Le Pays de l'or

Chapter 4

Chapter 43,888 wordsPublic domain

Tout à coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous les passagers qui n'étaient pas alités furent appelés sur le pont et réunis d'un côté du navire. Alors quatre marins montèrent avec le cadavre et se dirigèrent lentement et solennellement vers le côté où se tenaient les passagers. Le pauvre docteur était cousu dans sa couverture comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantité de charbon pour le faire descendre au fond de la mer. Après que les matelots eurent tout apprêté à bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ôta son chapeau et se mit à marmotter entre ses dents les prières d'usage. Les passagers s'étaient également découverts; la plupart frissonnaient à la pensée qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'éternité, qu'ils prendraient peut-être à leur tour le lendemain.

La prière fut bientôt achevée. Sur un signe du capitaine, les matelots descendirent jusqu'à la surface de la mer la planche sur laquelle reposait le corps du docteur, la renversèrent et jetèrent ainsi le cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchèrent par-dessus le bord et regardèrent dans l'eau; mais tous reculèrent tout tremblants et poussèrent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre, déchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un instant chacun un morceau de l'horrible festin.

Et avant la fin du jour, les monstres reçurent encore cinq victimes de la cruelle épidémie qui commençait seulement à sévir d'une manière terrible dans l'entre-pont.

Les passagers étaient anéantis; quelques-uns couraient sur le pont à pas inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de bois qui les tenait inexorablement enfermés dans son cercle empesté. D'autres erraient çà et là, comme des fous, avec des gestes de désespoir et murmuraient en eux-mêmes contre des spectres invisibles. Tous demeuraient muets et consternés, et cet affreux silence n'était interrompu que par des imprécations contre la soif de l'or et contre le fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adressés à la patrie qu'on avait abandonnée si follement.

Vers le soir, Victor fut frappé tout à coup d'une affreuse angoisse. Pendant qu'il était assis sur un banc à côté de son ami et de Donat Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville d'Anvers et des êtres qui leur étaient chers; pendant que Jean s'efforçait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de ce dernier s'altéra tout à coup d'une manière surprenante. Une pâleur mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres se raidirent comme s'il eût été atteint d'un attaque de nerfs. C'étaient les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidèle, allait mourir; peut-être avant que le soleil éclairât de nouveau le pont du _Jonas_, les monstres marins auraient déjà englouti son cadavre!

Cette pensée remplit Roozeman d'un désespoir indescriptible; il se jeta en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes, auxquelles il ne croyait pas lui-même. Donat tenait une main du malade et l'arrosait de larmes silencieuses.

Jean s'efforçait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il avait encore du courage et qu'il n'était pas si malade qu'on se le figurait; mais bientôt ses dernières forces l'abandonnèrent, il poussa un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en criant d'une voix déchirante:

--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgée d'eau! L'eau seule peut me guérir!

En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en délire vers le capitaine et tomba à ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignée de billets de banque, tout ce qu'il possédait, pour un demi-litre d'eau. Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas aperçu le jeune homme qui se traînait à ses pieds et lui demandait la vie de son pauvre ami.

Victor réitéra ses supplications désespérées auprès du pilote avec le même insuccès... Un cri de rage lui échappa; il s'élança vers un baril d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacèrent de leurs couteaux, et comme Victor, aveuglé, ne retirait même pas sa poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sautèrent tous ensemble sur lui et le jetèrent loin d'eux sur le pont.

Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman s'arrachait déjà les cheveux et se déchirait la poitrine, lorsqu'un marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitié d'un demi-litre, en échange de sa montre d'or.

Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau chéri de sa mère, pour prolonger la vie de son ami, ne fût-ce que d'une heure! Il courut tout joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux lèvres et lui versa le breuvage rafraîchissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux.

Les forces semblèrent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres étaient brisés et qu'il éprouvait un besoin irrésistible de repos.

Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiété mortelle. Assis, avec Donat, près du lit de son ami souffrant, il entendait sortir sans cesse de sa poitrine déchirée le cri: «De l'eau! De l'eau! de l'eau!» sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu obtenir une goutte d'eau en échange de toute une fortune.

Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombé en délire, ne criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou, se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un accès de fureur. Tout à coup, il se leva dans l'obscurité et dit d'une voix creuse et avec une sombre ironie:

--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insensé! que vas-tu chercher là? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui qui veut le gagner par son activité et par son intelligence? La liberté? l'indépendance? Où règnent ces bienfaits de la civilisation humaine autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insensé, le bonheur n'habite pas si loin; il est où se trouvait notre berceau, près du foyer paternel, dans les yeux de notre mère, dans le souvenir de nos amis, dans les objets auxquels sont attachés les souvenirs de notre jeunesse. Le démon de l'or t'a attiré, tu veux devenir riche tout d'un coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravée dans la conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne trouveras que la misère, la honte et la mort... la mort et un horrible tombeau dans les entrailles de l'Océan!...

En achevant cette malédiction, il se laissa retomber sur son lit et resta étendu, immobile et muet.

Victor Roozeman, courbé presque jusqu'à terre, se sentit écrasé sous ces paroles terribles, qui n'étaient que l'écho de ses propres pensées; il frissonnait en entendant une prédiction de l'accomplissement de laquelle il ne doutait pas.

Au pied du lit était assis Donat Kwik, qui, dans l'excès de son repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si cruellement la tête contre les poutres, que le sang coulait de ses joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque:

--Tiens! tiens! animal que tu es! Àne! Cela t'apprendra à aller en Californie... Tu seras mangé par les baleines: c'est très-bien fait, tu l'as mérité, vilain et stupide imbécile!

Plus tard, dans la nuit, la fièvre brûlante parut avoir abandonné le malade. Il était calme, respirait plus librement et semblait sommeiller.

Donat s'était endormi, la tête sur ses genoux et rêvait tout haut de son village natal... Ce qu'il disait devait émouvoir profondément Roozeman, qui veillait, car il écoutait en tremblant les paroles qui tombaient de la bouche de Donat:

--Ah! Blesken, ma chère vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de ce qui est passable quitte les trèfles pour les joncs!... Tu as peut-être soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau: là, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraîche, si fraîche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles, vois, là-bas, Anneken, la fille du garde champêtre! Elle nous regarde avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles, dimanche, c'est la kermesse; j'ai graissé mes jambes. Si tu pouvais voir les sauts que je ferai!--Anneken! chère Anneken! à dimanche, n'est-ce pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a crié: «Oui, Donat, à dimanche!» Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela ne change pas, j'en deviendrai fou assurément.

VIII

LA RÉBELLION

Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la troisième classe.

La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles funérailles et la vue des requins affamés qui s'agitaient autour du navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris menaçants contre le capitaine, et l'on voyait çà et là des hommes qui ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort.

Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques instants la tempête qui semblait se préparer dans les esprits. Mais, vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau changé le pont du _Jonas_ en une fournaise insupportable, une agitation étrange parut émouvoir tout à coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une entreprise violente en criant:

--De l'eau! de l'eau ou la mort!

Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné leurs consolations.

Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que la chose commençait à devenir sérieuse, il appela par un signe tous ses matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte:

--Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire au _Jonas_ le même sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous ose s'approcher de nous à deux pas. Arrière, sur votre vie! ou les balles vont faire justice de votre criminel aveuglement!

Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents, semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait se changer en une mare de sang.

En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria:

--Capitaine, voyez! voyez là-bas au sud-ouest!

--Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses hommes.

Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux deux extrémités du navire:

--Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et du vent!

A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie; mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.

L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire. Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air humide! quelle jouissance! quel bonheur!

Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et l'apaisement.

Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide. Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme un mur sombre toute la partie sud du ciel.

Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la pente naturelle devait conduire l'eau.

A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité.

Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du _Jonas_.

Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant!

Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et s'écriait avec enthousiasme:

--Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!

La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient _le Jonas_ d'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais. Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et des éclairs.

Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles que possible; _le Jonas_ se pencha sur le côté et s'élança en avant comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.

IX

L'ARRIVÉE

Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger.

Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce qu'on en ferait après le retour au pays natal.

Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt. Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!»

Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là, et il faisait rire chacun par ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les Allemands _Hauswurst_; il répondait à ces noms, dont la signification lui était inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa naissance.

_Le Jonas_ devait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de l'or;--et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux qui étaient à bord du _Jonas_ allaient implorer la miséricorde céleste à deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes, renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité, le destin semblait avoir décidé la perte du _Jonas_; mais, soit que le Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre Valparaiso et Taïti.

Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables, et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent d'espoir et d'impatience.

Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il répondit:

--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Volé argent moi, my money! Spitsboef! Donderwatter! moi volé!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre argent!...

Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé, pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.

Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.

Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman, s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de la société _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture, des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur entretien.

Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux. Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire sans avoir un oeil poché ou le nez écorché.

C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de tourments.

Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent très-favorable. On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de l'impatience gagna tous les passagers.

Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage et de leur débarquement dans le pays de l'or.