans cette île, prisonniers comme ses habitants, et un sort commun les rapprochait. Mais chose assez singulière et que Mrs. Paulina Barnett avait parfaitement remarquée, c'est que Marbre et Sabine, ces deux enragés chasseurs, obéissaient sans aucune contrainte aux ordres du lieutenant qui leur avait prescrit d'épargner absolument les animaux à fourrures, et ils ne semblaient pas éprouver le moindre désir de saluer d'un coup de fusil ce précieux gibier. Renards et autres n'avaient pas encore, il est vrai, leur robe hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur, mais ce motif ne suffisait pas à expliquer l'extraordinaire indifférence des deux chasseurs à leur endroit.