Le pays des fourrures

Chapter 11

Chapter 113,660 wordsPublic domain

Les caribous ne contribuèrent pas seuls à accroître la réserve alimentaire. Les lièvres polaires, qui s'étaient prodigieusement multipliés sur ce territoire, y concoururent pour une part notable. Ils se montraient moins fuyards que leurs congénères d'Europe, et se laissaient tuer assez stupidement. C'étaient de grands rongeurs à longues oreilles, aux yeux bruns, avec une fourrure blanche comme un duvet de cygne, et qui pesaient de dix à quinze livres. Les chasseurs abattirent un grand nombre de ces animaux, dont la chair est véritablement succulente. C'est par centaines qu'on les prépara en les fumant, sans compter ceux qui, sous la main habile de Mrs. Joliffe, se transformèrent en pâtés fort alléchants.

Mais, tandis que les ressources de l'avenir s'amassaient ainsi, l'alimentation quotidienne n'était point négligée. Beaucoup de ces lièvres polaires servirent au repas du jour, et les chasseurs comme les travailleurs de maître Mac Nap n'étaient pas gens à dédaigner un morceau de venaison fraîche et savoureuse. Dans le laboratoire de Mrs. Joliffe, ces rongeurs subissaient les combinaisons culinaires les plus variées, et l'adroite petite femme se surpassait, au grand enchantement du caporal, qui quêtait incessamment pour elle des éloges qu'on ne lui marchandait pas, d'ailleurs.

Quelques oiseaux aquatiques varièrent aussi fort agréablement le menu quotidien. Sans parler des canards qui foisonnaient sur les rives du lagon, il convient de citer certains oiseaux qui s'abattaient par bandes nombreuses dans les endroits où poussaient quelques maigres saules. C'étaient des volatiles appartenant à l'espèce des perdrix, et auxquels les dénominations zoologiques ne manquent pas. Aussi, lorsque Mrs. Paulina Barnett demanda pour la première fois à Sabine quel était le nom de ces oiseaux:

«Madame, lui répondit le chasseur, les Indiens les appellent des «tétras de saules», mais pour nous autres, chasseurs européens, ce sont de véritables coqs de bruyère.»

En vérité, on eût dit des perdrix blanches, avec de grandes plumes mouchetées de noir à l'extrémité de la queue. C'était un gibier excellent, qui n'exigeait qu'une cuisson rapide devant un feu clair et pétillant.

À ces diverses sortes de venaison, les eaux du lac et de la petite rivière ajoutaient encore leur contingent. Personne ne s'entendait mieux à pêcher que le calme et paisible sergent Long. Soit qu'il laissât le poisson mordre à son hameçon amorcé, soit qu'il cinglât les eaux avec sa ligne armée d'hameçons vides, personne ne pouvait rivaliser avec lui d'habileté et de patience, -- si ce n'était la fidèle Madge, la compagne de Mrs. Paulina Barnett. Pendant des heures entières, ces deux disciples du célèbre Isaac Walton[3] restaient assis l'un près de l'autre, la ligne à la main, guettant leur proie, ne prononçant pas une parole; mais, grâce à eux, la «marée ne manqua jamais», et le lagon ou la rivière leur livraient journellement de magnifiques échantillons de la famille des salmonées.

Pendant ces excursions qui se poursuivirent presque quotidiennement jusqu'à la fin du mois d'août, les chasseurs eurent souvent affaire à des animaux fort dangereux. Jasper Hobson constata, non sans une certaine appréhension, que les ours étaient nombreux sur cette partie du territoire. Il était rare, en effet, qu'un jour se passât sans qu'un couple de ces formidables carnassiers ne fût signalé. Bien des coups de fusil furent adressés à ces terribles visiteurs. Tantôt, c'était une bande de ces ours bruns qui sont fort communs sur toute la région de la Terre-Maudite, tantôt, une de ces familles d'ours polaires d'une taille gigantesque, que les premiers froids amèneraient sans doute en plus grand nombre aux environs du cap Bathurst. Et, en effet, dans les récits d'hivernage, on peut observer que les explorateurs ou les baleiniers sont plusieurs fois par jour exposés à la rencontre de ces carnassiers.

Marbre et Sabine aperçurent aussi, à plusieurs reprises, des bandes de loups qui, à l'approche des chasseurs, détalaient comme une vague mouvante. On les entendait «aboyer», surtout quand ils étaient lancés sur les talons d'un renne ou d'un wapiti. C'étaient de grands loups gris, hauts de trois pieds, à longue queue, dont la fourrure devait blanchir aux approches de l'hiver. Ce territoire, très peuplé, leur offrait une nourriture facile, et ils y abondaient. Il n'était pas rare de rencontrer, en de certains endroits boisés, des trous à plusieurs entrées, dans lesquels ces animaux se terraient à la façon des renards. À cette époque, bien repus, ils fuyaient les chasseurs du plus loin qu'ils les apercevaient, avec cette couardise qui distingue leur race. Mais, aux heures de la faim, ces animaux pouvaient devenir terribles par leur nombre, et, puisque leurs terriers étaient là, c'est qu'ils ne quittaient point la contrée, même pendant la saison d'hiver.

Un jour, les chasseurs rapportèrent au Fort-Espérance un animal assez hideux que n'avaient encore vu ni Mrs. Paulina Barnett, ni l'astronome Thomas Black. Cet animal était un plantigrade qui ressemblait assez au glouton d'Amérique, un affreux carnassier, ramassé de torse, court de jambes, armé de griffes recourbées et de mâchoires formidables, les yeux durs et féroces, la croupe souple comme celle de tous les félins.

«Quelle est cette horrible bête? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Madame, répondit Sabine, qui était toujours un peu dogmatique dans ses réponses, un Écossais vous dirait que c'est un «quickhatch», un Indien, que c'est un «okelcoo-haw-gew», un Canadien, que c'est un «carcajou...»

-- Et pour vous autres? demanda Mrs. Paulina Barnett, c'est...?

-- C'est un «wolverène», madame», répondit Sabine, évidemment enchanté de la tournure qu'il avait donnée à sa réponse.

En effet, wolverène était la véritable dénomination zoologique de ce singulier quadrupède, redoutable rôdeur nocturne, qui gîte dans les trous d'arbres ou les rochers creux, grand destructeur de castors, de rats musqués et autres rongeurs, ennemi déclaré du renard et du loup auxquels il ne craint pas de disputer leur proie, animal très rusé, très fort de muscles, très fin d'odorat, qui se rencontre jusque sous les latitudes les plus élevées, et, dont la fourrure, à poils courts, presque noire pendant l'hiver, figure pour un chiffre assez important dans les exportations de la Compagnie.

Pendant ces excursions, la flore du pays avait été observée avec autant d'attention que la faune. Mais les végétaux étaient nécessairement moins variés que les animaux, n'ayant point comme ceux-ci la faculté d'aller chercher, pendant la mauvaise saison, des climats plus doux. C'étaient le pin et le sapin qui se multipliaient le plus abondamment sur les collines qui formaient la lisière orientale du lagon. Jasper Hobson remarqua aussi quelques «tacamahacs», sortes de peupliers-baumiers, d'une grande hauteur, dont les feuilles, jaunes quand elles poussent, prennent dans l'arrière-saison une teinte verdoyante. Mais ces arbres étaient rares, ainsi que quelques mélèzes assez étiques, que les obliques rayons du soleil ne parvenaient pas à vivifier. Certains sapins noirs réussissaient mieux, surtout dans les gorges abritées contre les vents du nord. La présence de cet arbre fut accueillie avec satisfaction, car on fabrique avec ses bourgeons une bière estimée, connue dans le North-Amérique sous le nom de «bière de sapin». On fit une bonne récolte de ces bourgeons, qui fut transportée dans le cellier du Fort-Espérance.

Les autres végétaux consistaient en bouleaux nains, arbrisseaux hauts de deux pieds, qui sont particuliers aux climats très froids, et en bouquets de cèdres, qui fournissent un bois excellent pour le chauffage.

Quant aux végétaux sauvages, qui poussaient spontanément sur cette terre avare et pouvaient servir à l'alimentation, ils étaient extrêmement rares. Mrs. Joliffe, que la botanique «positive» intéressait fort, n'avait rencontré que deux plantes dignes de figurer dans sa cuisine.

L'une, racine bulbeuse, difficile à reconnaître, puisque ses feuilles tombent précisément au moment où elle entre dans la période de floraison, n'était autre que le poireau-sauvage. Ce poireau fournissait une ample récolte d'oignons, gros comme un oeuf, qui furent judicieusement employés en guise de légumes.

L'autre plante, connue dans tout le nord de l'Amérique sous le nom de «thé du Labrador», poussait en grande abondance sur les bords du lagon, entre les bouquets de saules et d'arbousiers, et elle formait la nourriture favorite des lièvres polaires. Ce thé, infusé dans l'eau bouillante et additionné de quelques gouttes de brandy ou de gin, composait une excellente boisson, et cette plante mise en conserve, permit d'économiser la provision de thé chinois apporté du Fort-Reliance.

Mais, pour obvier à la pénurie des végétaux alimentaires, Jasper Hobson s'était muni d'une certaine quantité de graines qu'il comptait semer, quand le moment en serait venu. C'étaient principalement des graines d'oseille et de cochlearias, dont les propriétés antiscorbutiques sont très appréciées sous ces latitudes. On pouvait espérer qu'en choisissant un terrain abrité contre les brises aiguës qui brûlent toute végétation comme une flamme, ces graines réussiraient pour la saison prochaine.

Au surplus, la pharmacie du nouveau fort n'était pas dépourvue d'antiscorbutiques. La Compagnie avait fourni quelques caisses de citrons et de «lime-juice», précieuse substance dont aucune expédition polaire ne saurait se passer.

Mais il importait d'économiser cette réserve comme bien d'autres car une série de mauvais temps pouvait compromettre les communications entre le Fort-Espérance et les factoreries du Sud.

XV.

À quinze milles du cap Bathurst.

Les premiers jours de septembre étaient arrivés. Dans trois semaines, même en admettant les chances les plus favorables, la mauvaise saison allait nécessairement interrompre les travaux. Il fallait donc se hâter. Très heureusement, les nouvelles constructions avaient été rapidement conduites. Maître Mac Nap et ses hommes faisaient des prodiges d'activité. La «dog-house» n'attendit bientôt plus qu'un dernier coup de marteau, et la palissade se dressait presque en entier déjà sur le périmètre assigné au fort. On s'occupa alors d'établir la poterne qui devait donner accès dans la cour intérieure. Cette enceinte, faite de gros pieux pointus, hauts de quinze pieds, formait une sorte de demi-lune ou de cavalier sur sa partie antérieure. Mais afin de compléter le système de fortification, il fallait couronner le sommet du cap Bathurst qui commandait la position. On le voit, le lieutenant Jasper Hobson admettait le système de l'enceinte continue et des forts détachés: grand progrès dans l'art des Vauban et des Cormontaigne. Mais, en attendant le couronnement du cap, la palissade suffisait à mettre les nouvelles constructions à l'abri «d'un coup de patte», sinon d'un coup de main.

Le 4 septembre, Jasper Hobson décida que ce jour serait employé à chasser les amphibies du littoral. Il s'agissait, en effet, de s'approvisionner à la fois en combustible et en luminaire, avant que la mauvaise saison ne fût arrivée.

Le campement des phoques était éloigné d'une quinzaine de milles. Jasper Hobson proposa à Mrs. Paulina Barnett de suivre l'expédition. La voyageuse accepta. Non pas que le massacre projeté fût très attrayant par lui-même, mais voir le pays, observer les environs du cap Bathurst, et précisément cette partie du littoral que bordaient de hautes falaises, il y avait de quoi tenter sa curiosité.

Le lieutenant Hobson désigna pour l'accompagner le sergent Long et les soldats Petersen, Hope et Kellet.

On partit à huit heures du matin. Deux traîneaux, attelés chacun de six chiens, suivaient la petite troupe, afin de rapporter au fort le corps des amphibies.

Ces traîneaux étant vides, le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons y prirent place. Le temps était beau, mais les basses brumes de l'horizon tamisaient les rayons du soleil, dont le disque jaunâtre, à cette époque de l'année, disparaissait déjà pendant quelques heures de la nuit.

Cette partie du littoral, dans l'ouest du cap Bathurst, présentait une surface absolument plane, qui s'élevait à peine de quelques mètres au-dessus du niveau de l'océan Polaire. Or cette disposition du sol attira l'attention du lieutenant Hobson, et voici pourquoi.

Les marées sont assez fortes dans les mers arctiques, ou, du moins, elles passent pour telles. Bien des navigateurs qui les ont observées, Parry, Franklin, les deux Ross, Mac Clure, Mac Clintock, ont vu la mer, à l'époque des syzygies, monter de vingt à vingt-cinq pieds au-dessus du niveau moyen. Si cette observation était juste, -- et il n'existait aucune raison de mettre en doute la véracité des observateurs, -- le lieutenant Hobson devait forcément se demander comment il se faisait que l'Océan, gonflé sous l'action de la lune, n'envahît pas ce littoral peu élevé au- dessus du niveau de la mer, puisque aucun obstacle, ni dune, ni extumescence quelconque du sol, ne s'opposait à la propagation des eaux; comment il se faisait que ce phénomène des marées n'entraînât pas la submersion complète du territoire jusqu'aux limites les plus reculées de l'horizon, et ne provoquât pas la confusion des eaux du lac et de l'océan Glacial? Or il était évident que cette submersion ne se produisait pas, et ne s'était jamais produite.

Jasper Hobson ne put donc s'empêcher de faire cette remarque, ce qui amena sa compagne à lui répondre que, sans doute, quoi qu'on en eût dit, les marées étaient insensibles dans l'océan Glacial arctique.

«Mais au contraire, madame, répondit Jasper Hobson, tous les rapports des navigateurs s'accordent sur ce point, que le flux et le reflux sont très prononcés dans les mers polaires, et il n'est pas admissible que leur observation soit fausse.

-- Alors, monsieur Hobson, reprit Mrs. Paulina Barnett, veuillez m'expliquer pourquoi les flots de l'Océan ne couvrent point ce pays, qui ne s'élève pas à dix pieds au-dessus du niveau de la basse mer?

-- Eh, madame! répondit Jasper Hobson, voilà précisément mon embarras, je ne sais comment expliquer ce fait. Depuis un mois que nous sommes sur ce littoral, j'ai constaté et à plusieurs reprises que le niveau de la mer s'élevait d'un pied à peine en temps ordinaire, et j'affirmerais presque que dans quinze jours, au 22 septembre, en plein équinoxe, c'est-à-dire au moment même où le phénomène atteindra son maximum, le déplacement des eaux ne dépassera pas un pied et demi sur les rivages du cap Bathurst. Du reste, nous le verrons bien.

-- Mais enfin, l'explication, monsieur Hobson, l'explication de ce fait, car tout s'explique en ce monde?

-- Eh bien, madame, répondit le lieutenant, de deux choses l'une: ou les navigateurs ont mal observé, ce que je ne puis admettre quand il s'agit de personnages tels que Franklin, Parry, Ross et autres, -- ou bien, les marées sont nulles spécialement sur ce point du littoral américain, et peut-être pour les mêmes raisons qui les rendent insensibles dans certaines mers resserrées, la Méditerranée entre autres, où le rapprochement des continents riverains et l'étroitesse des pertuis ne donnent pas un accès suffisant aux eaux de l'Atlantique.

-- Admettons cette dernière hypothèse, monsieur Jasper, répondit Mrs. Paulina Barnett.

-- Il le faut bien, répondit le lieutenant en secouant la tête, et pourtant elle ne me satisfait pas, et je sens là quelque singularité naturelle dont je ne puis me rendre compte.»

À neuf heures, les deux traîneaux, après avoir suivi un rivage constamment plat et sablonneux, étaient arrivés à la baie ordinairement fréquentée par les phoques. On laissa les attelages en arrière, afin de ne point effrayer ces animaux, qu'il importait de surprendre sur le rivage.

Combien cette partie du territoire différait de celle qui confinait au cap Bathurst!

Au point où les chasseurs s'étaient arrêtés, le littoral, capricieusement échancré et rongé sur sa lisière, bizarrement convulsionné sur toute son étendue, trahissait de la façon la plus évidente une origine plutonienne, bien distincte, en effet, des formations sédimentaires qui caractérisaient les environs du cap.

Le feu des époques géologiques, et non l'eau, avait évidemment produit ces terrains. La pierre, qui manquait au cap Bathurst, -- particularité, pour le dire en passant, non moins inexplicable que l'absence de marées, -- reparaissait ici sous forme de blocs erratiques, de roches profondément encastrées dans le sol. De tous côtés, sur un sable noirâtre, au milieu de laves vésiculaires, s'éparpillaient des cailloux appartenant à ces silicates alumineux compris sous le nom collectif de feldspath, et dont la présence démontrait irréfutablement que ce littoral n'était qu'un terrain de cristallisation. À sa surface scintillaient d'innombrables labradorites, galets variés, aux reflets vifs et changeants, bleus, rouges, verts, puis, çà et là, des pierres ponces et des obsidiennes. En arrière s'étageaient de hautes falaises, qui s'élevaient de deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer.

Jasper Hobson résolut de gravir ces falaises jusqu'à leur sommet, afin d'examiner toute la partie orientale du pays. Il avait le temps, car l'heure de la chasse aux phoques n'était pas encore venue. On voyait seulement quelques couples de ces amphibies qui prenaient leurs ébats sur le rivage, et il convenait d'attendre qu'ils se fussent réunis en plus grand nombre, afin de les surprendre pendant leur sieste, ou plutôt pendant ce sommeil que le soleil de midi provoque chez les mammifères marins. Le lieutenant Hobson reconnut, d'ailleurs, que ces amphibies n'étaient point des phoques proprement dits, ainsi que ses gens le lui avaient annoncé. Ces mammifères appartenaient bien au groupe des pinnipèdes, mais c'étaient des chevaux marins et des vaches marines, qui forment dans la nomenclature zoologique le genre des morses, et sont reconnaissables à leurs canines supérieures, longues défenses dirigées de haut en bas.

Les chasseurs, tournant alors la petite baie que semblaient affectionner ces animaux, et à laquelle ils donnèrent le nom de Baie des Morses, s'élevèrent sur la falaise du littoral. Petersen, Hope et Kellet demeurèrent sur un petit promontoire, afin de surveiller les amphibies, tandis que Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent gagnaient le sommet de la falaise de manière à dominer de cent cinquante à deux cents pieds le pays environnant. Ils ne devaient point perdre de vue leurs trois compagnons, chargés de les prévenir par un signal dès que la réunion des morses serait suffisamment nombreuse.

En un quart d'heure, le lieutenant, sa compagne et le sergent eurent atteint le plus haut sommet. De ce point ils purent aisément observer tout le territoire qui se développait sous leurs yeux.

À leurs pieds s'étendait la mer immense que fermait au nord l'horizon du ciel. Nulle terre en vue, nulle banquise, nul iceberg. L'Océan était libre de glaces même au-delà des limites du regard, et, probablement, sous ce parallèle, cette portion de la mer Glaciale restait ainsi navigable jusqu'au détroit de Behring. Pendant la saison d'été, les navires de la Compagnie pourraient donc facilement atterrir au cap Bathurst par la voie du nord- ouest.

En se retournant vers l'ouest, Jasper Hobson découvrit une contrée toute nouvelle, et il eut alors l'explication de ces débris volcaniques dont le littoral était véritablement encombré.

À une dizaine de milles s'étageaient des collines ignivomes, à cône tronqué, qu'on ne pouvait apercevoir du cap Bathurst, parce qu'elles étaient cachées par la falaise. Elles se profilaient assez confusément sur le ciel, comme si une main tremblante en eût tracé la ligne terminale. Jasper Hobson, après les avoir observées avec attention, les montra de la main au sergent et à Mrs. Paulina Barnett, puis, sans rien dire, il porta ses regards vers le côté opposé.

Dans l'est, c'était cette longue lisière de rivage, sans une irrégularité, sans un mouvement de terrain, qui se prolongeait jusqu'au cap Bathurst. Des observateurs munis d'une bonne lorgnette auraient pu reconnaître le Fort-Espérance, et même la petite fumée bleuâtre qui, à cette heure, devait s'échapper des fourneaux de Mrs. Joliffe.

En arrière, le territoire offrait deux aspects bien tranchés. Dans l'est et au sud, une vaste plaine confinait au cap sur une étendue de plusieurs centaines de milles carrés. Au contraire, en arrière- plan des falaises, depuis la baie des Morses jusqu'aux montagnes volcaniques, le pays, effroyablement convulsionné, indiquait clairement qu'il devait son origine à un soulèvement éruptif.

Le lieutenant observait ce contraste si marqué entre ces deux parties du territoire. Et, il faut l'avouer, cela lui semblait presque «étrange».

«Pensez-vous, monsieur Hobson, demanda alors le sergent Long, que ces montagnes qui ferment l'horizon à l'ouest soient des volcans?

-- Sans aucun doute, sergent, répondit Jasper Hobson. Ce sont elles qui ont lancé jusqu'ici ces pierres ponces, ces obsidiennes, ces innombrables labradorites, et nous n'aurions pas trois milles à faire pour fouler du pied des laves et des cendres.

-- Et croyez-vous, mon lieutenant, que ces volcans soient encore en activité? demanda le sergent.

-- À cela, je ne puis vous répondre.

-- Cependant nous n'apercevons en ce moment aucune fumée à leur sommet.

-- Ce n'est pas une raison, sergent Long. Est-ce que vous avez toujours la pipe à la bouche?

-- Non, monsieur Hobson.

-- Eh bien, Long, c'est exactement la même chose pour les volcans. Ils ne fument pas toujours.

-- Je vous comprends, monsieur Hobson, répondit le sergent Long, mais ce que je comprends moins, en vérité, c'est qu'il existe des volcans sur les continents polaires.

-- Ils n'y sont pas très nombreux, dit Mrs. Paulina Barnett.

-- Non, madame, répondit le lieutenant, mais on en compte, cependant, un certain nombre: à l'île de Jean-Mayen, aux îles Aléoutiennes, dans le Kamtchatka, dans l'Amérique russe, en Islande; puis dans le sud, à la Terre de Feu, sur les contrées australes. Ces volcans ne sont que les cheminées de cette vaste usine centrale où s'élaborent les produits chimiques du globe, et je pense que le Créateur de toutes choses a percé ces cheminées partout où elles étaient nécessaires.

-- Sans doute, monsieur Hobson, répondit le sergent, mais au pôle, sous ces climats glacés!...

-- Et qu'importe, sergent, qu'importe que ce soit au pôle ou à l'équateur! Je dirai même plus, les soupiraux doivent être plus nombreux aux environs des pôles qu'en aucun autre point du globe.

-- Et pourquoi, monsieur Hobson? demanda le sergent, qui paraissait fort surpris de cette affirmation.

-- Parce que si ces soupapes se sont ouvertes sous la pression des gaz intérieurs, c'est précisément aux endroits où la croûte terrestre était moins épaisse. Or, par suite de l'aplatissement de la terre aux pôles, il semble naturel que... -- Mais j'aperçois un signal de Kellet, dit le lieutenant, interrompant son argumentation. Voulez-vous nous accompagner, madame?

-- Je vous attendrai ici, monsieur Hobson, répondit la voyageuse. Ce massacre de morses n'a vraiment rien qui m'attire!

-- C'est entendu, madame, répondit Jasper Hobson, et si vous voulez nous rejoindre dans une heure, nous reprendrons ensemble le chemin du fort.»

Mrs. Paulina Barnett resta donc sur le sommet de la falaise, contemplant le panorama si varié qui se déroulait sous ses yeux.

Un quart d'heure après, Jasper Hobson et le sergent Long arrivaient sur le rivage.

Les morses étaient alors en grand nombre. On pouvait en compter une centaine. Quelques-uns rampaient sur le sable au moyen de leurs pieds courts et palmés. Mais, pour la plupart, groupés par famille, ils dormaient. Un ou deux, des plus grands, mâles longs de trois mètres, à pelage peu fourni, de couleur roussâtre, semblaient veiller comme des sentinelles sur le reste du troupeau.