Chapter 6
L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance Brûlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se disposait à quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent dans la rue revinrent en grommelant.
Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la salle. On était occupé à soigner le blessé. Il avait reçu un coup de couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait une balle dans la tête.
A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la maison avec ses compagnons, en rugissant.
Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur.
Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus:
--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes arrivés à San-Francisco que depuis cette après-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez à voir le sang avec moins d'émotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?
Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à coucher.
Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne nuit.
Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il recula en poussant un cri étouffé et en montrant à ses camarades quelque chose qui l'effrayait.
Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe en désordre; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les carreaux de vitres.
Les Anversois se mirent à rire de l'effroi de Donat et s'efforcèrent de le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne était, comme eux, un hôte de la maison.
--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat. Vous avez peut-être raison, mais je trouve néanmoins inutile et même dangereux d'éveiller ce vilain géant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc, dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je à Natten-Haesdonck, dans notre grenier à foin!
Les trois amis entrèrent cependant et s'approchèrent de leurs lits. Roozeman et Creps trouvèrent également qu'il serait impoli ou imprudent d'éveiller l'étranger, et ils parlèrent à voix basse de leur singulière position.
Tout à coup, une malédiction retentit dans la chambre et une voix creuse cria en anglais:
--Paix-là!... éteignez la chandelle!
Tremblant d'effroi, Donat éteignit la chandelle et bégaya:
--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lève.
Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla bientôt; Roozeman se sentait effrayé et découragé par la vie sauvage, par la rudesse et la grossièreté des habitants de la Californie, et il resta longtemps éveillé en pensant à l'événement de cette soirée. Quant à Donat Kwik, il rêva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes en désordre, de longs couteaux et de revolvers à six coups.
Enfin, cédant à la fatigue, ils s'endormirent tous les trois.
XI
LES LETTRES
Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait vu un fantôme.
L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en souriant.
--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?
--Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie.
--Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous étiez des comédiens en voyage.
Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement.
--Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit. Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la population de San Francisco.
--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous l'assassinait.
Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en le menaçant de couteaux et de revolvers.
--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez; mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec des étrangers, d'être toujours très-brefs dans vos paroles et même de veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de ne vouloir aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois.
Donat et Roozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques paroles amicales avec l'homme à la grande taille. Il n'était pas si repoussant de figure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru remarquer à la clarté douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble et respectable, son langage était aimable et très-choisi. Il se tourna vers Jean et dit:
--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son calendrier et a vu que c'était dimanche.
--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'éprouve le besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour cela.--Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église.
A cette demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un sourire amer:
--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et l'égoïsme. Cela vous étonne! Vous deviendrez comme les autres; alors, vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel.
En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la chambre.
Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et Victor se moquèrent de leur propre inquiétude au sujet de leur compagnon de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à leur aise que lui et qu'ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits, ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'étaient trompés et qu'ils s'effrayaient trop légèrement des choses qu'ils voyaient pour la première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible pour eux à San-Francisco; mais la première impression les avait trompés, et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.
D'ailleurs, ils y étaient maintenant, et il fallait accepter les choses comme elles se présentaient. Victor rappela qu'on avait fixé ce jour pour écrire aux parents et amis.
Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le garçon quelques feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco en Europe. Il résulta de la réponse qu'un pareil envoi était très facile: le maître de l'hôtel s'en chargerait volontiers.
Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre; Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco, le silence le plus complet régnait dans la chambre.
Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.
Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail.
--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain.
--J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons soufferte.
--Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles requins?
--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà, lis; tu verras si nos lettres s'accordent.
Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il hocha la tête en souriant et lut:
«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas oublié, et ma prière veille sur toi.»
--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le commencement de ta lettre veut le faire croire.
--Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille tromperie serait une autre cruauté.
--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention!
--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait pas bien écrire. La soeur de ma mère demeure à Boom, près de Natten-Hæsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir: ce que j'écris de lui, lui sera peut-être utile dans l'avenir.
--Bah! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux contester.
Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant:
--Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde champêtre.
--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est passablement longue.
--Je le crois bien; j'ai sué dessus pendant un quart de jour.
Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix:
«Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me déteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue à moitié folle après que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or, je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château, que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
DONAT KWIK, _Chercheur d'or, dans un grand hôtel, à San-Francisco, Californie,_»
On rit de bon coeur de cette lettre menaçante, et Roozeman tâcha de faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison que le garde champêtre de Natten-Haesdonck était un homme opiniâtre, dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.
Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient l'adresse, Donat Kwik s'écria:
--Ah çà! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire de demander si le compte sera poivré et même au poivre d'Espagne. Tout ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous toutes sortes de noms baroques.
--Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.
--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas être une sangsue. Je chercherai cette après-dînée une autre auberge, et, s'il me faut coucher par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me semble que l'économie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hôtel plus modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins que vous ne vouliez porter les malles des voyageurs sur votre dos?
Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le garçon pour lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quelques instants, celui-ci remit à Jean Creps un papier où on lisait en anglais le compte suivant:
Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars, Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id. Un gigot de mouton sauce aux câpres, id................. 3 id. Des côtelettes de veau, id.............................. 4 id. Une bouteille de vin.................................... 5 id. Logement pour trois personnes à trois dollars........... 9 id. __________ Total........................ 26 dollars.
Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce n'était pas mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni regret chacun la moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets de banque. Ils avaient dormi très-mal la nuit et se trouvaient maintenant dans une maison dont les gens étaient honnêtes et polis.
Qui sait quelles difficultés et quels désagréments ils rencontreraient dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie, après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec eux jusqu'au lendemain, puis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs de _la Californienne_ sans crainte d'épuiser les ressources.
Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et sortirent le coeur léger et plein de confiance, pour commencer leur promenade.
XII
LA MAISON DE JEU
Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux, s'arrêtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle surprenant de cette foule d'hommes étranges au milieu desquels ils vivaient. Quant à la ville même, elle n'offrait rien de remarquable. Quoique, en ce moment, peut-être plus de cinquante mille hommes de toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quelques tentes et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la campagne.
Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la journée, ils n'avaient rien rencontré de menaçant ni de désagréable, ils finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé effrayer, comme de vrais enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en tout cas, ils ne devaient pas s'inquiéter.
Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêter leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'était pas étranger à leur joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur raison et qu'ils y vissent encore très-clair.
Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une brillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens à moitié ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté.
--Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps.
--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat, qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.
--Une maison de jeu! murmura Victor hésitant.
--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison de jeu.
--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table, une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver. Cela donne toujours un avant-goût.
Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir. Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent leurs regards autour d'eux.
Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande de musiciens.
Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas, il y avait un revolver à six coups.
Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en maudissant le jeu.
S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille dollars en moins d'une heure.
Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction:
--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas une affaire. Si j'osais seulement aller à la table...
--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.
--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.
--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de nous favoriser.
Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui s'approchaient à pas lents de la table.