Le Pays de l'or

Chapter 3

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Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colère du jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout à coup sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient continuer leur promenade, il leur demanda à mains jointes la permission de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait ni ne lui témoignait d'amitié. Ils consentirent à sa prière; car Donat Kwik, malgré son air grossier, était un garçon de sens, et il se montrait profondément reconnaissant de la moindre marque d'amitié.

Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du château avec laquelle Donat avait l'envie de se marier à son retour du pays de l'or. Le jeune paysan devint sérieux, et il résulta de ses explications qu'il portait au coeur un amour plus modeste. Il avait fixé son choix depuis des années sur une des filles du garde champêtre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille n'était pas indifférente pour lui; mais le père, qui possédait quelques pièces de terre, l'avait repoussé avec mépris parce qu'il était trop pauvre, même après que sa tante lui eut laissé seize cents francs. Ce que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du château n'avait été qu'un vain bavardage, ce n'était qu'Anneken[1], la fille du garde champêtre, qui lui trottait dans la tête. Il avait quitté son village par honte et par désespoir de ce que le père d'Anneken l'avait jeté durement à la porte, lorsqu'il s'était hasardé à exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de l'or était le désir de se venger du garde champêtre en mettant à ses pieds un grand monceau d'or et en le forçant ainsi à consentir avec joie au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son père voulût lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activité, que Victor Roozeman prit plaisir à l'écouter. Il y avait, en effet, une certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le langage comique, mais sincère, le fit songer à Lucie et à sa mère.

[Note 1: Petite Anne.]

Les amis s'amusèrent ainsi à deviser des souvenirs du pays et des projets de l'avenir jusqu'au moment où la nuit vint et où chacun descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine.

V

LA FOSSE AUX LIONS

Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de viande salée et de fèves, était distribuée en quantité suffisante pour apaiser des estomacs poussés à une activité extraordinaire par l'air vif de la mer. Le temps magnifique et la rapidité de la navigation inspiraient à tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie fût moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'espérance ne cessait de briller sur tous les visages.

Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans la troisième classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on remarquait soixante Français et au moins trente Allemands des bords du Rhin. Déjà, une sorte de rivalité s'était élevée entre les deux nations, et même il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle un Allemand avait reçu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine, voyant là une bonne occasion de montrer son autorité souveraine, fit jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et infect, à fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorités du premier port où ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui résister, et qu'il les débarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie n'avaient donc qu'à se soumettre avec résignation.

Cet événement peu important fit une profonde impression sur les esprits. Chacun fut convaincu que le capitaine était un homme inflexible, qui n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité. Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul, avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne répondait que par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait, sans appel, toute conversation.

Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur joyeux retour dans la chère patrie.

Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient spirituels _à leur façon;_ mais on n'était pas obligé de les écouter plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait:

--Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que vous n'en avez pas bu.

Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un et à l'autre, et bégayant:

--Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le recevoir, entendez-vous?

C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être empoisonné, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait garder jusqu'à la fin de sa vie.

[Note 1: Nez de genièvre.]

Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée.

Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues.

Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au ciel.

A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de longues moustaches rousses et des yeux fort petits.

Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant comme un âne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte.

Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine, tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre... Mais le capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un seul mot:

--Paix!

Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la même gamelle que l'enragé Flamand.

--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la viande et les fèves toutes brûlantes, et, quand nous l'engageons à laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les marques de la méchanceté de cette brute.

Et l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le sang coulait réellement le long de son tibia.

Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien à ce Français qu'un Flamand ne se laisse pas opprimer et railler impunément. Il menaçait si violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et irrité, mit fin au débat par ces mots:

--Ici, matelots! Qu'on jette cet enragé dans la fosse aux lions pour trois jours!

Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-être croyait-il qu'il y avait réellement des lions au fond du navire; il regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots, il se mit à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.

Les deux amis s'efforcèrent de fléchir le juge sévère. Victor Roozeman, encore pâle d'indignation, prétendait qu'on allait commettre une criante injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait tourmenté et opprimé dès le premier jour le pauvre garçon. Jean Creps, au contraire, s'efforçait de présenter l'affaire comme insignifiante, et demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donat, qui ne lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer pour un imbécile et un grand lourdaud.

Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eût apaisé, il dit aux matelots:

--Laissez-le aller.

Le jeune paysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux:

--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour vous je me jetterais au feu.

Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit très-durement en s'en allant:

--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou tu t'en repentiras.

VI

L'ÉQUATEUR

_Le Jonas_ était en mer depuis quatre semaines, et approchait avec rapidité de l'équateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus vivement ses rayons. L'éternelle viande salée commençait à dégoûter les passagers; toutes les provisions étaient épuisées. Il y avait de pauvres diables qui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, à cause de la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de salaison et de biscuits secs; il y en eut qui échangèrent des objets de prix contre une simple chopine d'eau.

On arriva enfin sous l'équateur. Là, _le Jonas_ fut arrêté par un de ces calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les voiles pendaient flasques le long des mâts; et le vaisseau restait immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites.

Les passagers allaient et venaient, désespérés, suffoqués, sans haleine ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se reposer; mais partout l'atmosphère était également brûlante et l'air étouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pénible, c'était le manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât directement sur leurs têtes, et passaient alors le reste de la journée à lutter douloureusement contre la soif.

Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; qu'eût-ce été s'ils avaient dû rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de cette fournaise et de cette atmosphère énervante!

Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la provision d'eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un demi-litre d'eau par jour. Une terreur générale et des plaintes amères accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforça de leur faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il devait épargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'équipage en danger de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on avait trouvé, à la même place où mouillait maintenant _le Jonas_, un navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal, que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient employée avec une aveugle prodigalité. Cette note datait déjà de six semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts de soif et avaient souffert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder _le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme à un chien.

Effrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir.

Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus qu'auparavant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu familiariser son imagination avec la misère, il parlait continuellement de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage frais; les bords magnifiques de l'Escaut, où l'on respirait l'air en été avec un véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à ce que sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide de la pompe de son père.

Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la fin du jour il avait rafraîchi Victor et son ami Jean en leur versant une gorgée de sa bouteille.

Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette explication, qui témoignait au moins d'une très-grande puissance de volonté:

--Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il; mais, quand sa peau est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse la tête pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau, n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres? Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans discontinuer et je fais croire ainsi à mon estomac qu'il boit, jusqu'à ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée; et je me nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait.

VII

LES REQUINS

Les jours se succédaient sans qu'un nuage se montrât à l'horizon; le soleil restait également brûlant et l'air également lourd.

Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restèrent couchés dans leurs cabines, à moitié étourdis et se plaignant de n'avoir plus la force de se mouvoir.

La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse avait éclaté dans l'entre-pont. Les uns prétendaient que c'était le _typhus_, les autres le _choléra_ et d'autres la _fièvre jaune_. Cette nouvelle fit trembler et pâlir tout le monde, car une seule de ces maladies est, en effet, suffisante pour dépeupler en peu de temps tout un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble sous un ciel de plomb dans un si petit espace.

Tous les passagers frémissaient encore sous l'impression de cette terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penché par-dessus le bord, s'amusait à jeter quelques petits objets dans la mer, se mit à crier très-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire.

--Une baleine! deux baleines! s'écria-t-il en courant vers Roozeman. Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui grincent et craquent comme une machine à battre le blé. Je leur ai jeté un vieux soulier égaré là; elles l'ont croqué et avalé comme une amande!

Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait été éveillée par le cri de Donat coururent au bord du navire et regardèrent dans la mer, unie et transparente comme un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi qu'on leur jetât, du bois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et l'avalaient en un clin d'oeil.

Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en ricanant:

--Ah! ah! voilà les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe, messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent à cent lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dîner friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous puissiez reconnaître le chemin: c'est par là que beaucoup d'entre vous s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les mangeurs de fer ne m'auront pas encore.

Après cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient à la maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés. Cette pensée horrible éteignit dans les coeurs la dernière étincelle de courage.

Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant à côté de lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de passagers étant tombés malades, le docteur s'était vu en possession de plus de vingt-cinq rations de genièvre; et il avait probablement brisé par cet excès le fil de ses jours, déjà peu solide.

Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'écria d'un ton de sincère compassion:

--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu miséricordieux ait son âme! Il n'avait pas prévu que les baleines étaient venues pour lui. Je penserai à lui dans mes prières, il en a besoin, le malheureux!

Sous la ligne, où le soleil décompose, avec une rapidité extraordinaire, tout ce qui peut tomber en putréfaction, on ne peut pas garder longtemps les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, où une maladie contagieuse semblait régner, il fallait éloigner sans retard les restes mortels du docteur.