Chapter 10
Les soldats devaient provisoirement occuper la grande salle, au fond de laquelle serait établi une sorte de lit de camp. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett, Thomas Black, Madge, Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Raë devaient se loger dans les cabines du quatrième compartiment. Pour employer une expression assez juste, «on serait un peu les uns sur les autres», mais cet état de choses ne devait pas durer, et, dès que le logement des soldats serait construit, la maison principale serait uniquement réservée au chef de l'expédition, à son sergent, à Mrs. Paulina Barnett, que sa fidèle Madge ne quitterait pas, et à l'astronome Thomas Black. Peut-être alors pourrait-on diviser le quatrième compartiment en trois chambres seulement, et détruire les cabines provisoires, car il est une règle que les hiverneurs ne doivent point oublier: «faire la guerre aux coins!» En effet, les coins, les angles, sont autant de réceptacles à glaces; les cloisons empêchent la ventilation de s'opérer convenablement, et l'humidité, bientôt transformée en neige, rend les chambres inhabitables, malsaines, et provoque les maladies les plus graves chez ceux qui les occupent. Aussi certains navigateurs, lorsqu'il se préparent à hiverner au milieu des glaces, disposent-ils à l'intérieur de leur navire une salle unique, que tout l'équipage, officiers et matelots, habite en commun. Mais Jasper Hobson ne pouvait agir ainsi, pour diverses raisons qu'il est aisé de comprendre.
On le voit, par cette description anticipée d'une demeure qui n'existait pas encore, la principale habitation du fort ne se composait que d'un rez-de-chaussée, au-dessus duquel devait s'élever un vaste toit, dont les pentes très raides devaient faciliter l'écoulement des eaux. Quand aux neiges, elles sauraient bien s'y fixer, et, une fois tassées, elles avaient le double avantage de clore hermétiquement l'habitation et d'y conserver la température intérieure à un degré constant. La neige, en effet, est de sa nature très mauvaise conductrice de la chaleur; elle ne permet pas à celle-ci d'entrer, il est vrai, mais, ce qui est beaucoup plus important pendant les hivers arctiques, elle l'empêche de sortir.
Au-dessus du toit, le charpentier devait dresser deux cheminées, l'une correspondant à la cuisine, l'autre au poêle de la grande salle, qui devait chauffer en même temps les cabines du quatrième compartiment. De cet ensemble il ne résulterait certainement pas une oeuvre architecturale, mais l'habitation serait dans les meilleures conditions possibles d'habitabilité. Que pouvait-on demander de plus? D'ailleurs, sous ce sombre crépuscule, au milieu des rafales de neige, à demi enfouie sous les glaces, blanche de la base au sommet, avec ses lignes empâtées, ses fumées grisâtres tordues par le vent, cette maison d'hiverneurs présenterait encore un aspect étrange, sombre, lamentable, qu'un artiste ne saurait oublier.
Le plan de la nouvelle maison était conçu. Restait à l'exécuter. Ce fut l'affaire de maître Mac Nap et de ses hommes. Pendant que les charpentiers travailleraient, les chasseurs de la troupe, chargés du ravitaillement, ne demeureraient pas oisifs. La besogne ne manquerait à personne.
Maître Mac Nap alla d'abord choisir les arbres nécessaires à sa construction. Il trouva sur les collines un grand nombre de ces pins qui ressemblent beaucoup au pin écossais. Ces arbres étaient de moyenne taille, et très convenables pour la maison qu'il s'agissait d'édifier. Dans ces demeures grossières, en effet, murailles, planchers, plafonds, murs de refend, cloisons, chevrons, faîtage, arbalétriers, bardeaux, tout est planches, poutres et poutrelles.
On le comprend, ce genre de construction ne demande qu'une main- d'oeuvre très élémentaire, et Mac Nap put procéder sommairement, - - ce qui ne devait nuire en rien à la solidité de l'habitation.
Maître Mac Nap choisit des arbres bien droits, qui furent coupés à un pied au-dessus du sol. Ces pins, ébranchés au nombre d'une centaine, ni écorcés ni équarris, formèrent autant de poutrelles longues de vingt pieds. La hache et la besaiguë ne les entamèrent qu'à leurs extrémités pour y entailler les tenons et les mortaises, qui devaient les fixer les unes aux autres. Cette opération ne demanda que quelques jours pour être achevée, et bientôt tous ces bois, traînés par des chiens, furent transportés au plateau que devait occuper la maison principale.
Préalablement, ce plateau avait été soigneusement nivelé. Le sol, mêlé de terre et de sable fin, fut battu et tassé à grands coups de pilon. Les herbes courtes et les maigres arbrisseaux qui le tapissaient avaient été brûlés sur place, et les cendres résultant de l'incinération formèrent à la surface une couche épaisse, absolument imperméable à toute humidité. Mac Nap obtint ainsi un emplacement net et sec, sur lequel il put établir avec sécurité ses premiers entrecroisements.
Ce premier travail terminé, à chaque angle de la maison et à l'aplomb des murs de refend, se dressèrent verticalement les maîtresses poutres, qui devaient soutenir la carcasse de la maison. Elles furent enfoncées de quelques pieds dans le sol, après que leur bout eut été durci au feu. Ces poutres, un peu évidées sur leurs faces latérales, reçurent les poutrelles transversales de la muraille proprement dite, entre lesquelles la baie des portes et fenêtres avait été préalablement ménagée. À leur partie supérieure, ces poutres furent réunies par des élongis qui, étant bien encastrés dans les mortaises, consolidèrent ainsi l'ensemble de la construction. Ces élongis figuraient l'entablement des deux façades, et ce fut à leur extrémité que reposèrent les hautes fermes du toit, dont l'extrémité inférieure surplombait la muraille, comme la toiture d'un chalet. Sur le carré de l'entablement s'allongèrent les poutrelles du plafond, et sur la couche de cendres, celles du plancher.
Il va sans dire que ces poutrelles, celles des murailles extérieures comme celles des murs de refend, ne furent que juxtaposées. À de certains endroits, et pour en assurer la jonction, le forgeron Raë les avait taraudées et liées par de longues chevilles de fer, forcées à grands coups de masse. Mais la juxtaposition ne pouvait être parfaite, et les interstices durent être hermétiquement bouchés. Mac Nap employa avec succès le calfatage, qui rend le bordé des navires si impénétrable à l'eau et qu'un simple bouffetage ne tiendrait pas étanches. Pour ce calfatage, on employa, en guise d'étoupe, une certaine mousse sèche, dont tout le revers oriental du cap Bathurst était abondamment tapissé. Cette mousse fut engagée dans les interstices au moyen de fers à calfat battus à coups de maillet, et, dans chaque rainure, le maître charpentier fit étendre à chaud plusieurs couches de goudron que les pins fournirent à profusion. Les murailles et les planchers, ainsi construits, présentaient une imperméabilité parfaite, et leur épaisseur était une garantie contre les rafales et les froids de l'hiver.
La porte et les fenêtres, percées dans les deux façades, furent grossièrement, mais solidement établies. Les fenêtres, à petits vitraux, n'eurent d'autres vitres que cette substance cornée, jaunâtre, à peine diaphane, que fournit la colle de poisson séchée, mais il fallait s'en contenter. D'ailleurs, pendant la belle saison, on devait tenir ces fenêtres constamment ouvertes, afin d'aérer la maison. Pendant la mauvaise saison, comme on n'avait aucune lumière à attendre de ce ciel obscurci par la nuit arctique, les fenêtres devaient être, au contraire, toujours et hermétiquement fermées par d'épais volets à grosses ferrures, capables de résister à tous les efforts de la tourmente.
À l'intérieur de la maison, les aménagements furent assez rapidement exécutés. Une double porte, installée en arrière de la première dans le compartiment qui formait antichambre, permettait aux entrants comme aux sortants de passer par une température moyenne entre la température intérieure et la température extérieure. De cette façon, le vent, tout chargé de froidures aiguës et d'humidités glaciales, ne pouvait plus arriver directement jusqu'aux chambres. D'ailleurs, les pompes à air qui avaient été apportées du Fort-Reliance furent installées ainsi que leur réservoir, de manière à pouvoir modifier dans une juste proportion l'atmosphère de l'habitation, pour le cas où des froids trop vifs eussent empêché d'ouvrir portes et fenêtres. L'une de ces pompes devait rejeter l'air du dedans, lorsqu'il serait trop chargé d'éléments délétères, et l'autre devait amener sans inconvénient l'air pur du dehors dans le réservoir d'où on le distribuerait suivant le besoin. Le lieutenant Hobson donna tous ses soins à cette installation, qui, le cas échéant, devait rendre de grands services.
Le principal ustensile de la cuisine fut un vaste fourneau de fonte, qui avait été apporté, par pièces, du Fort-Reliance. Le forgeron Raë n'eut que la peine de le remonter, ce qui ne fut ni long ni difficile. Mais les tuyaux destinés à la conduite de la fumée, celui de la cuisine comme celui du poêle de la grande salle, exigèrent plus de temps et d'ingéniosité. On ne pouvait se servir de tuyaux de tôle, qui n'eussent pas résisté longtemps aux coups de vent d'équinoxe, et il fallait de toute nécessité employer des matériaux plus résistants. Après plusieurs essais qui ne réussirent pas, Jasper Hobson se décida à utiliser une autre matière que le bois. S'il avait eu de la pierre à sa disposition, la difficulté eût été rapidement vaincue. Mais, on l'a dit, par une étrangeté assez inexplicable, les pierres manquaient absolument aux environs du cap Bathurst.
En revanche, on l'a dit aussi, les coquillages s'accumulaient par millions sur le sable des grèves.
«Eh bien, dit le lieutenant Hobson à maître Mac Nap, nous ferons nos tuyaux de cheminée en coquillages!
-- En coquillages! s'écria le charpentier.
-- Oui, Mac Nap, répondit Jasper Hobson, mais en coquillages écrasés, brûlés, réduits en chaux. Avec cette chaux, nous fabriquerons des espèces de plaquettes, et nous les disposerons comme des briques ordinaires.
-- Va pour les coquillages!» répondit le charpentier.
L'idée du lieutenant Hobson était bonne, et elle fut mise aussitôt en pratique. Le rivage était recouvert d'une innombrable quantité de ces coquilles calcaires qui forment l'étage inférieur des terrains tertiaires. Le charpentier Mac Nap en fit ramasser plusieurs tonnes, et une sorte de four fut construit afin de décomposer par la cuisson le carbonate qui entre dans la composition de ces coquilles. On obtint ainsi une chaux propre aux travaux de maçonnerie.
Cette opération dura une douzaine d'heures. Dire que Jasper Hobson et Mac Nap produisirent par ces procédés élémentaires une belle chaux grasse, pure de toute matière étrangère, se délitant bien au contact de l'eau, foisonnant comme les produits de bonne qualité, et pouvant former une pâte liante avec un excès de liquide, ce serait peut-être exagérer. Mais telle était cette chaux, lorsqu'elle fut réduite en briquettes, qu'elle put être convenablement utilisée pour la construction des cheminées de la maison. En quelques jours, deux tuyaux coniques s'élevaient au- dessus du faîtage, et leur épaisseur en garantissait la solidité contre les coups de vent.
Mrs. Paulina Barnett félicita le lieutenant et le charpentier Mac Nap d'avoir mené à bien et en peu de temps cet ouvrage difficile.
«Pourvu que vos cheminées ne fument pas! ajouta-t-elle en riant.
-- Elles fumeront, madame, répondit philosophiquement Jasper Hobson, elles fumeront, gardez-vous d'en douter. Toutes les cheminées fument!»
Le grand ouvrage fut complètement terminé dans l'espace d'un mois. Le 6 août, l'inauguration de la maison devait être faite. Mais, pendant que maître Mac Nap et ses hommes travaillaient sans relâche, le sergent Long, le caporal Joliffe, -- tandis que Mrs. Joliffe organisait le service culinaire, -- puis les deux chasseurs Marbre et Sabine, dirigés par Jasper Hobson, avaient battu les alentours du cap Bathurst. Ils avaient, à leur grande satisfaction, reconnu que les animaux de poil et de plume y abondaient. Les chasses n'étaient pas encore organisées, et les chasseurs cherchaient plutôt à explorer le pays. Cependant ils parvinrent à s'emparer de quelques couples de rennes vivants, que l'on résolut de domestiquer. Ces animaux devaient fournir des petits et du lait. Aussi se hâta-t-on de les parquer dans une enceinte palissadée, qui fut établie à une cinquantaine de pas de l'habitation. La femme du forgeron Raë, qui était une Indienne, s'entendait à ce service, et elle fut spécialement chargée du soin de ces animaux.
Quant à Mrs. Paulina Barnett, secondée par Madge, elle voulut s'occuper d'organisation intérieure, et l'on ne devait pas tarder à sentir l'influence de cette femme intelligente et bonne dans une multitude de détails dont Jasper Hobson et ses compagnons ne se seraient probablement jamais préoccupés.
Après avoir exploré le territoire sur un rayon de plusieurs milles, le lieutenant reconnut qu'il formait une vaste presqu'île, d'une superficie de cent cinquante milles carrés environ. Un isthme, large de quatre milles au plus, la rattachait au continent américain, et s'étendait depuis le fond de la baie Whasburn, à l'est, jusqu'à une échancrure correspondante de la côte opposée. La délimitation de cette presqu'île, à laquelle le lieutenant donna le nom de presqu'île Victoria, était très nettement accusée.
Jasper Hobson voulut savoir ensuite quelles ressources offraient le lagon et la mer. Il eut lieu d'être satisfait. Les eaux du lagon, très peu profondes d'ailleurs, mais fort poissonneuses, promettaient une abondante réserve de truites, de brochets et autres poissons d'eau douce, dont on devait tenir compte. La petite rivière donnait asile à des saumons qui en remontaient aisément le cours, et à des familles frétillantes de blanches et d'éperlans. La mer, sur ce littoral, semblait moins richement peuplée que le lagon. Mais, de temps en temps, on voyait passer au large d'énormes souffleurs, des baleines, des cachalots, qui fuyaient sans doute le harpon des pêcheurs de Behring, et il n'était pas impossible qu'un de ces gros mammifères vînt s'échouer sur la côte. C'était à peu près le seul moyen que les colons du cap Bathurst eussent de s'en emparer. Quant à la partie du rivage située dans l'ouest, elle était fréquentée, en ce moment, par de nombreuses familles de phoques; mais Jasper Hobson recommanda à ses compagnons de ne point donner inutilement la chasse à ces animaux. On verrait plus tard s'il ne conviendrait pas d'en tirer parti.
Ce fut le 6 août que les colons du cap Bathurst prirent possession de leur nouvelle demeure. Auparavant, et après discussion publique, ils lui donnèrent un nom de bon augure, qui réunit l'unanimité des voix.
Cette habitation, ou plutôt ce fort, -- alors le poste le plus avancé de la Compagnie sur le littoral américain, -- fut nommé Fort-Espérance.
Et s'il ne figure pas actuellement sur les cartes les plus récentes des régions arctiques, c'est qu'un sort terrible l'attendait dans un avenir très rapproché, au détriment de la cartographie moderne.
XIV.
Quelques excursions.
L'aménagement de la nouvelle demeure s'opéra rapidement. Le lit de camp, établi dans la grande salle, n'attendit bientôt plus que des dormeurs. Le charpentier Mac Nap avait fabriqué une vaste table, à gros pieds, lourde et massive, que le poids des mets, si considérable qu'il fût, ne ferait jamais gémir. Autour de cette table étaient disposés des bancs non moins solides, mais fixes et par conséquent peu propres à justifier ce qualificatif de «meubles» qui n'appartient qu'aux objets mobiles. Enfin quelques sièges volants et deux vastes armoires complétaient le matériel de cette pièce.
La chambre du fond était prête aussi. Des cloisons épaisses la divisaient en six cabines, dont deux seulement étaient éclairées par les dernières fenêtres ouvertes sur les façades antérieure et postérieure. Le mobilier de chaque cabine se composait uniquement d'un lit et d'une table. Mrs. Paulina Barnett et Madge occupaient ensemble celle qui prenait directement vue sur le lac. Jasper Hobson avait offert à Thomas Black l'autre cabine éclairée sur la façade de la cour, et l'astronome en avait immédiatement pris possession. Quant à lui, en attendant que ses hommes fussent logés dans des bâtiments nouveaux, il se contenta d'une sorte de cellule à demi sombre, attenant à la salle à manger, et qui s'éclairait tant bien que mal au moyen d'un oeil-de-boeuf percé dans le mur de refend. Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Raë occupaient avec leurs maris les autres cabines. C'étaient trois bons ménages, forts unis, qu'il eût été cruel de séparer. D'ailleurs, la petite colonie ne devait pas tarder à compter un nouveau membre, et maître Mac Nap, -- un certain jour, -- n'avait pas hésité à demander à Mrs Paulina Barnett si elle voudrait lui faire l'honneur d'être marraine vers la fin de la présente année. Ce que Mrs. Paulina Barnett accepta avec grande satisfaction.
On avait entièrement déchargé les traîneaux et transporté la literie dans les différentes chambres. Dans le grenier, auquel on arrivait par une échelle placée au fond du couloir d'entrée, on relégua les ustensiles, les provisions, les munitions, dont on ne devait pas faire un usage immédiat. Les vêtements d'hiver, bottes ou casaques, fourrures et pelleteries, y trouvèrent place dans de vastes armoires, à l'abri de l'humidité.
Ces premiers travaux terminés, le lieutenant s'occupa du chauffage futur de la maison. Il fit faire, sur les collines boisées, une provision considérable de combustible, sachant bien que, par certaines semaines de l'hiver, il serait impossible de s'aventurer au dehors. Il songea même à utiliser la présence des phoques sur le littoral, de manière à se procurer une abondante réserve d'huile, -- le froid polaire devant être combattu par les plus énergiques moyens. D'après son ordre et sous sa direction, on établit dans la maison des condensateurs destinés à recueillir l'humidité interne, appareils qu'il serait facile de débarrasser de la glace dont ils se rempliraient pendant l'hiver.
Cette question du chauffage, très grave assurément, préoccupait beaucoup le lieutenant Hobson.
«Madame, disait-il quelquefois à la voyageuse, je suis un enfant des régions arctiques, j'ai quelque expérience de ces choses, et j'ai surtout lu et relu bien des récits d'hivernage. On ne saurait prendre trop de précautions quand il s'agit de passer la saison du froid dans ces contrées. Il faut tout prévoir, car un oubli, un seul, peut amener d'irréparables catastrophes pendant les hivernages.
-- Je vous crois, monsieur Hobson, répondait Mrs. Paulina Barnett, et je vois bien que le froid aura en vous un terrible adversaire. Mais la question d'alimentation ne vous paraît-elle pas aussi importante?
-- Tout autant, madame, et je compte bien vivre sur le pays pour économiser nos réserves. Aussi, dans quelques jours, dès que nous serons à peu près installés, nous organiserons des chasses de ravitaillement. Quant à la question des animaux à fourrure, nous verrons à la résoudre plus tard et à remplir les magasins de la Compagnie. D'ailleurs, ce n'est pas le moment de chasser la martre, l'hermine, le renard et autres animaux à fourrure. Ils n'ont pas encore le pelage d'hiver, et les peaux perdraient vingt- cinq pour cent de leur valeur, si on les emmagasinait en ce moment. Non. Bornons-nous d'abord à approvisionner l'office du Fort-Espérance. Les rennes, les élans, les wapitis, si quelques- uns se sont avancés jusqu'à ces parages, doivent seuls attirer nos chasseurs. En effet, vingt personnes à nourrir et une soixantaine de chiens, cela vaut la peine que l'on s'en préoccupe!»
On voit que le lieutenant était un homme d'ordre. Il voulait agir avec méthode, et, si ses compagnons le secondaient, il ne doutait pas de mener à bonne fin sa difficile entreprise.
Le temps, à cette époque de l'année, était presque invariablement beau. La période des neiges ne devait pas commencer avant cinq semaines. Lorsque la maison principale eut été achevée, Jasper Hobson fit donc continuer les travaux de charpentage, en construisant un vaste chenil destiné à abriter les attelages de chiens. Cette «dog-house» fut bâtie au pied même du promontoire, et s'appuya sur le talus même, à une quarantaine de pas sur le flanc droit de la maison. Les futurs communs, appropriés pour le logement des hommes, devaient faire face au chenil, sur la gauche, tandis que les magasins et la poudrière occuperaient la partie antérieure de l'enceinte.
Cette enceinte, par une prudence peut-être exagérée, Jasper Hobson résolut de l'établir avant l'hiver. Une bonne palissade, solidement plantée, faite de poutres pointues, devait garantir la factorerie non seulement de l'attaque des gros animaux, mais aussi contre l'agression des hommes, au cas où quelque parti ennemi, Indiens ou autres, se présenterait. Le lieutenant n'avait point oublié ces traces, qu'une troupe quelconque avait laissées sur le littoral, à moins de deux cents milles du Fort-Espérance. Il connaissait les procédés violents de ces chasseurs nomades, et il pensait que mieux valait, en tout cas, se mettre à l'abri d'un coup de main. La ligne de circonvallation fut donc tracée de manière à entourer la factorerie, et aux deux angles antérieurs qui couvraient le côté du lagon, maître Mac Nap se chargea de construire deux petites poivrières en bois, très convenables pour abriter des hommes de garde.
Avec un peu de diligence, -- et ces braves ouvriers travaillaient sans relâche, -- il était possible d'achever ces nouvelles constructions avant l'hiver.
Pendant ce temps, Jasper Hobson organisa diverses chasses. Il remit à quelques jours l'expédition qu'il méditait contre les phoques du littoral, et il s'occupa plus spécialement des ruminants dont la chair, séchée et conservée, devait assurer l'alimentation du fort pendant la mauvaise saison.
Donc, à partir du 8 août, Sabine et Marbre, quelquefois seuls, quelquefois suivis du lieutenant et du sergent Long qui s'y entendaient, battirent chaque jour le pays dans un rayon de plusieurs milles. Souvent aussi, l'infatigable Mrs. Paulina Barnett les accompagnait, ayant à la main un fusil qu'elle maniait adroitement, et elle ne restait pas en arrière de ses compagnons de chasse.
Pendant tout ce mois d'août, ces expéditions furent très fructueuses, et le grenier aux provisions se remplit à vue d'oeil. Il faut dire que Marbre et Sabine n'ignoraient aucune des ruses qu'il convient d'employer sur ces territoires, particulièrement avec les rennes, dont la défiance est extrême. Aussi quelle patience ils mettaient à prendre le vent pour échapper au subtil odorat de ces animaux! Parfois, ils les attiraient en agitant au- dessus des buissons de bouleaux nains quelque magnifique andouiller, trophée des chasses précédentes, et ces rennes, -- ou plutôt ces «caribous», pour leur restituer leur nom indien, -- trompés par l'apparence, s'approchaient à portée des chasseurs, qui ne les manquaient point. Souvent aussi, un oiseau délateur, bien connu de Sabine et de Marbre, un petit hibou de jour, gros comme un pigeon, trahissait la retraite des caribous. Il appelait les chasseurs en poussant comme un cri aigu d'enfant, et justifiait ainsi le nom de «moniteur» qui lui a été donné par les Indiens. Une cinquantaine de ruminants furent abattus. Leur chair, découpée en longues lanières, forma un approvisionnement considérable, et leurs peaux, une fois tannées, devaient servir à la confection des chaussures.