Le Pays de l'or

Chapter 8

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--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles, allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans nourriture ni logement.

Jean Creps secoua la tête avec impatience.

--Vous ne pouvez pas être trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat. Vous verrez des compagnons de voyage, même de la première classe, qui font des métiers encore plus étranges. D'ailleurs, sept dollars! Qu'est-ce qui vous empêcherait de venir coucher ici à l'hôtel, jusqu'à ce que M. Roozeman soit guéri? Trois de sept, reste toujours quatre.

--Tu as raison, dit Jean tout à coup. Eh bien, je serai cireur de bottes!

--Et n'as-tu rien trouvé pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail à tous deux.

--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, répondit Donat; vous en rirez peut-être: fille de boutique... je veux dire commis chez un fruitier.

En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'être gais, les deux amis éclatèrent de rire.

--C'est sérieux, très-sérieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, où l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le propriétaire a besoin de quelqu'un qui sache écrire en français et en anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prière du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partagé, monsieur Roozeman: c'est, du moins, un état propre et honorable.

--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie.

--Cireur de bottes dans un hôtel! dit Jean en ricanant.

--Lécheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat.

--Commis chez un fruitier! Si ma mère, si Lucie pouvaient le savoir! dit Victor en hochant la tête.

--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Donat. Aussitôt que nous verrons les mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignées, tout sera oublié. J'aurai d'autant plus de choses à raconter à Anneken et à mes enfants...

--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'écria Creps. Le commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman paraît fort et de bonne humeur: c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de nécessité vertu. Cela ne durera pas longtemps, Dieu soit loué! Peut-être les directeurs de _la Californienne_ arriveront-ils demain ou après-demain. En attendant, je me rendrai tout à l'heure au grand hôtel pour savoir quand je pourrai commencer mon service de cireur de bottes.

--Je sortirai avec toi, dit Victor.

--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille.

--Non, ne pensons pas à ma blessure; elle guérira d'elle-même. Je suis curieux de voir mon magasin de fruits.

--Quant à moi, reprit Kwik, cette après-midi, à deux heures, je tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir à voir.

--Si nous avions déjeuné au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me donne pas beaucoup de courage.

--J'ai payé le déjeuner avant de sortir ce matin, dit Donat.

--Tu es une merveille de prévoyance et de bons soins, dit Jean gaiement en lui frappant sur l'épaule. Je crois que je me suis trompé sur ton compte, ami Kwik.

--Possible, répondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas été malade, Donat n'aurait probablement pas veillé toute la nuit, pour réfléchir à ce qui lui restait à faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout: de passer à travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner de l'esprit aussi, pardieu!

Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et l'Anversois savait que Donat lui était sincèrement dévoué depuis l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._

--Eh bien, allons déjeuner alors! S'écria Jean.

--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer les revolvers. Désormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni à votre ouvrage. C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir besoin, même pendant votre sommeil. Et à quoi serviraient-elles si vous ne les aviez pas sous la main au moment du danger?

--Pour aller déjeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de porter ces armes homicides.

Mais Donat lui mit lui-même la ceinture et y passa le pistolet en disant:

--Pour déjeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir étaient encore assis à table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi! Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon salaire pour connaître et rencontrer le scélérat qui s'est enfui avec le lobe de mon oreille. Il serait bien drôle avec une tête comme une poule: sans apparence d'oreille!

--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois être prudent et ne pas t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font craindre que tu ne fasses un usage irréfléchi de ton effroyable couteau.

--Bah! je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne défierai personne et je serai même très-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...!

--Le déjeuner! le déjeuner! s'écria Jean, en poussant ses deux camarades hors de la chambre.

XIV

LES SAUVAGES

Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derrière le comptoir du fruitier. Sa blessure se guérissait rapidement et elle ne le gênait déjà plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers, rinçait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente.

Les trois amis se réunissaient habituellement le soir très-tard dans un café, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps, tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procuré, paraissait le moins satisfait et avouait qu'il n'était pas rare que le rouge de la honte lui montât au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas de bottes crottées et lui ordonnait durement de se hâter. Mais ce qui le consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur de bouteilles, un Français qui avait roulé en carrosse à Paris et qui était vraiment un homme très-instruit, bien élevé et très-honnête.

Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et même pour épargner tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien pourvue et qui ne regardait pas de très-près si les morceaux avaient ou non figuré sur une autre assiette, engraissa visiblement après la première semaine, et bientôt sa figure témoigna par son éclat extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prétendus restes.

Le Bruxellois venait passer presque chaque soirée avec Jean Creps et ses amis; ceux-ci payaient son écot et écoutaient, avec une curiosité avide, ce qu'il racontait de son séjour dans les placers ou mines d'or. Ce récit renfermait bien des scènes d'affreuse méchanceté, de violence et de meurtre, et assurément le langage du conteur n'était pas de nature à en adoucir l'impression; mais peu à peu les Anversois s'habituaient plus ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur nouveau camarade exagérait ses aventures afin de pouvoir se vanter de son courage et de son habileté. Il leur parla très-complaisamment des bandits et des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le _lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute défense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui étouffe un homme dans une étreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages américains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la peau du crâne à leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement guerrier.

Sur une observation des Anversois, d'où il paraissait résulter qu'ils ne croyaient pas à l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait à parler, leur donna l'explication suivante:

--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que deux ans qu'on a découvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine suisse, nommé Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de sapins de Californie, et fit bâtir à cet effet un moulin à eau. On trouva dans la terre qui avait été délayée par l'eau du moulin une grande quantité d'or. La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois après la découverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu après, l'étonnante nouvelle pénétra jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique et jusqu'en Europe, d'innombrables navires amenèrent des milliers et des milliers de chercheurs d'or étrangers. Les naturels du Mexique et des côtes de la Californie regardèrent ces étrangers comme des envahisseurs de leur patrie et de leur propriété légitime. Ils essayèrent d'abord de les repousser des mines et les attaquèrent les armes à la main; mais, trop faibles pour vaincre les chercheurs d'or réunis dans les placers, ils se jetèrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et tuer les troupes isolées de voyageurs. Au commencement, ils considéraient cela comme une guerre légitime; maintenant ils font encore la même chose, en partie par haine nationale, en partie par avidité. Ces voleurs mexicains, lorsqu'ils sont à cheval et se servent du lasso, s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont à pied _saltéadores._ En ce qui concerne les _bushranger_, ils sont étrangers; ils vivent du vol et préfèrent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutôt que de le chercher dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient encore avec plus de haine et de colère cette grande affluence de blancs dans leur patrie. Maintenant, ils sont déjà refoulés à une vingtaine de lieues de la côte; mais à certaines époques, ils descendent en nombre des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isolés. Je les ai vus de près, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tué au moins quatre ou cinq.

Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit à raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et d'une façon si pittoresque, que Kwik écoutait le coeur oppressé et presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes réflexions lorsque Pardoes eut fini son récit.

Le Bruxellois était allé en premier lieu dans les mines du Sud, y avait souffert beaucoup de misère et avait eu peu de bonheur; puis il était allé aux mines du Nord, où il avait trouvé beaucoup d'or; il ne les aurait pas quittées si la saison des pluies n'avait rendu impossible le travail des chercheurs d'or. Son intention était d'y retourner quand la saison des pluies serait plus avancée et qu'il aurait épargné assez d'argent; car il n'était pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la Société _la Californienne_. Il devait donc se suffire à lui-même et amasser par le travail l'argent nécessaire pour retourner aux placers.

Les trois amis lui promirent de l'aider à atteindre son but, aussitôt que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrivés, parce qu'ils ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars économisés.

De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik était l'histoire de son combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de scalper la peau de la tête à leurs ennemis vaincus. Peut-être la perte du lobe de son oreille était-elle la cause de cette crainte. Il revenait si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le Bruxellois à force de questions.

Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son récit:

--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge?

--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges.

--Oui, mais rouge?

--Rouge foncé, presque brun.

--Et sont-ils laids?

--Horribles.

--Et tirent-ils avec des flèches empoisonnées?

--On dit qu'ils trempent leurs flèches dans le jus d'un _yedra_, ou lierre vénéneux.

--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tête, avec les cheveux et la peau? Aïe! aïe! quand j'y pense, je frissonne jusqu'à la moelle de mes os.

--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosité et te montrerai comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce traitement d'amitié. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tête.-- Tiens, ils font ainsi!

En disant cela, il prit de la main gauche l'épaisse chevelure de Donat et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il traçait avec l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tête du jeune homme épouvanté.

--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tête!

Donat, qui craignait que ce ne fût vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta debout et regarda stupéfait et tremblant le Bruxellois qui feignait de cacher quelque chose derrière le dos.

Un long éclat de rire s'éleva et Donat partagea lui-même l'hilarité générale, dès que, en tâtant sa tête, il se fut assuré que ce n'était qu'un jeu. La sensation désagréable qu'il avait éprouvée, laissa cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de peine à lui faire comprendre que les attaques des sauvages étaient un des moindres dangers des chercheurs d'or.

XV

LA BANQUEROUTE

Un matin, le cinquième jour après l'arrivée de _Jonas_, une grande foule courut sur le port avec de grandes démonstrations de joie. C'étaient les passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Société _la Californienne_ avait envoyés à San-Francisco. On avait signalé un trois-mâts avec pavillon français, et le bruit s'était répandu que les directeurs de _la Californienne_ étaient là enfin avec les instruments et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.

Lorsque enfin, après une longue attente, une chaloupe atterrit dans le port, les arrivants furent entourés et chacun voulut savoir des nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de désespoir et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute et n'existait plus. Tout l'argent payé était donc perdu, et les actions que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime. Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Société s'était-elle trompée dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fût, les quatre ou cinq cents membres à San-Francisco pouvaient chercher comment ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup d'entre eux, qui avaient été trop paresseux ou trop fiers pour travailler, avaient vécu jusqu'alors très misérablement et couché à la belle étoile comme une poignée de mendiants.

Ce soir-là, les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Bruxellois, et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_ et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les plaçait.

--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de reconnaître votre amitié. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement; mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me paraît pas fait pour la vie des mines. Il y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait décourager et deviendrait une charge pour les autres.

--Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. Monsieur Victor a plus de courage que nous tous peut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage, comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus profondes, ami Pardoes.

--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait blessé intérieurement.

--Si j'étais à ta place, Roozeman, répondit le Bruxellois, je resterais tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique pour ne pas succomber là-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les attaques d'un tas de pillards.

--Ce que tu dis peut être vrai, Pardoes, répliqua Victor avec calme; mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul et y eût-il cent fois plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi, tu me regardes comme un être faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler grossièrement?

--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque chose pour vous. Écoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivière San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivière que l'on nomme Sacramento. J'ai déjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en même temps la contrée où les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches et plus étendus. Ce qui me pousse cependant le plus à retourner là, c'est un important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades, et écoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré, parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route et je défendis même sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce Suisse portait sous ses vêtements une ceinture en cuir pleine de pépites et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à les ramasser avec la main, sans aucun travail. Cette place est située très-haut vers la _Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de la rivière de la Plume; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué tant de points de repère, que moi, qui connais bien la nature du pays, je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitié, je vous propose de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines. Acceptez-vous cette proposition?

--Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie.

--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons solides;--car nous devons être six, pour pouvoir travailler convenablement là-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter à la rivière et deux pour en laver l'or.

--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'écria Donat.

--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne sommes pas prêts.

--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins, pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons certainement pas autant que sur le _Jonas_.

--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne te trompes pas.

--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des actionnaires dupés par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars.

--Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers, sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches, des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore.

--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik mécontent.

--Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner grand'chose, je crois.

--J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche.

--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.

--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui répondit-on.

--Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements. Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et l'humidité que contre la chaleur... Il commence à se faire tard et je suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous.

Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit:

--C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est rien, je le donnerai demain.

--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les dollars, n'est-ce pas?

--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment.

Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent distinctement.

--Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées pendant ton sommeil.

--Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible, pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre prochain voyage.