Le Pays de l'or

Chapter 7

Chapter 73,978 wordsPublic domain

Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur argent; une demi-heure après, ils retournèrent près de Roozeman. Jean riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tête d'un air mécontent et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor lui avait donnés à bord du _Jonas_.

Pour Creps, il avait été plus heureux; il avait même possédé un moment plus de trois mille francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à jouer sans inquiétude.

Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit apporter trois grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman à risquer aussi une couple de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui être favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait éprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit:

--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition: je prends dix dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de plus.

--Oui, mais si tu gagnes?

--Je perdrai.

--Tu ne peux le savoir.

--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul.

--Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition.

Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises, et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur lui resta fidèle.

Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez bon tas de dollars devant lui.

Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque.

On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté de lui.

Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son ami.

--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar! Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor.

Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position, mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.

--Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation singulière.

--Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu, Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul!

En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de jeu.

Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs, malgré l'appel provocant du banquier.

Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres.

Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté, possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en ce sens:

--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la _Californienne_ arriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre; l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus vite dans notre patrie.

Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:

--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis terrestre!

Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter:

«Mettez la soupe au feu, maman; Voilà l'géant! voilà l'géant!»

Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide et glissa son argent dans ses bottes.

Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière. Tous les deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de poche et entourés de voleurs ou d'assassins qui menaçaient de leur percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement.

Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre le tenaient cloué par terre; deux autres fouillaient dans ses poches. Heureusement, il réussit à dégager ses membres, sauta debout et saisit un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit pénétrer dans ses côtes lui fit lâcher prise; il fut renversé par la violence du coup, et les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour lui fermer la bouche.

Mais tout à coup, trois ou quatre personnes qui parlaient à haute voix sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brigands donna un signal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue.

Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle anxiété:

--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blessé?

--Légèrement, ce ne sera rien, répondit Victor.

--Où? où?

--Dans le côté: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.

Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue pour demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encore assez fort et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce n'était pas loin, et, avec la main sur la blessure pour empêcher l'hémorragie, il y arriverait sans peine, croyait-il.

Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il fut soutenu par tous deux.

Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait des paroles de vengeance, telles que: «Les assassins! les scélérats! ils me payeront mon oreille!»

Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles.

Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean fit asseoir son ami blessé et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.

Un garçon dit qu'il y avait un chirurgien à deux pas de là, et qu'il allait l'appeler immédiatement.

--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'écria Creps.

Le garçon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant.

Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait déjà une petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tâchait de faire comprendre à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'être si consternés, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'était pas dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui demanda avec inquiétude:

--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une blessure à la tête; ah! cela peut être dangereux!

--Non, non, répondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus porter de boucles d'oreilles ... voilà tout.

Le chirurgien parut dans la chambre et se mit à déshabiller le blessé en silence et avec des mouvements brusques. Il lui découvrit le flanc, tâta la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang, appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus, aida le malade à se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant d'un ton très-bref:

--Voilà, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once d'or, seize dollars.

--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons à craindre ou à espérer.

--Il n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-pouce plus avant, et le jeune gentleman serait déjà dans l'autre monde; mais le couteau a touché une côte et a glissé entre la peau et la chair. C'est une blessure très-simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de temps à perdre et je veux aller me coucher!

Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur donner du temps, par pitié pour leur malheur.

--Pitié? répéta l'autre en riant. D'où venez-vous? Pitié, en Californie? Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes et j'exige double salaire.

--Mais nous ne possédons plus rien; on nous a tout volé!

--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons.

Creps chercha sa montre: elle avait également disparu.

Donat Kwik avait écouté silencieusement cette conversation en clignant de l'oeil, et s'était évertué à saisir autant que possible le sens des mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier déclarait ne plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre immédiatement à la porte, Donat s'avança et dit:

--_I have money, I pay_. (Je payerai).

Il se baissa, tira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize dollars exigés.

L'hôtelier s'excusa et redevint aussitôt d'une politesse et d'une amabilité extrêmes.

--Ah çà! Donat, murmura Jean à moitié fâché, pourquoi nous laisses-tu si longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait?

--Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus maintenant.

Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat d'avancer encore les cinq dollars.

Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant.

--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.

Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher. Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans appui.

En chemin, Donat grommela encore:

--Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans le même lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats! les assassins!

XIII

LES ARMES

Lorsque Jean Creps s'éveilla le lendemain matin, il prit la main de son ami Roozeman, qui était étendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pâleur du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang, l'effraya.

Roozeman répondit avec un gai sourire que sa blessure n'était pas grave et serait guérie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta à bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles blessés, lui arracha un cri de douleur.

Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intérêt:

--Hélas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas m'attrister. Le malheur qui t'est arrivé m'ôte tout mon courage. Si j'avais reçu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah! que ne sommes-nous restés en Belgique, dans cette contrée bénie où règnent au moins, avec la liberté, la justice et la sécurité.

--Tu t'effrayes à tort, Jean, répondit Roozeman; j'ai, en sautant du lit, dérangé le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me cause un peu de mal.

--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure, murmura Creps.

--C'est tout à fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens de payer le chirurgien.

--Kwik a encore assez d'argent.

En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tête.

--Tiens! où est-il passé? Le lit est vide! s'écria-t-il.

--Il s'est levé de bonne heure, répondit Roozeman, il s'est habillé doucement pour ne pas nous réveiller.

--Ne lui as-tu pas demandé où il allait?

--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille.

--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possède quelques centaines de francs; il est malin, il s'est levé en silence, il s'est enfui afin de ne pas dépenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est la loi de la Californie: _Chacun pour soi_.

--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idée de Donat. Il peut être grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant et son coeur est bon.

--Nous verrons. Je ne m'étonnerais aucunement que Donat tentât de garder exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit à ta générosité. La Californie est le pays du plus horrible égoïsme; on respire ici ce sentiment odieux avec l'air.

--Ton amitié pour moi et ton inquiétude non fondée au sujet de ma blessure te rendent mélancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce pauvre garçon capable d'une pareille lâcheté.

--Soit, Victor, nous le saurons bientôt. Parlons maintenant avec sang-froid de notre position critique. Nous ne possédons plus rien, il peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la Californienne_ soient à San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en attendant?

--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars, dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles.

--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi, coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si sensible!...

--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de dépit, tu te fais une fausse idée de moi. Je t'en remercie tout de même, car c'est un effet de ta bonne amitié. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs physiques ou les privations, sois sûr que je les supporte aussi bien que n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour déjeuner.

--Déjeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le déjeuner?

--Donat payera à son retour.

--Oui, Donat... cours à sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu prends un bon déjeuner: c'est nécessaire pour le rétablissement de tes forces. Je sortirai et tâcherai de gagner un salaire: je trouverai bien les moyens de t'héberger ici jusqu'à ce que ta blessure soit guérie. Attendre Kwik serait une duperie...

--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-même en ouvrant la porte.

Les Anversois reculèrent, étonnés. Donat était debout devant eux, avec une ceinture rouge dans laquelle étaient passés un couteau-poignard long d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tête en arrière et s'efforçait de se donner un air guerrier.

--Ah çà! d'où viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps.

--Ce que cela signifie? répondit Donat tirant son long couteau catalan de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontré dans la rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bousculé; mais bien lui a pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc.

--Mais où as-tu trouvé ces armes?

--Trouvé? Il n'y a rien à trouver ici. Je les ai achetées. Ces revolvers et ces couteaux ne coûtent que la bagatelle de trois cent soixante-quinze francs. Pour ce prix-là, j'achèterais toute une boutique d'armurier à Malines..

--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment où ce pauvre Roozeman est blessé et a besoin de notre assistance!

--On n'a point oublié cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il faut d'abord. Quant à moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et les autres couteaux, je les ai achetés pour vous. Tenez, prenez-les, et louez ma prévoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon dîner et d'un lit moelleux. J'ai songé à tout. Voici les ceintures pour mettre les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tête levée et prêts à défendre notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitôt qu'il y rentrera quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plié.

--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquiétude. Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement.

--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous déjeunerons...

--J'ai encore songé à cela, répondit Kwik avec un sourire malin. Ah! vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bête qu'il en a l'air? Non, non; j'ai fait aujourd'hui énormément de besogne. Asseyez-vous, mon explication pourrait durer longtemps. Là! écoutez maintenant ce que j'ai fait.

Les deux amis se laissèrent tomber sur un banc, étonnés et anxieux.

--J'ai rêvé toute la nuit d'hommes armés de revolvers et de couteaux, dit Donat, et dans mon rêve j'ai hurlé de rage, parce que je n'avais pas d'armes pour me défendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous laisserions égorger comme des moutons par les scélérats de Californie. Un âne se défend bien à coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors, j'ai décidé de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez que je n'ai pas pensé à l'état de M. Roozeman? Avant de quitter l'hôtel, j'ai donné au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et en outre trois cents francs qui doivent servir à payer le séjour de M. Victor pendant huit jours encore.

--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'écria Jean Creps en lui serrant la main avec émotion.

--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vite et beaucoup. Je suis allé au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui un tas de choses qui nous seront utiles; il connaît la Californie et San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier écu était destiné aux armes, et je lui ai demandé ce qu'il y avait de mieux à faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose à faire en ce moment; il y a trop de gens qui gâtent le métier. La plupart de nos camarades du _Jonas_ y flânent pour gagner quelques dollars.

Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en faisant le métier de _chiffonnier en gros_, a déjà amassé des trésors. Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et, pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais pas trouvé un meilleur emploie le deviendrais moi-même juif, c'est-à-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connaît beaucoup de monde à San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de mieux: domestique chez un boucher...

--Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je m'attelle plutôt à une charrette, comme le banquier allemand!

--En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-être des poils aussi longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus que les gens soient si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps; mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place de _paillasse_ dans une grande maison de jeu...

--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah çà! Donat, il me semble que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.

--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compère avec l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous, j'aurais bien accepté le poste.

--Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver.