Chapter 9
Cette nuit-là, Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo.
Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables; puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!»
Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont ils avaient pu jouir à San-Francisco.
XVI
LES CHERCHEURS D'OR
Par une chaude matinée du mois de juin, six voyageurs harassés marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de long, destinée à laver la terre aurifère.
Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflée, on eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce jour-là.
L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche, s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada, dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles.
Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la grande vallée pour gravir du côté de l'Est un défilé entre deux collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol détrempé était encore boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs épuisés redoublait avec les difficultés de leur marche.
Les hommes dont se composait cette troupe n'étaient autres que le Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de Pardoes, était un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui en dernier lieu de Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans aucun sentiment de générosité ni de morale. Il devait être querelleur de sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante des mines.--Le second était un gentilhomme français d'environ quarante ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet homme était évidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant; il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et encore ses paroles étaient amères et trahissaient l'indifférence ou l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à lui-même, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement détachée.
La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent était suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les Flamands avaient accepté sa proposition avec joie.
Victor était le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de compassion, témoignât quelque amitié au gentilhomme; l'Ostendais était le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il portât sur son dos la grande claie et qu'il fût chargé outre mesure, il faisait souvent éclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques et par ses saillies bouffonnes.
Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois, qui allait toujours en avant, tournait la tête de tous côtés comme s'il craignait une rencontre; tantôt il examinait le sol et paraissait suivre des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parlé comme si, à chaque pas, un nouveau danger devait s'élever sous leurs pieds.
En ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia profondément sous son fardeau.
--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'être pas bon avec cet havre-sac sur son dos. Plus bon à Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_
Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat.
--Il me semble, pardieu, que mon français est assez compréhensible, murmura celui-ci en lui-même. Ces gentilshommes ne peuvent jamais oublier ce qu'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos!
Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit:
--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous vouliez vous décharger un peu sur mon dos.
--Tais-toi, Donat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà chargé comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler à un navire sans voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers.
--Vous ne les aurez pas.
--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne volonté à mon égard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc plus: c'est inutile... Qu'a donc remarqué Pardoes pour regarder si attentivement de tous côtés?
--Qu'aurait-il remarqué? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages, je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions été tous ensemble dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de créature vivante que çà et là un lièvre, et dans le lointain deux ou trois petits cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être effrayé! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un général, il fait de l'embarras, il se vante pour paraître nécessaire. Je veux courir pendant dix ans tout à fait seul... Tiens! qu'a donc trouvé Pardoes?
Ils s'approchèrent du Bruxellois, qui s'était arrêté et regardait la terre sans bouger en disant à voix basse:
--Chut! il y a un danger qui nous menace.
--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et des fleurs jaunes.
--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.
--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?
Le Bruxellois leur fit signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas, toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il dit:
--Prenez vos fusils en main à tout hasard.
--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins qui nous mangeront?
--Pas de bêtises, Kwik; c'est très-sérieux. Ne remarquez-vous pas, messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide, ces traces de pas?
--J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle, murmura Kwik.
--Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient, et même quelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est pas aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous. Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent pas. Ce sont donc des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemin.
--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les gens qui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent.
--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? grommela Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas déjà à San-Francisco?
--Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont faites, répliqua le Bruxellois très-sérieusement, d'une voix grave. Et comme je ne les ai pas remarquées plus tôt, les _saltéadores_ doivent être grimpés quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche, derrière et devant vous. Du silence! surtout du silence!
La solennité de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat, quoiqu'il tâchât de le dissimuler. Il se tenait maintenant près du Bruxellois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on lui avait dit que les brigands étaient derrière eux.
Ils avaient marché pendant près d'une demi-heure sans entendre le moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de nouveau dans un défilé assez étroit.
Le Bruxellois s'arrêta et dit:
--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure, camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée, entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il y a des _saltéadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense, surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois, comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore.
Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où ils atteignirent la fin du défilé. Là, Kwik sauta tout à coup en arrière avec un cri d'angoisse.
--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'écrièrent les autres.
--Là! là! répondit Kwik, toute une bande de brigands!
Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs fusils.
--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.
--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe, ils rient.
--Venez, avançons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.
--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps.
--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile, faisons feu!
Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête au salut qui leur fut adressé.
A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une demi-portée de fusil, que Donat s'écria avec étonnement.
--Bonté du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache rousse du _Jonas_.
--Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.
--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son épaisse barbe, qu'il a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin? Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.
--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez bien, ce sont des gens qui se reposent.
--Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à leur costume.
--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce sont des voleurs.
--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le poussant en arrière.
--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la présence de ces hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline, chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence. Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde, messieurs!
Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé.
XVII
LES BANDITS
Une heure avant la tombée de la nuit, les chercheurs d'or flamands s'avançaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils paraissaient à bout de forces. Ils avaient fait une pénible journée de marche et exprimé plus d'une fois le désir de planter leur tente et de se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refusé jusqu'alors de satisfaire le désir général de ses compagnons, parce que leur route était trop dominée par des collines et des rochers d'où l'on pouvait tomber sur eux facilement et à l'improviste.
Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart des lieux qu'ils avaient déjà traversés, était couvert de sénevés sauvages et de folle avoine; mais néanmoins, la vue s'étendait très-loin de toutes parts, excepté du côté gauche, qui était garni en partie de broussailles et de sapins. Au milieu de la vallée, murmurait un clair ruisseau. L'endroit était donc propice pour y camper pendant la nuit et pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme ils n'avaient rien rencontré en route, leur inquiétude s'était dissipée insensiblement, et, à l'exception du Bruxellois, personne ne pensait plus au danger.
Les havre-sacs furent ôtés, et, pendant que Jean Creps et le baron restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres allèrent dans le fourré pour chercher le bois nécessaire.
Quelques minutes après, ces derniers étaient de retour. On planta en terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placée horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetée par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la terre humide était dressée.
En même temps, Donat, dont c'était le tour de faire la cuisine, avait allumé un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau Attachée à une branche de bois, soutenue de la même manière que la toiture rudimentaire de la tente.
Les apprêts de ce souper n'étaient pas chose difficile. Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces était la même nourriture qu'ils mangeaient depuis leur départ de San-Francisco et qu'ils devaient manger désormais pendant leur trajet et dans les mines. Le Bruxellois leur avait appris, à cet effet, la manière de vivre des chercheurs d'or, et tenait à ce qu'on ne déviât pas de cette règle établie par l'expérience. Premièrement, on fait du café: cette boisson ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On écrase grossièrement les grains de café entre deux pierres ou d'une autre manière, puis on les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe quelques morceaux de lard salé et on les frit dans la poêle. Troisièmement, on mélange un peu de farine de froment avec de l'eau, et avec la graisse du lard on en fait quelques gâteaux. Hors les cas extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres plats.
Pendant que Donat s'occupait près du feu avec activité, les autres s'étaient étendus par terre sous la voile, isolés chacun dans sa couverture de laine et avec la tête appuyée sur son havre-sac. Le Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Français semblait déjà endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses gestes bouffons et de ses facéties.
La nuit était venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarté douteuse du crépuscule. Lorsque l'odeur du premier gâteau monta aux narines de Donat, l'eau lui en vint à la bouche, et il se mit à chanter joyeusement.
Puis il éleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gâteau à ceux qui étaient couchés sous la tente, il s'écria:
--Messieurs, je suis du pays des crêpes. Regardez donc! Qui en fera une si brune, si grasse et si...?
Mais un coup de pistolet se fit entendre à quelques pas de la tente; une balle perça le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci laissa tomber le gâteau dans le feu, en jetant de grands cris.
Les autres sautèrent debout, le fusil à la main, et sortirent de la tente pour se défendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur annonçait. Ils n'aperçurent rien cependant, quoique le crépuscule leur permit de voir très-loin encore au delà du cercle de lumière tracé par les flammes du feu.
--Là-bas, là-bas! s'écria le matelot, entre les arbres, un homme qui fuit!
--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arrêt, ordonna le Bruxellois, pendant que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les fuyards à la portée de son fusil.
Kwik, encore tout étourdi, était debout devant le feu, le fusil à la main, sans avoir conscience de lui-même. La tête lui tournait et il murmurait entre les dents avec dépit:
--Jolie fête des patates! drôles de crêpes! Ah! si j'étais à Natten-Haesdonck!
Tout à coup il se mit à trembler de tous ses membres: il lui semblait voir, droit devant lui, dans la demi-obscurité, quelques hommes courbés s'approcher à travers les sénevés touffus. Il ne lui fut bientôt plus permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'était redressé tout à coup. Donat arma son fusil, épaula, et dit en levant les yeux au ciel:
--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute!
Après cette courte oraison, il lâcha la détente. Un cri perçant retentit, et l'homme tomba en arrière.
Les autres voleurs s'élancèrent pour tomber sur Donat; mais il tira si résolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hésiter.
En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du côté des arbres, et plusieurs balles traversèrent l'air en sifflant au-dessus de la tête des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup était manqué et qu'ils avaient affaire à des forces supérieures, s'enfuirent en toute hâte à travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles.
C'étaient les camarades de Donat qui étaient accourus à son coup de feu et avaient chassé les voleurs par leur apparition.
--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blessé? Demanda Victor d'un ton de sollicitude en voyant le jeune paysan la tête penchée sur sa poitrine et tout abattu.
--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guère mieux: j'ai tué un homme, hélas! une créature de Dieu, comme moi! Cela restera sur ma conscience comme un bloc de plomb.
--Que dis-tu? tué un homme! où? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas dans un pareil instant, n'est-ce pas?
--Il est tombé là-bas, à une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces hautes herbes.
--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas rêvé.
Arrivés à l'endroit désigné, ils remarquèrent qu'en effet quelqu'un devait être tombé là; car une humidité qui était sans doute du sang brillait sur le sol.
Le Bruxellois courut à la tente, revint avec une branche de pin qui flambait et éclaira le terrain.
--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais dirigez vos yeux de tous côtés et tenez vos fusils prêts.... Voyez, ils étaient trois, et deux ont soutenu le blessé. Le sang est répandu à côté des traces de pas; la balle a donc porté dans le bras; car si Donat eût touché le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans l'empreinte des pieds ou immédiatement derrière.
--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande joie.
--Non, puisqu'il a encore su courir.
--Dieu soit loué! Si j'avais assassiné un homme, je n'aurais plus un instant de repos.
--Tu crains que le fantôme du mort ne vienne te tirer la nuit par les pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant.
--Oui, je le sais bien, tu ne crois à rien, vilain hérétique que tu es, répliqua Donat. Ce serait peut-être la première fois que des esprits reviennent? Le grand-père de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le cimetière de Natten-Haesdonck.
--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois en se retournant. Les scélérats se sont enfuis dans le bois avec leur compagnon blessé, et ils sont probablement déjà très-loin. Retournons à notre tente; je vous expliquerai en route mes soupçons concernant la ruse qu'ils avaient employée pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces voleurs avaient-ils des fusils?
--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tiré chacun une fois sur moi, si bien qu'une balle a même traversé mon toupet.
--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils étaient quatre avec celui qui a lâché le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce sont les mêmes hommes que nous avons vus cette après-midi appuyés contre les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans notre tente.
--Ces hommes doivent être bien téméraires remarqua Creps. Ils savent que nous leur sommes supérieurs en nombre, que nous avons des armes, et cependant ils ne craignent pas de nous attaquer.