Le pays des fourrures

Chapter 14

Chapter 143,705 wordsPublic domain

Les distractions se prenaient en commun, à certaines heures, et le dimanche pendant toute la journée. C'était, avant tout, la lecture. La Bible et quelques livres de voyage composaient uniquement la bibliothèque du fort, mais ce menu suffisait à ces braves gens. Le plus ordinairement, Mrs. Paulina Barnett faisait la lecture, et ses auditeurs éprouvaient véritablement un grand plaisir à l'entendre. Les histoires bibliques comme les récits de voyage prenaient un charme tout particulier, lorsque sa voix pénétrante, convaincue, lisait quelque chapitre des livres saints. Les imaginaires personnages, les héros légendaires s'animaient et vivaient alors d'une vie surprenante. Aussi était-ce un contentement général, lorsque l'aimable femme prenait son livre à l'heure accoutumée. Elle était, d'ailleurs, l'âme de ce petit monde, s'instruisant et instruisant les autres, donnant un avis et demandant un conseil, prête partout et toujours à rendre service. Elle réunissait en elle toutes les grâces d'une femme, toutes ses bontés jointes à l'énergie morale d'un homme: double qualité, double valeur aux yeux de ces rudes soldats qui en raffolaient et eussent donné leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Paulina Barnett partageait l'existence commune, qu'elle ne se confinait point dans sa cabine, qu'elle travaillait au milieu de ses compagnons d'hivernage, et qu'enfin, par ses interrogations, par ses demandes, elle provoquait chacun à se mêler à la conversation. Rien ne chômait donc au Fort-Espérance, ni les mains, ni les langues. On travaillait, on causait, et, il faut ajouter, on se portait bien. De là une bonne humeur qui entretenait la bonne santé et triomphait des ennuis de cette longue séquestration.

Cependant, la tempête ne diminuait pas. Depuis trois jours, les hiverneurs étaient confinés dans la maison, et le chasse-neige se déchaînait toujours avec la même intensité. Jasper Hobson s'impatientait. Il devenait urgent de renouveler l'atmosphère intérieure, trop chargée d'acide carbonique, et déjà les lampes pâlissaient dans ce milieu malsain. On voulut alors mettre en jeu les pompes à air; mais les tuyaux étaient naturellement engorgés de glace, et elles ne fonctionnèrent pas, n'étant destinées à agir que dans le cas où la maison n'eût pas été ensevelie sous de telles masses de neige. Il fallut donc aviser. Le lieutenant prit conseil du sergent Long, et il fut décidé, le 23 novembre, qu'une des fenêtres percée sur la façade antérieure, à l'extrémité du couloir, serait ouverte, le vent donnant avec moins de violence de ce côté.

Ce ne fut point une petite affaire. Les battants furent facilement rabattus à l'intérieur, mais le volet, pressé par les blocs durcis, résista à tous les efforts. On fut obligé de le démonter de ses gonds. Puis, la couche de neige fut attaquée à coups de pic et de pelle. Elle mesurait au moins dix pieds d'épaisseur. Il fallut donc creuser une sorte de tranchée qui donna bientôt accès à l'air extérieur.

Jasper Hobson, le sergent, quelques soldats, Mrs. Paulina Barnett elle-même s'aventurèrent aussitôt à travers cette tranchée, non sans peine, car le vent s'y engouffrait avec une fougue extraordinaire.

Quel aspect que celui du cap Bathurst et de la plaine environnante! Il était alors midi, et c'est à peine si quelques lueurs crépusculaires nuançaient l'horizon du sud. Le froid n'était pas aussi vif qu'on l'eût pu croire, et le thermomètre n'indiqua que quinze degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (9° centigr. au-dessous de glace). Mais le chasse-neige se déchaînait toujours avec une incomparable violence, et le lieutenant, ses compagnons, la voyageuse auraient été immanquablement renversés, si la couche neigeuse, dans laquelle ils étaient entrés jusqu'à mi-corps, ne les eût maintenus contre la poussée du vent. Ils ne pouvaient parler, ils ne pouvaient regarder sous l'averse de flocons qui les aveuglait. En moins d'une demi-heure, ils eussent été enlisés. Tout était blanc autour d'eux, l'enceinte était comblée, le toit de la maison et ses murs se confondaient dans un égal enfouissement, et sans deux tourbillons de fumée bleuâtre qui se tordaient dans l'air, un étranger n'aurait pu soupçonner en cet endroit l'existence d'une maison habitée.

Dans ces conditions, la «promenade» fut très courte. Mais la voyageuse avait jeté un coup d'oeil rapide sur cette scène désolée. Elle avait entrevu cet horizon polaire, battu par les neiges, et la sublime horreur de cette tempête arctique. Elle rentra donc, emportant avec elle un impérissable souvenir.

L'air de la maison avait été renouvelé en quelques instants et les mauvaises vapeurs se dissipèrent sous l'action d'un courant atmosphérique pur et revivifiant. Le lieutenant et ses compagnons se hâtèrent à leur tour d'y chercher un refuge. La fenêtre fut refermée, mais, chaque jour on eut soin d'en déblayer l'ouverture, dans l'intérêt même de la ventilation.

La semaine entière s'écoula ainsi. Très heureusement, les rennes et les chiens avaient une nourriture abondante, et il ne fut pas nécessaire de les visiter. Pendant huit jours, les hiverneurs se virent ainsi séquestrés. C'était long pour des hommes habitués au grand air, des soldats, des chasseurs. Aussi avouera-t-on que peu à peu la lecture y perdit quelque charme, et que le «cribbage»[6] finit par sembler monotone. On se couchait avec l'espoir d'entendre, au réveil, les derniers mugissements de la rafale, mais en vain. La neige s'amoncelait toujours sur les vitres de la fenêtre, le vent tourbillonnait, les icebergs se fracassaient avec un roulement de tonnerre, la fumée se rabattait dans les chambres, provoquant des toux incessantes, et non seulement la tempête ne finissait pas, mais elle ne paraissait pas devoir finir.

Enfin, le 28 novembre, le baromètre anéroïde, placé dans la grande salle, annonça une modification prochaine dans l'état atmosphérique. Il remonta d'une manière sensible. En même temps, le thermomètre, placé extérieurement, tombait presque subitement à moins de quatre degrés au-dessous de zéro (20° centigr. au-dessous de glace). C'étaient là des symptômes auxquels on ne pouvait se tromper. Et, en effet, le 29 novembre, les habitants du Fort- Espérance purent reconnaître au calme du dehors que la tempête avait cessé.

Chacun alors de sortir au plus vite. L'emprisonnement avait assez duré. La porte n'était pas praticable, on dut passer par la fenêtre et la déblayer des derniers amas de neige. Mais, cette fois, il ne s'agissait plus de percer une couche molle. Le froid intense avait solidifié toute la masse, et il fallut l'attaquer à coups de pic.

Ce fut l'ouvrage d'une demi-heure, et bientôt tous les hiverneurs, à l'exception de Mrs. Mac Nap, qui ne se levait pas encore, arpentaient la cour intérieure.

Le froid était extrêmement vif, mais le vent étant entièrement tombé, il fut supportable. Cependant, au sortir d'une chaude demeure, chacun dut prendre quelques précautions pour affronter une différence de température de cinquante quatre degrés environ (30° centigr.).

Il était huit heures du matin. Des constellations d'une admirable pureté resplendissaient depuis le zénith, où brillait la polaire, jusqu'aux dernières limites de l'horizon. L'oeil eût cru les compter par millions, bien que le nombre des étoiles visibles à l'oeil nu ne dépasse pas cinq mille sur toute la sphère céleste. Thomas Black s'échappait en interjections admiratives. Il applaudissait ce firmament tout constellé, que pas une vapeur, pas une brume ne voilait. Jamais plus beau ciel ne s'était offert aux regards d'un astronome!

Pendant que Thomas Black s'extasiait, indifférent aux choses de la terre, ses compagnons se portaient jusqu'à la limite de l'enceinte fortifiée. La couche de neige avait la dureté du roc, mais elle était fort glissante, et il y eut quelques chutes sans conséquences.

Il va sans dire que la cour était entièrement comblée. Le toit seul de la maison excédait la masse blanche qui présentait une horizontalité parfaite, car le vent avait promené son rude niveau à sa surface. De la palissade, il ne restait que le sommet des pieux, et dans cet état, elle n'eut pas arrêté le moins souple des rongeurs! Mais qu'y faire? On en pouvait songer à déblayer dix pieds de neige durcie sur un si large espace. Tout au plus essaierait-on de dégager la partie antérieure de l'enceinte, de manière à former un fossé dont la contrescarpe protégerait encore la palissade. Mais l'hiver ne faisait que commencer, et on devait craindre qu'une nouvelle tempête ne comblât ce fossé en quelques heures.

Pendant que le lieutenant examinait les ouvrages qui ne pouvaient plus défendre la maison principale, tant qu'un rayon de soleil n'aurait pas fondu cette croûte neigeuse, Mrs. Joliffe s'écria:

«Et nos chiens! et nos rennes!»

Et, en effet, il fallait se préoccuper de l'état de ces animaux. La «dog-house» et l'étable, moins élevées que la maison, devaient être entièrement ensevelies, et il était possible que l'air y eût manqué. On se précipita donc, qui vers le chenil, qui vers l'étable des rennes, mais toute crainte fut immédiatement dissipée. La muraille de glace qui reliait l'angle nord de la maison à la falaise avait protégé en partie les deux constructions, autour desquelles la hauteur de la couche de neige ne dépassait pas quatre pieds. Les «jours» ménagés dans les parois n'étaient donc point obstrués. On trouva les animaux en bonne santé, et la porte ayant été ouverte, les chiens s'échappèrent en jetant de longs aboiements de satisfaction.

Cependant, le froid commençait à piquer vivement, et après une promenade d'une heure, chacun songea au poêle bienfaisant qui ronflait dans la grande salle. Il n'y avait rien à faire au-dehors en ce moment. Les trappes, enfouies sous dix pieds de neige, ne pouvaient être visitées. On rentra donc. La fenêtre fut fermée, et chacun prit sa place à table, car l'heure du dîner était arrivée.

On pense bien que, dans la conversation, il fut question de ce froid subit, qui avait si rapidement solidifié l'épaisse couche des neiges. C'était une circonstance regrettable, qui compromettait, jusqu'à un certain point, la sécurité du fort.

«Mais, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, ne pouvons- nous compter sur quelques jours de dégel qui réduiront en eau toute cette glace?

-- Non, madame, répondit le lieutenant, un dégel à cette époque de l'année n'est pas probable. Je crois plutôt que l'intensité du froid s'accroîtra encore, et il est fâcheux que nous n'ayons pu enlever cette neige, quand elle était molle.

-- Quoi! vous pensez que la température subira un abaissement plus considérable?

-- Sans aucun doute, madame. Quatre degrés au-dessous de zéro[7] (20° centigr. au-dessous de glace), qu'est-ce cela pour une latitude aussi élevée?

-- Mais que serait-ce donc si nous étions au pôle? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Le pôle, madame, n'est pas, très probablement, le point le plus froid du globe, puisque la plupart des navigateurs s'accordent pour y placer la mer libre. Il semble même que, par suite de certaines dispositions géographiques et hydrographiques, l'endroit où la moyenne de la température est la plus basse est situé sur le quatre-vingt-quinzième méridien et par soixante-dix-huit degrés de latitude, c'est-à-dire sur les côtes de la Géorgie septentrionale. Là, cette moyenne serait seulement de deux degrés au-dessous de zéro (19° centigr. au-dessous de glace) pour l'année entière. Aussi ce point est-il connu sous le nom de «pôle du froid».

-- Mais, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, nous sommes à plus de huit degrés en latitude de ce point redoutable.

-- Aussi, répondit Jasper Hobson, je compte bien que nous ne serons pas éprouvés au cap Bathurst comme nous le serions dans la Géorgie septentrionale. Mais si je vous parle du pôle du froid, c'est pour vous dire qu'il ne faut point le confondre avec le pôle proprement dit, quand il s'agit de l'abaissement de la température. Remarquons, d'ailleurs, que de grands froids ont été éprouvés sur d'autres points du globe. Seulement, ils ne duraient pas.

-- Et en quels points, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett. Je vous assure qu'en ce moment cette question du froid m'intéresse particulièrement.

-- Autant qu'il m'en souvient, répondit le lieutenant Hobson, les voyageurs arctiques ont constaté qu'à l'île Melville, la température s'était abaissée jusqu'à soixante et un degrés au- dessous de zéro, et jusqu'à soixante-cinq degrés au port Félix.

-- Cette île Melville et ce port Félix ne sont-ils pas plus élevés en latitude que le cap Bathurst?

-- Sans doute, madame, mais dans une certaine limite, la latitude ne prouve rien. Il suffit du concours de diverses circonstances atmosphériques pour amener des froids considérables. Et si j'ai bonne mémoire, en 1845... Sergent Long, à cette époque, n'étiez- vous pas au Fort-Reliance?

-- Oui, mon lieutenant, répondit le sergent Long.

-- Eh bien, cette année-là, est-ce qu'en janvier nous n'avons pas constaté un froid extraordinaire?

-- En effet, répondit le sergent, et je me rappelle fort bien que le thermomètre marqua soixante-dix degrés au-dessous de zéro (50° 7 centigr. au-dessous de zéro).

-- Quoi! s'écria Mrs. Paulina Barnett, soixante-dix degrés, au Fort-Reliance, sur le grand lac de l'Esclave?

-- Oui, madame, répondit le lieutenant, et par soixante-cinq degrés de latitude seulement, un parallèle qui n'est que celui de Christiania ou de Saint-Pétersbourg!

-- Alors, monsieur Hobson, il faut s'attendre à tout!

-- Oui, à tout, en vérité, quand on hiverne dans les contrées arctiques!»

Pendant les journées du 29 et du 30 novembre, l'intensité du froid ne diminua pas, et il fallut chauffer les poêles à grand feu, car l'humidité se fût certainement changée en glace dans tous les coins de la maison. Mais le combustible était abondant et on ne l'épargna pas. La moyenne de cinquante-deux degrés (10° centigr. au-dessus de zéro) fut maintenue au-dedans en dépit des menaces du dehors.

Malgré l'abaissement de la température, Thomas Black, tenté par ce ciel si pur, voulut faire des observations d'étoiles. Il espérait dédoubler quelques-uns de ces astres magnifiques qui rayonnaient au zénith. Mais il dut renoncer à toute observation. Ses instruments lui «brûlaient» les mains. Brûler est le seul mot qui puisse rendre l'impression produite par un corps métallique soumis à un tel froid. Physiquement, d'ailleurs, le phénomène est identique. Que la chaleur soit violemment introduite dans la chair par un corps brûlant, ou qu'elle en soit violemment retirée par un corps glacé, l'impression est la même. Et le digne savant l'éprouva si bien, que la peau de ses doigts resta collée à sa lunette. Aussi suspendit-il ses observations.

Mais le ciel le dédommagea en lui donnant, vers cette époque, le spectacle indescriptible de ses plus beaux météores: un parasélène d'abord, une aurore boréale ensuite.

Le parasélène ou halo-lunaire formait sur le ciel un cercle blanc, bordé d'une teinte rouge pâle autour de la lune. Cet exergue lumineux, dû à la réfraction des rayons lunaires à travers les petits cristaux prismatiques de glace, qui flottaient dans l'atmosphère, présentait un diamètre de quarante-cinq degrés environ. L'astre des nuits brillait du plus vif éclat au centre de cette couronne, semblable à ces bandes laiteuses et diaphanes des arcs-en-ciel lunaires.

Quinze heures après, une magnifique aurore boréale, décrivant un arc de plus de cent degrés géographiques, se déploya au-dessus de l'horizon du nord. Le sommet de l'arc se trouvait placé sensiblement dans le méridien magnétique, et, par une bizarrerie quelquefois observée, le météore était paré de toutes les couleurs du prisme, entre lesquelles le rouge s'accusait plus nettement. En de certains endroits du ciel, les constellations semblaient être noyées dans le sang. De cette agglomération brumeuse disposée à l'horizon et qui formait le noyau du météore, s'irradiaient des effluves ardentes, dont quelques-unes dépassaient le zénith et faisaient pâlir la lumière de la lune submergée dans ces ondes électriques. Ces rayons tremblotaient comme si quelque courant d'air eût agité leurs molécules. Aucune description ne saurait rendre la sublime magnificence de cette «gloire», qui rayonnait dans toute sa splendeur au pôle boréal du monde. Puis, après une demi-heure d'un incomparable éclat, sans qu'il se fût resserré ni concentré, sans un amoindrissement même partiel de sa lumière, le splendide météore s'éteignit soudain, comme si quelque invisible main eût subitement tari les sources électriques qui le vivifiaient.

Il n'était que temps pour Thomas Black. Cinq minutes encore, et l'astronome eût été gelé sur place!

XIX.

Une visite de voisinage.

Le 2 décembre, l'intensité du froid avait diminué. Ces phénomènes de parasélènes étaient un symptôme auquel un météorologiste n'aurait pu se méprendre. Ils constataient la présence d'une certaine quantité de vapeur d'eau dans l'atmosphère, et, en effet, le baromètre baissa légèrement, en même temps que la colonne thermométrique se relevait à quinze degrés au dessus de zéro (- 90 centigr.).

Bien que ce froid eût encore paru rigoureux en toute région de la zone tempérée, des hiverneurs de profession le supportaient aisément. D'ailleurs, l'atmosphère était calme. Le lieutenant Hobson, ayant observé que les couches supérieures de neige glacée s'étaient ramollies, ordonna de déblayer les abords extérieurs de l'enceinte. Mac Nap et ses hommes entreprirent cette besogne avec courage, et en quelques jours elle fut menée à bonne fin. En même temps, on mit à découvert les trappes enfouies, et elles furent tendues de nouveau. De nombreuses empreintes prouvaient que le gibier à fourrure se massait aux environs du cap, et, la terre lui refusant toute nourriture, il devait aisément se laisser prendre à l'amorce des pièges.

D'après les conseils du chasseur Marbre, on construisit aussi un traquenard à rennes, suivant la méthode des Esquimaux. C'était une fosse large en tous sens d'une dizaine de pieds et creuse d'une douzaine. Une planche formant bascule, et pouvant se relever par son propre poids, la recouvrait de manière à la dissimuler entièrement. L'animal, attiré par les herbes et branches déposées à l'extrémité de la planche, était inévitablement précipité dans la fosse, dont il ne pouvait plus sortir. On comprend que, par ce système de bascule, le traquenard se retendait automatiquement, et qu'un renne pris, d'autres pouvaient s'y prendre à leur tour. Marbre n'éprouva d'autre difficulté, en établissant son traquenard, qu'à percer un sol très dur; mais il fut assez surpris -- et Jasper Hobson ne le fut pas moins -- quand la pioche, après avoir traversé quatre à cinq pieds de terre et de sable, rencontra en dessous une couche de neige, dure comme du roc, et qui paraissait être très épaisse.

«Il faut, dit le lieutenant Hobson, après avoir observé cette disposition géologique, il faut que cette partie du littoral ait été soumise, il y a bien des années, à un froid excessif et pendant un laps de temps très long; puis, les sables, la terre, auront peu à peu recouvert la masse glacée, vraisemblablement étendue sur un lit de granit.

-- En effet, mon lieutenant, répondit le chasseur, mais cela ne rendra pas notre traquenard plus mauvais. Au contraire même, les rennes, une fois emprisonnés, trouveront une paroi glissante sur laquelle ils n'auront aucune prise."

Marbre avait raison, et l'événement justifia ses prévisions. Le 5 décembre, Sabine et lui étant allés visiter la fosse, entendirent de sourds grondements qui s'en échappaient. Ils s'arrêtèrent.

«Ce n'est point le bramement du renne, dit Marbre, et je nommerais bien la bête qui s'est fait prendre à notre traquenard!

-- Un ours? répondit Sabine.

-- Oui, fit Marbre, dont les yeux brillèrent de satisfaction.

-- Eh bien, répliqua Sabine, nous ne perdrons pas au change. Le beefsteak d'ours vaut le beefsteak de renne, et on a la fourrure en plus. Allons!»

Les deux chasseurs étaient armés. Ils coulèrent une balle dans leur fusil déjà chargé à plomb, et s'avancèrent vers le traquenard. La bascule s'était remise en place, mais l'amorce avait disparu, ayant été probablement entraînée au fond de la fosse. Marbre et Sabine, arrivés près de l'ouverture, regardèrent jusqu'au fond du trou. Les grognements redoublèrent. C'étaient, en effet, ceux d'un ours. Dans un coin de la fosse était blottie une masse gigantesque, un véritable paquet de fourrure blanche, à peine visible dans l'ombre, au milieu de laquelle brillaient deux yeux étincelants. Les parois de la fosse étaient profondément labourées à coups de griffes, et certainement, si les murs eussent été faits de terre, l'ours aurait pu se frayer un chemin au- dehors. Mais sur cette glace glissante, ses pattes n'avaient pas eu prise, et si sa prison s'était élargie sous ses coups, du moins n'avait-il pu la quitter.

Dans ces conditions, la capture de l'animal n'offrait aucune difficulté. Deux balles, ajustées avec précision vers le fond de la fosse, eurent raison du vigoureux animal, et le plus gros de la besogne fut de l'en tirer. Les deux chasseurs revinrent au Fort- Espérance pour y chercher du renfort. Une dizaine de leurs compagnons, munis de cordes, les suivirent jusqu'au traquenard, et ce ne fut pas sans peine que la bête fut extraite de la fosse. C'était un gigantesque animal, haut de six pieds, pesant au moins six cents livres, et dont la vigueur devait être prodigieuse. Il appartenait au sous-genre des ours blancs par son crâne aplati, son corps allongé, ses ongles courts et peu recourbés, son museau fin et son pelage entièrement blanc. Quant aux parties comestibles de l'individu, elles furent soigneusement rapportées à Mrs. Joliffe, et figurèrent avantageusement comme plat de résistance au dîner du jour.

Dans la semaine qui suivit, les trappes fonctionnèrent assez heureusement. On prit une vingtaine de martres, alors dans toute la beauté de leur vêtement d'hiver, mais seulement deux ou trois renards. Ces sagaces animaux devinaient le piège qui leur était tendu, et le plus souvent, creusant le sol près de la trappe, ils parvenaient à s'emparer de l'appât et à se débarrasser ensuite de la trappe rabattue sur eux. Résultat qui mettait Sabine hors de lui, le chasseur déclarant un tel subterfuge «indigne d'un renard honnête».

Vers le 10 décembre, le vent ayant passé dans le sud-ouest, la neige se reprit à tomber, mais non par flocons épais. C'était une neige fine, en somme peu abondante, mais elle se glaçait aussitôt, car un froid vif se faisait sentir, et comme la brise était forte, on le supportait difficilement. Il fallut donc se caserner de nouveau et reprendre les travaux de l'intérieur. Par précaution, Jasper Hobson distribua à tout son monde des pastilles de chaux et du jus de citron, l'emploi de ces antiscorbutiques étant réclamé par la persistance de ce froid humide. Du reste, aucun symptôme de scorbut ne s'était encore manifesté parmi les habitants du Fort- Espérance. Grâce aux précautions hygiéniques prises, la santé générale n'avait point été altérée.

La nuit polaire était profonde alors. Le solstice d'hiver approchait, époque à laquelle l'astre du jour se trouve à son maximum d'abaissement au-dessous de l'horizon pour l'hémisphère boréal. Au crépuscule de minuit, le bord méridional des longues plaines blanches se teintait à peine de nuances moins sombres. Une réelle impression de tristesse se dégageait de ce territoire polaire, que les ténèbres enveloppaient de toutes parts.

Quelques jours se passèrent dans la maison commune. Jasper Hobson était plus rassuré contre l'attaque des bêtes fauves, depuis que les abords de l'enceinte avaient été déblayés, -- fort heureusement, car on entendait de sinistres grognements sur la nature desquels on ne pouvait se méprendre. Quant à la visite de chasseurs indiens ou canadiens, elle n'était pas à craindre à cette époque.