Chapter 20
-- Pourquoi, madame? répondit le lieutenant. Regardez bien cette portion de l'océan Arctique, et vous allez facilement le comprendre. Deux courants, dangereux pour nous, y coulent en sens inverse. Au point où ils se rencontrent, l'île serait forcément immobilisée, et à une grande distance de toute terre. En ce point précis, elle hivernerait pendant la mauvaise saison, et quand la débâcle des glaces se produirait, ou elle suivrait le courant du Kamtchatka jusqu'au milieu des contrées perdues du nord-ouest, ou elle subirait l'influence du courant de Behring et irait s'abîmer dans les profondeurs du Pacifique.
-- Cela n'arrivera pas, monsieur le lieutenant, dit Madge avec l'accent d'une foi sincère, Dieu ne le permettra pas.
-- Mais, reprit Mrs. Paulina Barnett, je ne puis imaginer sur quelle partie de la mer polaire nous flottons en ce moment, car je ne vois au large du cap Bathurst que ce dangereux courant du Kamtchatka qui porte directement vers le nord-ouest. N'est-il pas à craindre qu'il ne nous ait saisis dans son cours, et que nous ne fassions route vers les terres de la Géorgie septentrionale?
-- Je ne le pense pas, répondit Jasper Hobson, après un moment de réflexion.
-- Pourquoi n'en serait-il pas ainsi?
-- Parce que ce courant est rapide, madame, et que depuis trois mois, si nous l'avions suivi, nous aurions quelque côte en vue, -- ce qui n'est pas.
-- Où supposez-vous que nous nous trouvions alors? demanda la voyageuse.
-- Mais sans doute, répondit Jasper Hobson, entre ce courant du Kamtchatka et le littoral, probablement dans une sorte de vaste remous qui doit exister sur la côte.
-- Cela ne peut être, monsieur Hobson, répondit vivement Mrs. Paulina Barnett.
-- Cela ne peut être? répéta le lieutenant. Et pour quelle raison, madame?
-- Parce que l'île Victoria, prise dans un remous, et, par conséquent, sans direction fixe, eût certainement obéi à un mouvement de rotation quelconque. Or, puisque son orientation n'a pas changé depuis trois mois, c'est que cela n'est pas.
-- Vous avez raison, madame, répondit Jasper Hobson. Vous comprenez parfaitement ces choses et je n'ai rien à répondre à votre observation, -- à moins toutefois qu'il n'existe quelque courant inconnu qui ne soit point encore porté sur cette carte. Vraiment, cette incertitude est affreuse. Je voudrais être à demain pour être définitivement fixé sur la situation de l'île.
-- Demain arrivera», répondit Madge.
Il n'y avait donc plus qu'à attendre. On se sépara. Chacun reprit ses occupations habituelles. Le sergent Long prévint ses compagnons que le départ pour le Fort-Reliance, fixé au lendemain, n'aurait pas lieu. Il leur donna pour raison que, toute réflexion faite, la saison était trop avancée pour permettre d'atteindre la factorerie avant les grands froids, que l'astronome se décidait à subir un nouvel hivernage, afin de compléter ses observations météorologiques, que le ravitaillement du Fort-Espérance n'était pas indispensable, etc., -- toutes choses dont ces braves gens se préoccupaient peu.
Une recommandation spéciale fut faite aux chasseurs par le lieutenant Hobson, la recommandation d'épargner désormais les animaux à fourrures, dont il n'avait que faire, mais de se rabattre sur le gibier comestible, afin de renouveler les réserves de la factorerie. Il leur défendit aussi de s'éloigner du fort de plus de deux milles, ne voulant pas que Marbre, Sabine ou autres chasseurs se trouvassent inopinément en face d'un horizon de mer, là où se développait, il y a quelques mois, l'isthme qui réunissait la presqu'île Victoria au continent américain. Cette disparition de l'étroite langue de terre eût, en effet, dévoilé la situation.
Cette journée parut interminable au lieutenant Hobson. Il retourna plusieurs fois au sommet du cap Bathurst, seul ou accompagné de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse, âme vigoureusement trempée, ne s'effrayait aucunement. L'avenir ne lui paraissait pas redoutable. Elle plaisanta même en disant à Jasper Hobson que cette île errante, qui les portait alors, était peut-être le vrai véhicule pour aller au pôle Nord! Avec un courant favorable, pourquoi n'atteindrait-on pas cet inaccessible point du globe?
Le lieutenant Hobson hochait la tête en écoutant sa compagne développer cette théorie, mais ses yeux ne quittaient point l'horizon et cherchaient si quelque terre, connue ou inconnue, n'apparaîtrait pas au loin. Mais le ciel et l'eau se confondaient inséparablement sur une ligne circulaire dont rien ne troublait la netteté, -- ce qui confirmait Jasper Hobson dans cette pensée que l'île Victoria dérivait plutôt vers l'ouest qu'en toute autre direction.
«Monsieur Hobson, lui demanda Mrs. Paulina Barnett, est-ce que vous n'avez pas l'intention de faire le tour de notre île, et cela le plus tôt possible?
-- Si vraiment, madame, répondit le lieutenant Hobson. Dès que j'aurai relevé sa situation, je compte en reconnaître la forme et l'étendue. C'est une mesure indispensable pour apprécier dans l'avenir les modifications qui se produiraient. Mais il y a toute apparence qu'elle s'est rompue à l'isthme même, et que, par conséquent, la presqu'île tout entière s'est transformée en île par cette rupture.
-- Singulière destinée que la nôtre, monsieur Hobson! reprit Mrs. Paulina Barnett. D'autres reviennent de leurs voyages, après avoir ajouté quelques nouvelles terres au contingent géographique! Nous, au contraire, nous l'aurons amoindri, en rayant de la carte cette prétendue presqu'île Victoria!»
Le lendemain, 18 juillet, à dix heures du matin, par un ciel pur, Jasper Hobson prit une bonne hauteur du soleil. Puis, chiffrant ce résultat et celui de l'observation de la veille, il détermina mathématiquement la longitude du lieu.
Pendant l'opération, l'astronome n'avait pas même paru. Il boudait dans sa chambre, -- comme un grand enfant qu'il était, d'ailleurs, en dehors de la vie scientifique.
L'île se trouvait alors par 157°37' de longitude, à l'ouest du méridien de Greenwich.
La latitude obtenue la veille, au midi qui suivit l'éclipse, était, on le sait, de 73°7'20".
Le point fut reporté sur la carte, en présence de Mrs. Paulina Barnett et du sergent Long.
Il y eut là un moment d'extrême anxiété, et voici quel fut le résultat du pointage.
En ce moment, l'île errante se trouvait reportée dans l'ouest, ainsi que l'avait prévu le lieutenant Hobson, mais un courant non marqué sur la carte, un courant inconnu des hydrographes de ces côtes, l'entraînait évidemment vers le détroit de Behring. Tous les dangers pressentis par Jasper Hobson étaient donc à craindre, si, avant l'hiver, l'île Victoria n'était pas ramenée au littoral.
«Mais à quelle distance exacte sommes-nous du continent américain? demanda la voyageuse. Voilà, pour l'instant, quelle est la question intéressante.»
Jasper Hobson prit son compas et mesura avec soin la plus étroite portion de mer, laissée sur la carte entre le littoral et le soixante treizième parallèle.
«Nous sommes actuellement à plus de deux cent cinquante milles de cette extrémité nord de l'Amérique russe, formée par la pointe Barrow, répondit-il.
-- Il faudrait savoir alors de combien de milles l'île a dérivé depuis la position occupée autrefois par le cap Bathurst? demanda le sergent Long.
-- De sept cents milles au moins, répondit Jasper Hobson, après avoir à nouveau consulté la carte.
-- Et à quelle époque, à peu près, peut-on admettre que la dérive ait commencé?
-- Sans doute vers la fin d'avril, répondit le lieutenant Hobson. À cette époque, en effet, l'icefield s'est désagrégé, et les glaçons que le soleil ne fondait pas ont été entraînés vers le nord. On peut donc admettre que l'île Victoria, sollicitée par ce courant parallèle au littoral, dérive vers l'ouest depuis trois mois environ, ce qui donnerait une moyenne de neuf à dix milles par jour.
-- Mais n'est-ce point une vitesse considérable? demanda Mrs. Paulina Barnett.
-- Considérable en effet, répondit Jasper Hobson, et vous jugez jusqu'où nous pouvons être entraînés pendant les deux mois d'été qui laisseront libre encore cette portion de l'océan Arctique!»
Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long demeurèrent silencieux pendant quelques instants. Leurs yeux ne quittaient pas la carte de ces régions polaires qui se défendent si obstinément contre les investigations de l'homme, et vers lesquelles ils se sentaient irrésistiblement emportés!
«Ainsi, dans cette situation, nous n'avons rien à faire, rien à tenter? demanda la voyageuse.
-- Rien, madame, répondit le lieutenant Hobson, rien. Il faut attendre, il faut appeler de tous nos voeux cet hiver arctique, si généralement, si justement redouté des navigateurs, et qui seul peut nous sauver. L'hiver, c'est la glace, madame, et la glace, c'est notre ancre de salut, notre ancre de miséricorde, la seule qui puisse arrêter la marche de l'île errante.»
III.
Le tour de l'île.
À compter de ce jour, il fut décidé que le point serait fait, ainsi que cela se pratique à bord d'un navire, toutes les fois que l'état de l'atmosphère rendrait cette opération possible. Cette île Victoria, n'était-ce pas, désormais, un vaisseau désemparé, errant à l'aventure, sans voiles, sans gouvernail?
Le lendemain, après le relèvement, Jasper Hobson constata que l'île, sans avoir changé sa direction en latitude, s'était encore portée de quelques milles plus à l'ouest. Ordre fut donné au charpentier Mac Nap de procéder à la construction d'une vaste embarcation. Jasper Hobson donna pour prétexte qu'il voulait, l'été prochain, opérer une reconnaissance du littoral jusqu'à l'Amérique russe. Le charpentier, sans en demander davantage, s'occupa donc de choisir ses bois, et il prit pour chantier la grève située au pied du cap Bathurst, de manière à pouvoir lancer facilement son bateau à la mer.
Ce jour-là même, le lieutenant Hobson aurait voulu mettre à exécution ce projet qu'il avait formé de reconnaître ce territoire sur lequel ses compagnons et lui étaient emprisonnés maintenant. Des changements considérables pouvaient se produire dans la configuration de cette île de glace, exposée à l'influence de la température variable des eaux, et il importait d'en déterminer la forme actuelle, sa superficie, et même son épaisseur en de certains endroits. La ligne de rupture, très vraisemblablement l'isthme, devait être examinée avec soin, et, sur cette cassure neuve encore, peut-être distinguerait-on ces couches stratifiées de glace et de terre qui constituaient le sol de l'île.
Mais, ce jour-là, l'atmosphère s'embruma subitement, et une forte bourrasque, accompagnée de brumailles, se déclara dans l'après- dîner. Bientôt le ciel se chargea et la pluie tomba à torrents. Une grosse grêle crépita sur le toit de la maison, et même quelques coups d'un tonnerre éloigné se firent entendre, -- phénomène qui a été rarement observé sous des latitudes aussi hautes.
Le lieutenant Hobson dut retarder son voyage, et attendre que le trouble des éléments se fût apaisé. Mais pendant les journées des 20, 21 et 22 juillet, l'état du ciel ne se modifia pas. La tempête fut violente, le ciel se chargea, et les lames battirent le littoral avec un fracas assourdissant. Des avalanches liquides heurtaient le cap Bathurst, et si violemment que l'on pouvait craindre pour sa solidité, désormais fort problématique, puisqu'il ne se composait que d'une agrégation de terre et de sable sans base assurée. Ils étaient à plaindre, les navires exposés en mer à ce terrible coup de vent! Mais l'île errante ne ressentait rien de ces agitations des eaux, et son énorme masse la rendait indifférente aux colères de l'Océan.
Pendant la nuit du 22 au 23 juillet, la tempête s'apaisa subitement. Une forte brise, venant du nord-est, chassa les dernières brumes accumulées sur l'horizon. Le baromètre avait remonté de quelques lignes, et les conditions atmosphériques parurent favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son voyage.
Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient l'accompagner dans cette reconnaissance. Il s'agissait d'une absence d'un à deux jours, qui ne pouvait étonner les habitants de la factorerie, et on se munit en conséquence d'une certaine quantité de viande sèche, de biscuit et de quelques flacons de brandevin, qui ne chargerait pas trop le havresac des explorateurs. Les jours étaient très longs alors, et le soleil n'abandonnait l'horizon que pendant quelques heures.
Aucune rencontre d'animal dangereux n'était probablement à craindre. Les ours, guidés par leur instinct, semblaient avoir abandonné l'île Victoria, alors qu'elle était encore presqu'île. Cependant, par précaution, Jasper Hobson, le sergent et Mrs. Paulina Barnett elle-même s'armèrent de fusils. En outre, le lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le couteau à neige, qui n'abandonnent jamais un voyageur des régions polaires.
Pendant l'absence du lieutenant Hobson et du sergent Long, le commandement du fort revenait hiérarchiquement au caporal Joliffe, c'est-à-dire à sa petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu'il pouvait se fier à celle-ci. Quant à Thomas Black, on ne pouvait plus compter sur lui, pas même pour se joindre aux explorateurs. Toutefois, l'astronome promit de surveiller avec soin les parages du nord, pendant l'absence du lieutenant, et de noter les changements qui pourraient se produire, soit en mer, soit dans l'orientation de l'île.
Mrs. Paulina Barnett avait bien essayé de raisonner le pauvre savant, mais il ne voulut entendre à rien. Il se considérait, non sans raison, comme un mystifié de la nature, et il ne pardonnerait jamais à la nature une pareille mystification.
Après quelques bonnes poignées de main échangées en guise d'adieu, Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons quittèrent la maison du fort, franchirent la poterne, et se dirigeant vers l'ouest, ils suivirent la courbe allongée formée par le littoral depuis le cap Bathurst jusqu'au cap Esquimau.
Il était huit heures du matin. Les obliques rayons du soleil animaient la côte, en la piquant de lueurs fauves. Les dernières houles de la mer tombaient peu à peu. Les oiseaux, dispersés par la tempête, ptarmigans, guillemots, puffins, pétrels, étaient revenus par milliers. Des bandes de canards se hâtaient de regagner les bords du lac Barnett, courant sans le savoir au- devant du pot-au-feu de Mrs. Joliffe. Quelques lièvres polaires, des martres, des rats musqués, des hermines, se levaient devant les voyageurs, et s'enfuyaient, mais sans trop de hâte. Les animaux se sentaient évidemment portés à rechercher la société de l'homme, par le pressentiment d'un danger commun.
«Ils savent bien que la mer les entoure, dit Jasper Hobson, et qu'ils ne peuvent plus quitter cette île!
-- Ces rongeurs, lièvres ou autres, demanda Mrs. Paulina Barnett, n'ont-ils pas l'habitude, avant l'hiver, d'aller chercher au sud des climats plus doux?
-- Oui, madame, répondit Jasper Hobson; mais, cette fois, à moins qu'ils ne puissent s'enfuir à travers les champs de glace, ils devront rester emprisonnés comme nous, et il est à craindre que, pendant l'hiver, la plupart ne meurent de froid ou de faim.
-- J'aime à croire, dit le sergent Long, que ces bêtes-là nous rendront le service de nous alimenter, et il est fort heureux pour la colonie qu'elles n'aient point eu l'instinct de s'enfuir avant la rupture de l'isthme.
-- Mais les oiseaux nous abandonneront sans doute? demanda Mrs. Paulina Barnett.
-- Oui, madame, répondit Jasper Hobson. Tous ces échantillons de l'espèce volatile fuiront avec les premiers froids. Ils peuvent traverser, eux, de larges espaces sans se fatiguer, et, plus heureux que nous, ils sauront bien regagner la terre ferme.
-- Eh bien, pourquoi ne nous serviraient-ils pas de messagers? répondit la voyageuse.
-- C'est une idée, madame, et une excellente idée, dit le lieutenant Hobson. Rien ne nous empêchera de prendre quelques centaines de ces oiseaux et de leur attacher au cou un papier sur lequel sera mentionné le secret de notre situation. Déjà John Ross, en 1848, essaya, par un moyen analogue, de faire connaître la présence de ses navires, _l'Entreprise_ et l'_Investigator_, dans les mers polaires, aux survivants de l'expédition Franklin. Il prit dans des pièges quelques centaines de renards blancs, il leur riva au cou un collier de cuivre sur lequel étaient gravées les mentions nécessaires, puis il les lâcha en toutes directions.
-- Peut-être quelques-uns de ces messagers sont-ils tombés entre les mains des naufragés? dit Mrs. Paulina Barnett.
-- Peut-être, répondit Jasper Hobson. En tout cas, je me rappelle qu'un de ces renards, vieux déjà, fut pris par le capitaine Hatteras pendant son voyage de découverte, et ce renard portait encore au cou un collier à demi usé et perdu au milieu de sa blanche fourrure. Quant à nous, ce que nous ne pouvons faire avec des quadrupèdes, nous le ferons avec des oiseaux!»
Tout en causant ainsi, en formant des projets pour l'avenir, les deux explorateurs et leur compagne suivaient le littoral de l'île. Ils n'y remarquèrent aucun changement. C'étaient toujours ces mêmes rivages, très accores, recouverts de terre et de sable, mais ces rivages ne présentaient aucune cassure nouvelle qui pût faire supposer que le périmètre de l'île se fût récemment modifié. Toutefois, il était à craindre que l'énorme glaçon, en traversant des courants plus chauds, ne s'usât par sa base et ne diminuât d'épaisseur, hypothèse qui inquiétait très justement Jasper Hobson.
À onze heures du matin, les explorateurs avaient franchi les huit milles qui séparaient le cap Bathurst du cap Esquimau. Ils retrouvèrent sur ce point les traces du campement qu'avait occupé la famille de Kalumah. Des maisons de neige, il ne restait naturellement plus rien; mais les cendres refroidies et les ossements de phoques attestaient encore le passage des Esquimaux.
Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long firent halte en cet endroit, leur intention étant de passer les courtes heures de nuit à la baie des Morses, qu'ils comptaient atteindre quelques heures plus tard. Ils déjeunèrent, assis sur une légère extumescence du sol, recouverte d'une herbe maigre et rare. Devant leurs yeux se développait un bel horizon de mer, tracé avec une grande netteté. Ni une voile, ni un iceberg n'animait cet immense désert d'eau.
«Est-ce que vous seriez très surpris, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, si quelque bâtiment se montrait à nos yeux en ce moment?
-- Très surpris, non, madame, répondit le lieutenant Hobson, mais je le serais agréablement, je l'avoue. Pendant la belle saison, il n'est pas rare que les baleiniers de Behring s'avancent jusqu'à cette latitude, surtout depuis que l'océan Arctique est devenu le vivier des cachalots et des baleines. Mais nous sommes au 23 juillet, et l'été est déjà bien avancé. Toute la flottille de pêche se trouve, sans doute, en ce moment dans le golfe Kotzebue, à l'entrée du détroit. Les baleiniers défient, et avec raison, des surprises de la mer Arctique. Ils redoutent les glaces et ont souci de ne point se laisser enfermer par elles. Or, précisément, ces icebergs, ces icestreams, cette banquise qu'ils craignent tant, ces glaces enfin, ce sont elles que nous appelons de tous nos voeux!
-- Elles viendront, mon lieutenant, répondit le sergent Long, ayons patience, et avant deux mois les lames du large ne battront plus le cap Esquimau.
-- Le cap Esquimau! dit en souriant Mrs. Paulina Barnett, mais ce nom, cette dénomination, ainsi que toutes celles que nous avons données aux anses et aux pointes de la presqu'île, sont peut-être un peu bien aventurés! Nous avons déjà perdu le port Barnett, la Paulina-river, qui sait si le cap Esquimau et la baie des Morses ne disparaîtront pas à leur tour?
-- Ils disparaîtront aussi, madame, répondit Jasper Hobson, et, après eux, l'île Victoria tout entière, puisque rien ne la rattache plus au continent et qu'elle est fatalement condamnée à périr! Ce résultat est inévitable, et nous nous serons inutilement mis en frais de nomenclature géographique! Mais, en tout cas, nos dénominations n'avaient point encore été adoptées par la Société royale, et l'honorable Roderick Murchison[10] n'aura aucun nom à effacer de ses cartes.
-- Si, un seul! dit le sergent.
-- Lequel? demanda Jasper Hobson.
-- Le cap Bathurst, répondit le sergent.
-- En effet, vous avez raison, le cap Bathurst est maintenant à rayer de la cartographie polaire!»
Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs. À une heure après midi, ils se disposèrent à continuer leur voyage.
Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap Esquimau, porta un dernier regard sur la mer environnante. Puis, n'ayant rien vu qui pût solliciter son attention, il redescendit et rejoignit Mrs. Paulina Barnett, qui l'attendait près du sergent.
«Madame, lui demanda-t-il, vous n'avez point oublié la famille d'indigènes que nous rencontrâmes ici même, quelque temps avant la fin de l'hiver?
-- Non, monsieur Hobson, répondit la voyageuse, et j'ai conservé de cette bonne petite Kalumah un excellent souvenir. Elle a même promis de venir nous revoir au Fort-Espérance, promesse qu'il lui sera maintenant impossible de remplir. Mais à quel propos me faites-vous cette question?
-- Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait auquel je n'ai pas attaché assez d'importance alors, et qui me revient maintenant à l'esprit.
-- Et lequel?
-- Vous souvenez-vous de cette sorte d'étonnement inquiet que ces Esquimaux manifestèrent en voyant que nous avions fondé une factorerie au pied du cap Bathurst?
-- Parfaitement, monsieur Hobson.
-- Vous rappelez-vous aussi que j'ai insisté à cet égard pour comprendre, pour deviner la pensée de ces indigènes, mais que je n'ai pu y parvenir?
-- En effet.
-- Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je m'explique leurs hochements de tête. Ces Esquimaux, par tradition, par expérience, enfin par une raison quelconque, connaissaient la nature et l'origine de la presqu'île Victoria. Ils savaient que nous n'avions pas bâti sur un terrain solide. Mais, sans doute, les choses étant ainsi depuis des siècles, ils n'ont pas cru le danger imminent, et c'est pourquoi ils ne se sont pas expliqués d'une façon plus catégorique.
-- Cela doit être, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, mais très certainement Kalumah ignorait ce que soupçonnaient ses compagnons, car, si elle l'avait su, la pauvre enfant n'aurait pas hésité à nous l'apprendre.»
Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea l'opinion de Mrs. Paulina Barnett.
«Il faut avouer que c'est une bien grande fatalité, dit alors le sergent, que nous soyons venus nous installer sur cette presqu'île, précisément à l'époque où elle allait se détacher du continent pour courir les mers! Car enfin, mon lieutenant, il y avait longtemps, bien longtemps que les choses étaient en cet état! Des siècles peut-être!
-- Vous pouvez dire des milliers et des milliers d'années, sergent Long, répondit Jasper Hobson. Songez donc que la terre végétale que nous foulons en ce moment a été apportée par les vents parcelle par parcelle, que ce sable a volé jusqu'ici grain à grain! Pensez au temps qu'il a fallu à ces semences de sapins, de bouleaux, d'arbousiers pour se multiplier, pour devenir des arbrisseaux et des arbres! Peut-être ce glaçon qui nous porte était-il formé et soudé au continent avant même l'apparition de l'homme sur la terre!
-- Eh bien, s'écria le sergent Long, il aurait bien dû attendre encore quelques siècles avant de s'en aller à la dérive, ce glaçon capricieux! Cela nous eût épargné bien des inquiétudes et, peut- être, bien des dangers!»
Cette très juste réflexion du sergent Long termina la conversation, et on se remit en route.