Le pays des fourrures

Chapter 19

Chapter 193,688 wordsPublic domain

Le lieutenant, résolu à se taire tant qu'il le pourrait et à cacher une situation à laquelle il n'y avait présentement aucun remède, rappela toute son énergie. Par un suprême effort de volonté, qui n'échappa point à Mrs. Paulina Barnett, il redevint maître de lui-même, et il s'employa à consoler de son mieux l'infortuné Thomas Black, qui, lui, se lamentait et s'arrachait les cheveux.

Car l'astronome ne se doutait en aucune façon du phénomène dont il était victime. N'ayant pas, comme le lieutenant, observé les étrangetés de ce territoire, il ne pouvait rien comprendre, rien imaginer en dehors de ce fait si malencontreux, à savoir: que, ce jour-là, à l'heure indiquée, la lune n'avait point occulté entièrement le soleil. Mais que devait-il naturellement penser? Que, à la honte des observatoires, les éphémérides étaient fausses, et que cette éclipse tant désirée, son éclipse à lui, Thomas Black, qu'il était venu chercher si loin et au prix de tant de fatigues, n'avait jamais dû être «totale» pour cette zone du sphéroïde terrestre, comprise sur le soixante-dixième parallèle! Non! jamais il n'eût admis cela! Jamais! Aussi son désappointement était-il grand, et il devait l'être. Mais Thomas Black allait bientôt apprendre la vérité.

Cependant, Jasper Hobson, laissant croire à ses compagnons que l'incident de l'éclipse manquée ne pouvait intéresser que l'astronome et ne les concernait en rien, les avait engagés à reprendre leurs travaux, ce qu'ils allaient faire. Mais, au moment où ils se préparaient à quitter le sommet du cap Bathurst, afin de rentrer dans la factorerie, le caporal Joliffe, s'arrêtant soudain:

«Mon lieutenant, dit-il en s'approchant, la main au bonnet, pourrais-je vous faire une simple question?

-- Sans doute, caporal, répondit Jasper Hobson, qui ne savait trop où son subordonné voulait en venir. Voyons, parlez!»

Mais le caporal ne parlait pas. Il hésitait. Sa petite femme le poussa du coude.

«Eh bien, mon lieutenant, reprit le caporal, c'est à propos de ce soixante-dixième degré de latitude. Si j'ai bien compris, nous ne sommes pas où vous croyiez être...»

Le lieutenant fronça le sourcil. «En effet, répondit-il évasivement... nous nous étions trompés dans nos calculs... notre première observation a été fausse. Mais pourquoi... en quoi cela peut-il vous préoccuper?

-- C'est à cause de la paie, mon lieutenant, répondit le caporal, qui prit un air très malin. Vous savez bien, la double paie promise par la Compagnie...»

Jasper Hobson respira. En effet, ses hommes, on s'en souvient, avaient droit à une solde plus élevée, s'ils parvenaient à s'établir sur le soixante-dixième parallèle ou au-dessus. Le caporal Joliffe, toujours intéressé, n'avait vu en tout cela qu'une question d'argent, et il pouvait craindre que la prime ne fût point encore acquise.

«Rassurez-vous, caporal, répondit Jasper Hobson en souriant, et rassurez aussi vos braves camarades. Notre erreur, qui est vraiment inexplicable, ne vous portera heureusement aucun préjudice. Nous ne sommes pas au-dessous, mais au-dessus du soixante-dixième parallèle, et, par conséquent, vous serez payés double.

-- Merci, mon lieutenant, dit le caporal, dont le visage rayonna, merci. Ce n'est pas que l'on tienne à l'argent, mais c'est ce maudit argent qui vous tient.»

Sur cette réflexion, le caporal Joliffe et ses compagnons se retirèrent sans soupçonner en aucune façon la terrible et étrange modification qui s'était accomplie dans la nature et la situation de ce territoire.

Le sergent Long se disposait aussi à redescendre vers la factorerie, quand Jasper Hobson, l'arrêtant, lui dit:

«Restez, sergent Long.»

Le sous-officier fit demi-tour sur ses talons et attendit que le lieutenant lui adressât la parole.

Les seules personnes qui occupaient alors le sommet du promontoire étaient Mrs. Paulina Barnett, Madge, Thomas Black, le lieutenant et le sergent.

Depuis l'incident de l'éclipse, la voyageuse n'avait pas prononcé une parole. Elle interrogeait du regard Jasper Hobson, qui semblait l'éviter. Le visage de la courageuse femme montrait plus de surprise que d'inquiétude. Avait-elle compris? L'éclaircissement s'était-il brusquement fait à ses yeux comme aux yeux du lieutenant Hobson? Connaissait-elle la situation, et son esprit pratique en avait-il déduit les conséquences? Quoi qu'il en fût, elle se taisait et demeurait appuyée sur Madge, dont le bras entourait sa taille.

Quant à l'astronome, il allait et venait. Il ne pouvait tenir en place. Ses cheveux étaient hérissés. Il gesticulait. Il frappait dans ses mains et les laissait retomber. Des interjections de désespoir s'échappaient de ses lèvres. Il montrait le poing au soleil! Il le regardait en face, au risque de se brûler les yeux!

Enfin, après quelques minutes, son agitation intérieure se calma. Il sentit qu'il pourrait parler, et, les bras croisés, l'oeil enflammé, la face colère, le front menaçant, il vint se planter carrément devant le lieutenant Hobson.

«À nous deux! s'écria-t-il, à nous deux, monsieur l'agent de la Compagnie de la baie d'Hudson!»

Cette appellation, ce ton, cette pose ressemblaient singulièrement à une provocation. Jasper Hobson ne voulut point s'y arrêter, et il se contenta de regarder le pauvre homme, dont il comprenait bien le désappointement immense.

«Monsieur Hobson, dit Thomas Black avec l'accent d'une irritation mal contenue, m'apprendrez-vous ce que cela signifie, s'il vous plaît? Est-ce une mystification provenant de votre fait? Dans ce cas, monsieur, elle frapperait plus haut que moi, entendez-vous, et vous pourriez avoir à vous en repentir!

-- Que voulez-vous dire, monsieur Black? demanda tranquillement Jasper Hobson.

-- Je veux dire, monsieur, reprit l'astronome, que vous vous étiez engagé à conduire votre détachement sur la limite du soixante- dixième degré de latitude...

-- Ou au-delà, répondit Jasper Hobson.

-- Au-delà, monsieur, s'écria Thomas Black. Eh! qu'avais-je à faire au-delà? Pour observer cette éclipse totale de soleil, je ne devais pas m'écarter de la ligne d'ombre circulaire que délimitait, en cette partie de l'Amérique anglaise, le soixante- dixième parallèle, et nous voilà à trois degrés au-dessus!

-- Eh bien, monsieur Black, répondit Jasper Hobson du ton le plus tranquille, nous nous sommes trompés, voilà tout.

-- Voilà tout! s'écria l'astronome, que le calme du lieutenant exaspérait.

-- Je vous ferai d'ailleurs observer, reprit Jasper Hobson, que si je me suis trompé, vous avez partagé mon erreur, vous, monsieur Black, car, à notre arrivée au cap Bathurst, c'est ensemble, vous avec vos instruments, moi avec les miens, que nous avons relevé sa situation en latitude. Vous ne pouvez donc me rendre responsable d'une erreur d'observation que vous avez commise pour votre part!»

À cette réponse, Thomas Black fut aplati, et, malgré sa profonde irritation, ne sut que répliquer. Pas d'excuse admissible! S'il y avait eu faute, il était coupable, lui aussi. Et, dans l'Europe savante, à l'observatoire de Greenwich, que penserait-on d'un astronome assez maladroit pour se tromper dans une observation de latitude? Un Thomas Black commettre une erreur de trois degrés en prenant la hauteur du soleil, et en quelles circonstances? Quand la détermination exacte d'un parallèle devait le mettre à même d'observer une éclipse totale, dans des conditions qui ne devaient plus se reproduire avant longtemps! Thomas Black était un savant déshonoré!

«Mais comment, s'écria-t-il en s'arrachant encore une fois les cheveux, comment ai-je pu me tromper ainsi? Mais je ne sais donc plus manier un sextant! Je ne sais donc plus calculer un angle! Je suis donc aveugle! S'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à me précipiter du haut de ce promontoire, la tête la première!...

-- Monsieur Black, dit alors Jasper Hobson d'une voix grave, ne vous accusez pas, vous n'avez commis aucune erreur d'observation, vous n'avez aucun reproche à vous faire!

-- Alors, vous seul...

-- Je ne suis pas plus coupable que vous, monsieur Black. Veuillez m'écouter, je vous en prie, vous aussi, madame, ajouta-t-il en se retournant vers Mrs. Paulina Barnett; vous aussi, Madge, vous aussi, sergent Long. Je ne vous demande qu'une chose, le secret le plus absolu sur ce que je vais vous apprendre. Il est inutile d'effrayer, de désespérer peut-être nos compagnons d'hivernage.»

Mrs. Paulina Barnett, sa compagne, le sergent, Thomas Black, s'étaient rapprochés du lieutenant. Ils ne répondirent pas, mais il y eut comme un consentement tacite à garder le secret sur la révélation qui allait leur être faite.

«Mes amis, dit Jasper Hobson, quand, il y a un an, arrivés en ce point de l'Amérique anglaise, nous avons relevé la position du cap Bathurst, ce cap se trouvait situé exactement sur le soixante- dixième parallèle, et si maintenant il se trouve au-delà du soixante-douzième degré de latitude, c'est-à-dire à trois degrés plus au nord, c'est qu'il a dérivé.

-- Dérivé! s'écria Thomas Black. À d'autres, monsieur! Depuis quand un cap dérive-t-il?

-- Cela est pourtant ainsi, monsieur Black; répondit gravement le lieutenant Hobson. Toute cette presqu'île Victoria n'est plus qu'une île de glace. Le tremblement de terre l'a détachée du littoral américain, et maintenant un des grands courants arctiques l'entraîne!...

-- Où? demanda le sergent Long.

-- Où il plaira à Dieu!» répondit Jasper Hobson. Les compagnons du lieutenant demeurèrent silencieux. Leurs regards se portèrent involontairement vers le sud, au-delà des vastes plaines, du côté de l'isthme rompu, mais de la place qu'ils occupaient, sauf vers le nord, ils ne pouvaient apercevoir l'horizon de mer qui maintenant les entourait de toutes parts. Si le cap Bathurst eût mesuré quelques centaines de pieds de plus au-dessus du niveau de l'Océan, le périmètre de leur domaine serait nettement apparu à leurs yeux, et ils auraient vu qu'il s'était changé en île.

Une vive émotion leur serra le coeur, à la vue du Fort-Espérance et de ses habitants, entraînés au large de toute terre, et devenus avec lui le jouet des vents et des flots.

«Ainsi, monsieur Hobson, dit alors Mrs. Paulina Barnett, ainsi s'expliquent toutes les singularités inexplicables que vous aviez observées sur ce territoire?

-- Oui, madame, répondit le lieutenant, tout s'explique. Cette presqu'île Victoria, île maintenant, que nous croyions, que nous devions croire inébranlablement fixée sur sa base, n'était qu'un vaste glaçon, soudé depuis des siècles au continent américain. Peu à peu, le vent y a jeté la terre, le sable, et semé ces germes qui ont produit les bois et les mousses. Les nuages lui ont versé l'eau douce du lagon et de la petite rivière. La végétation l'a transformée! Mais sous ce lac, sous cette terre, sous ce sable, sous nos pieds enfin, il existe un sol de glace qui flotte sur la mer, en raison de sa légèreté spécifique. Oui! c'est un glaçon qui nous porte et qui nous emporte, et voilà pourquoi, depuis que nous l'habitons, nous n'avons trouvé ni un caillou, ni une pierre à sa surface! Voilà pourquoi ses rivages étaient coupés à pic, pourquoi, lorsque nous avons creusé le piège à rennes, la glace est apparue à dix pieds au-dessous du sol, pourquoi, enfin, la marée était insensible sur ce littoral, puisque le flux et le reflux soulevaient et abaissaient toute la presqu'île avec eux!

-- Tout s'explique, en effet, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, et vos pressentiments ne vous ont pas trompé. Je vous demanderai, cependant, à propos de ces marées, pourquoi, nulles maintenant, elles étaient encore légèrement sensibles à notre arrivée au cap Bathurst?

-- Précisément, madame, répondit le lieutenant Hobson, parce que, à notre arrivée, la presqu'île tenait encore par son isthme flexible au continent américain. Elle opposait ainsi une certaine résistance au flux, et, sur son littoral du nord, la surface des eaux se déplaçait de deux pieds environ, au lieu des vingt pieds qu'elle aurait dû marquer au-dessus de l'étiage. Aussi, du moment que la rupture a été produite par le tremblement de terre, du moment que la presqu'île, libre tout entière, a pu monter et descendre avec le flot et le jusant, la marée est devenue absolument nulle, et c'est ce que nous avons constaté ensemble, il y a quelques jours, au moment de la nouvelle lune!»

Thomas Black, malgré son désespoir bien naturel, avait écouté avec un extrême intérêt les explications de Jasper Hobson. Les conséquences émises par le lieutenant durent lui paraître absolument justes; mais, furieux qu'un pareil phénomène, si rare, si inattendu, si «absurde», -- ainsi disait-il, --se fût précisément produit pour lui faire manquer l'observation de son éclipse, il ne dit pas un mot, et demeura sombre et, pour ainsi dire, tout honteux.

«Pauvre monsieur Black! dit alors Mrs. Paulina Barnett, il faut convenir que jamais astronome, depuis que le monde existe, ne s'est vu exposé à pareille mésaventure!

-- En tout cas, madame, répondit Jasper Hobson, il n'y a aucunement de notre faute! On ne pourra rien reprocher, ni à vous, ni à moi. La nature a tout fait, et elle est la seule coupable! Le tremblement de terre a brisé le lien qui rattachait la presqu'île au continent, et nous sommes bien réellement emportés sur une île flottante. Et cela explique encore pourquoi les animaux à fourrures et autres, emprisonnés comme nous sur ce territoire, sont si nombreux aux environs du fort!

-- Et pourquoi, dit Madge, nous n'avons pas eu, depuis la belle saison, la visite de ces concurrents dont vous redoutiez la présence, monsieur Hobson!

-- Et pourquoi, ajouta le sergent, le détachement envoyé par le capitaine Craventy n'a pu arriver jusqu'au cap Bathurst!

-- Et pourquoi, enfin, dit Mrs. Paulina Barnett, en regardant le lieutenant, je dois renoncer à tout espoir, pour cette année du moins, de retourner en Europe!»

La voyageuse avait fait cette dernière réflexion d'un ton qui prouvait qu'elle se résignait à son sort beaucoup plus philosophiquement qu'on ne l'aurait supposé. Elle semblait avoir pris soudain son parti de cette étrange situation, qui lui réservait, sans doute, une série d'observations intéressantes. D'ailleurs, quand elle se fût désespérée, quand tous ses compagnons se seraient plaints, quand ils auraient récriminé, pouvaient-ils empêcher ce qui était? pouvaient-ils enrayer la course de l'île errante? pouvaient-ils, par une manoeuvre quelconque, la rattacher à un continent? Non. Dieu seul disposait de l'avenir du Fort-Espérance. Il fallait donc se soumettre à sa volonté.

II.

Où l'on est.

La situation nouvelle, imprévue, créée aux agents de la Compagnie, voulait être étudiée avec le plus grand soin, et c'est ce que Jasper Hobson avait hâte de faire, la carte sous les yeux. Mais il fallait nécessairement attendre au lendemain, afin de relever la position en longitude de l'île Victoria -- c'est le nom qui lui fut conservé --, comme elle venait de l'être en latitude. Pour faire ce calcul, il était nécessaire de prendre deux hauteurs du soleil, avant et après midi, et de mesurer deux angles horaires.

À deux heures du soir, le lieutenant Hobson et Thomas Black relevèrent au sextant l'élévation du soleil au-dessus de l'horizon. Le lendemain, ils comptaient, vers dix heures du matin, recommencer la même opération, afin de déduire des deux hauteurs la longitude du point alors occupé par l'île sur l'Océan polaire.

Mais ils ne redescendirent pas immédiatement au fort, et la conversation continua assez longtemps entre Jasper Hobson, l'astronome, le sergent, Mrs. Paulina Barnett et Madge. Cette dernière ne songeait guère à elle, étant toute résignée aux volontés de la Providence. Quant à sa maîtresse, sa «fille Paulina», elle ne pouvait la regarder sans émotion, songeant aux épreuves et peut-être aux catastrophes que l'avenir lui réservait. Madge était prête à donner sa vie pour Paulina, mais ce sacrifice sauverait-il celle qu'elle aimait plus que tout au monde? En tout cas, elle le savait, Mrs. Paulina Barnett n'était pas femme à se laisser abattre. Cette âme vaillante envisageait déjà l'avenir sans terreur, et, il faut le dire, elle n'aurait encore eu aucune raison de désespérer.

En effet, il n'y avait pas péril imminent pour les habitants du Fort-Espérance, et même tout portait à croire qu'une catastrophe suprême serait conjurée. C'est ce que Jasper Hobson expliqua clairement à ses compagnons.

Deux dangers menaçaient l'île flottante, au large du continent américain, deux seulement:

Ou elle serait entraînée par les courants de la mer libre jusqu'à ces hautes latitudes polaires, d'où l'on ne revient pas.

Ou les courants l'emporteraient au sud, peut-être à travers le détroit de Behring, et jusque dans l'océan Pacifique.

Dans le premier cas, les hiverneurs, pris par les glaces, barrés par l'infranchissable banquise, n'ayant plus aucune communication possible avec leurs semblables, périraient de froid ou de faim dans les solitudes hyperboréennes.

Dans le second cas, l'île Victoria, repoussée par les courants jusque dans les eaux plus chaudes du Pacifique, fondrait peu à peu par sa base et s'abîmerait sous les pieds de ses habitants.

Dans cette double hypothèse, c'était la perte inévitable du lieutenant Jasper Hobson, de tous ses compagnons et de la factorerie élevée au prix de tant de fatigues.

Mais ces deux cas se présenteraient-ils l'un ou l'autre? Non. Ce n'était pas probable.

En effet, la saison d'été était fort avancée. Avant trois mois, la mer serait solidifiée sous les premiers froids du pôle. Le champ de glace s'établirait sur toute la mer, et, au moyen des traîneaux, on pourrait gagner la terre la plus rapprochée, soit l'Amérique russe, si l'île s'était maintenue dans l'est, soit la côte d'Asie, si, au contraire, elle avait été repoussée dans l'ouest.

«Car, ajoutait Jasper Hobson, nous ne sommes aucunement maîtres de notre île flottante. N'ayant point de voile à hisser comme sur un navire, nous ne pouvons lui imprimer une direction. Où elle nous mènera, nous irons.»

L'argumentation du lieutenant Hobson, très claire, très nette, fut admise sans contestation. Il était certain que les grands froids de l'hiver souderaient au vaste icefield l'île Victoria, et il était présumable même qu'elle ne dériverait ni trop au nord ni trop au sud. Or, quelques cents milles à franchir sur les champs de glace n'étaient pas pour embarrasser ces hommes courageux et résolus, habitués aux climats polaires et aux longues excursions des contrées arctiques. Ce serait, il est vrai, abandonner ce Fort-Espérance, objet de tous leurs soins, ce serait perdre le bénéfice de tant de travaux menés à bonne fin, mais qu'y faire? La factorerie, établie sur ce sol mouvant, ne devait plus rendre aucun service à la Compagnie de la baie d'Hudson. D'ailleurs, un jour ou l'autre, tôt ou tard, un effondrement de l'île l'entraînerait au fond de l'Océan. Il fallait donc l'abandonner, dès que les circonstances le permettraient.

La seule chance défavorable -- et le lieutenant insista particulièrement sur ce point --, c'était que pendant huit à neuf semaines encore, avant la solidification de la mer Arctique, l'île Victoria fût entraînée trop au nord ou trop au sud. Et l'on voit, en effet, dans les récits des hiverneurs, des exemples de dérives qui se sont accomplies sur un très long espace et sans qu'on ait pu les enrayer.

Tout dépendait donc des courants inconnus qui s'établissaient à l'ouvert du détroit de Behring, et il importait de relever avec soin leur direction sur la carte de l'océan Arctique. Jasper Hobson possédait une de ces cartes, et il pria Mrs. Paulina Barnett, Madge, l'astronome et le sergent de le suivre dans sa chambre; mais avant de quitter le sommet du cap Bathurst, il leur recommanda encore une fois le secret le plus absolu sur la situation actuelle.

«La situation n'est pas désespérée, tant s'en faut, ajouta-t-il, et, par conséquent, je trouve inutile de jeter le trouble dans l'esprit de nos compagnons, qui ne feraient peut-être pas comme nous la part des bonnes et des mauvaises chances.

-- Cependant, fit observer Mrs. Paulina Barnett, ne serait-il pas prudent de construire dès maintenant une embarcation assez grande pour nous contenir tous, et qui pût tenir la mer pendant une traversée de quelques centaines de milles?

-- Cela sera prudent, en effet, répondit le lieutenant Hobson, et nous le ferons. J'imaginerai quelque prétexte pour commencer ce travail sans retard, et je donnerai des ordres en conséquence au maître charpentier pour qu'il procède à la construction d'une embarcation solide. Mais, pour moi, ce mode de rapatriement ne devra être qu'un pis aller. L'important, c'est d'éviter de se trouver sur l'île au moment de la dislocation des glaces, et nous devrons tout faire pour gagner à pied le continent, dès que l'Océan aura été solidifié par l'hiver.»

C'était, en effet, la meilleure façon de procéder. Il fallait au moins trois mois pour qu'une embarcation de trente à trente-cinq tonneaux fût construite, et, à ce moment, on ne pourrait s'en servir, puisque la mer ne serait plus libre. Mais si alors le lieutenant pouvait rapatrier la petite colonie en la guidant à travers le champ de glace jusqu'au continent, ce serait un heureux dénouement de la situation, car embarquer tout son monde à l'époque de la débâcle serait un expédient fort périlleux. C'était donc avec raison que Jasper Hobson regardait ce bateau projeté comme un pis aller, et son opinion fut partagée de tous.

Le secret fut de nouveau promis au lieutenant Hobson, qui était le meilleur juge de la question; et quelques minutes plus tard, après avoir quitté le cap Bathurst, les deux femmes et les trois hommes s'attablaient dans la grande salle du Fort-Espérance, salle alors inoccupée, car chacun vaquait aux travaux du dehors.

Une excellente carte des courants atmosphériques et océaniques fut apportée par le lieutenant, et l'on procéda à un examen minutieux de cette portion de la mer Glaciale qui s'étend depuis le cap Bathurst jusqu'au détroit de Behring.

Deux courants principaux divisent ces parages dangereux compris entre le Cercle polaire et cette zone peu connue, appelée «passage du nord-ouest», depuis l'audacieuse découverte de Mac Clure, -- du moins les observations hydrographiques n'en désignent pas d'autres.

L'un porte le nom de courant du Kamtchatka. Après avoir pris naissance au large de la presqu'île de ce nom, il suit la côte asiatique et traverse le détroit de Behring en touchant le cap Oriental, pointe avancée du pays des Tchouktchis. Sa direction générale du sud au nord s'infléchit brusquement à six cents milles environ au-delà du détroit, et il se développe franchement vers l'est, à peu près suivant le parallèle du passage de Mac Clure, qu'il tend sans doute à rendre praticable pendant les quelques mois de la saison chaude.

L'autre courant, nommé courant de Behring, se dirige en sens contraire. Après avoir prolongé la côte américaine de l'est à l'ouest et à cent milles au plus du littoral, il va, pour ainsi dire, heurter le courant du Kamtchatka, à l'ouvert du détroit, puis, descendant au sud et se rapprochant des rivages de l'Amérique russe, il finit par se briser à travers la mer de Behring sur cette espèce de digue circulaire des îles Aléoutiennes.

Cette carte donnait fort exactement le résumé des observations nautiques les plus récentes. On pouvait donc s'y fier.

Jasper Hobson l'examina attentivement avant de se prononcer. Puis, après avoir passé la main sur son front, comme s'il eût voulu chasser quelque fâcheux pressentiment:

«Il faut espérer, mes amis, dit-il, que la fatalité ne nous entraînera pas jusqu'à ces lointains parages. Notre île errante courrait le risque de n'en plus jamais sortir.

-- Et pourquoi, monsieur Hobson? demanda vivement Mrs. Paulina Barnett.