Le Pays de l'or

Chapter 11

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--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline chercher de l'eau; le café sera d'autant plus vite fait.

Kwik prit la marmite et s'éloigna dans la direction désignée.

--Ça, mes amis, un peu de hâte à l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit passée, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps. Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de très-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons bientôt les mines de Yuba.

--Bientôt? Quand donc? demanda le matelot.

--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. Là, nous nous reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les _stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignoré.

--Mais que vend-on dans les _stores?_

--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine, du lard, du jambon, du sucre, du café, de l'eau-de-vie.

--Drôle d'idée d'établir une boutique à l'endroit même où les autres cherchent et trouvent de l'or! dit Victor.

--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus, les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amassé une jolie fortune.

--Ce sont sans doute des Mexicains?

--Non, des gens de tous pays: des Français, des Américains du Nord, des Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains.

--Et comment défendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les brigands?

--Vous ne connaissez pas les affaires de là-bas. Les _stores_ se trouvent où les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas grande attention à un coup de poignard au de revolver; mais, dès qu'un voleur est pris, on le pend sans...

Il fut interrompu dans son explication par l'arrivée de Donat, qui faillit laisser tomber sa marmite, et bégaya les joues pâles et les bras levés:

--Que Dieu me protège! J'ai vu là quelque chose de si laid, de si horrible, que j'ai presque perdu la tête de peur. Je crois qu'il y a de la sorcellerie dans ce pays, et que le diable...

--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience.

--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. Là-bas, derrière la montagne, près de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frétillent encore. Il crierait à coup sûr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud coulant à une corde!

--Allons, venez, il faut voir ce que c'est.

Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un homme pendu à la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait à travers l'étroit défilé faisait tourner le cadavre au bout de la corde; ce mouvement avait fait croire à Kwik que le pendu pouvait encore être vivant.

Victor, s'avançant plus près de l'arbre, remarqua qu'on avait cloué un plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arrêta en tremblant et n'osa pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le décidèrent à suivre les autres.

Sur le plat en fer-blanc, on avait gravé des caractères avec une pointe en fer, Victor les lut et dit:

--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques Kalef a assassiné ici son ami intime pour lui voler son or_.

--Voyez, à côté de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime.

--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois en se retournant. Ne perdons pas un temps précieux à regarder le scélérat. Venez, retournons à la tente.

--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu là? murmura Kwik avec dégoût.

--Il y pend assurément depuis six semaines.

--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-être un chrétien comme nous!

--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la main à cette charogne?

--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi longtemps que ses restes ne seront pas enterrés.

Pour toute réponse il n'obtint qu'un éclat de rire. Chemin faisant, Victor s'efforça de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes à sa compassion. Le pendu était un horrible assassin et avait bien mérité sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il détournait la tête avec angoisse, comme s'il craignait d'être poursuivi par le pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque inintelligible:

--Je préfère encore coucher dans le cimetière de Natten-Haesdonck, quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon à minuit... Allons, allons, mon cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la terre molle et rêve d'Anneken et de l'or, jusqu'à ce qu'un fantôme vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays!

Le café et les crêpes furent bientôt prêts. On soupa. Victor fut mis en sentinelle et les autres se glissèrent sous la tente pour se coucher.

Donat se démenait plus fiévreusement encore que la veille. Il tenait ses yeux fermés; car, aussitôt qu'il les ouvrait, l'obscurité prenait pour lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et repasser devant ses yeux en le menaçant. Mais ce qui le frappait d'une terreur encore plus profonde, c'était la pensée qu'il allait être appelé vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se trouver seul aussi dans les ténèbres! Ses camarades sous la tente ronflaient sourdement et semblaient plongés dans un sommeil bienfaisant; il enviait cette tranquillité d'esprit et se disait en lui-même qu'il eût donné un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit à prier ardemment, et, soit que sa prière diminuât son effroi en occupant son esprit, soit qu'il succombât aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans un léger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil.

Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes et lui pinçait les mollets.

Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux hérissés sur la tête:

--O mon Dieu! secourez-moi! un fantôme! Un fantôme!

--Tais-toi, âne que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde: il est onze heures.

--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux tombe d'un trou dans un autre.

--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A minuit tu éveilleras le baron pour te relever.

--N'as-tu rien vu dans l'obscurité? Demanda Kwik avec anxiété.

--Si, Donat, quelque chose de très-vilain, mon garçon; fais attention, ça ne sent pas bon, là dehors.

--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas!

--Ce que j'ai vu? un fantôme, un esprit avec un drap blanc sur le dos! dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parlé!...

--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit?

--«N'y a-t-il pas parmi vous un imbécile qui se nommé Kwik? a-t-il demandé.--Oui, ai-je répondu, il montera la garde vers le milieu de la nuit.--Eh bien! a dit le fantôme, c'est justement une bonne heure pour tordre le cou à ce peureux avaleur de bourdes.» Dors bien, à demain, Donat!

Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurité, la peur le fit chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermés; mais parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes qualités, et une de celles-ci était qu'il voulait remplir fidèlement et sérieusement la fonction qu'il avait acceptée. Malgré son émotion, il se rappela qu'il était là pour veiller sur la vie de ses camarades et surtout sur Roozeman.

Il regarda donc de tous côtés, mais une sueur froide mouillait son front et il était tourmenté par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages, tout prenait à ses yeux une forme effroyable.

Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter son poste; mais sa terreur augmentait à mesure qu'approchait l'heure fatale de minuit, l'heure à laquelle, d'après les récits de son enfance, les esprits et les fantômes errent et cherchent vengeance.

Tout à coup il poussa un cri étouffé et ses cheveux se hérissèrent sur sa tête comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une ombre humaine, avec un drap blanc sur la tête, était sortie de terre.

Il recula jusque près du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas tomber. Là, une idée de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts tremblants, avança l'aiguille de près de trois quarts d'heure. Alors il se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit:

--Baron, baron, réveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_ minuit.

--Quoi, minuit? murmura le Français en sortant de la tente; il n'y a pas une demi-heure que je t'ai entendu relever.

--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais français, _quand dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque juste cela!_

Le baron prit la montre et se mit en faction.

Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la croix et murmura entre ses dents:

--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dussé-je monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je suis assez courageux; mais me battre contre des fantômes!... Aïe! Aïe! Dors bien, Donat!

Et il laissa tomber avec découragement sa tête sur son havre-sac.

XX

LE BLESSÉ

Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le lendemain matin et qu'ils regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toutes sortes de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un rhume de cerveau qui le faisait éternuer sans cesse. Le baron l'observait avec méfiance; mais le naïf garçon avait une mine si innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait.

Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se frottant les mains:

--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien dormi, n'est-ce pas, Kwik?

--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai été tiraillé en tous sens par quatre ou cinq fantômes.

--Il faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continuera à veiller sur nous.

--Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept têtes, le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages?

--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est là-bas près de ce sapin!

Quelques minutes après, ils étaient en route. Donat voulait absolument porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus hautain et une froide raillerie.

Kwik eût bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois quarts d'heure qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié découragé.

Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal, de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait, sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken. Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur, que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse.

Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait repris sa place à côté du mulet.

Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand celui-ci le traite avec douceur.

Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria:

--Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!

--Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de tabac de notre vie.

Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels hommes c'étaient.

Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta également et apprêta les fusils.

--Ah çà! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement, battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là-bas, et il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra, dit le curé de Natten-Haesdonck.

--Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font des signes d'amitié.

En effet, les deux groupes se rapprochèrent lentement, et, dès qu'ils furent assurés de part et d'autre que c'étaient de simples voyageurs qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes.

Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une couple de minutes, pendant que ses camarades échangeaient quelques paroles avec les autres chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignements sur l'état des placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient très-méfiants; et, lorsque Donat demanda à l'un d'eux, dans son mauvais français:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_-- ils semblèrent tous fâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants.

Les premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le Bruxellois serra la main au Français et lui dit adieu.

Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent également leur voyage. Ils le regardèrent, espérant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce qu'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible et resta muet.

--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si sérieux? demanda Jean Creps.

--De mauvaises nouvelles, répondit-il.

--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas encore eu de sauvages.

--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes.

--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je donne, pardieu! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je ne voudrais pas arriver à Natten-Haesdonck avec ma tête nue et chauve comme une gamelle.

--Tais-toi donc, Donat, et écoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que le Français m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse bande de sauvages californiens s'est montrée. On a reçu la nouvelle, dans les _stores_, qu'elle a attaqué, il y a quatre jours, une compagnie de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens de très-loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une heure ou deux vers l'ouest pour éviter ainsi la rencontre des sauvages. Nous commencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites attention et tenez-vous toujours prêts à la défense.

Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le Bruxellois reprit:

--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui sont plus riches que ceux qu'on avait trouvés jusqu'ici. Le Français, à qui j'ai rendu quelques services l'année passée, m'a donné des explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune pendant quelques jours. Il y a des _stores_ à quelques milles de là; vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le métier de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un chercheur d'or.

Donat n'écoutait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets, tourmenté qu'il était par la crainte de voir apparaître des sauvages. Il était évident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de l'effroyable réalité. De temps en temps, il portait la main à sa tête et se tirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore chauve.

Tout à coup un cri aigu lui échappa et il dit en pâlissant:

--O mon Dieu! les voilà! les voilà!

Un bruit étrange s'était fait entendre au loin dans les broussailles, et les compagnons, également surpris, s'arrêtèrent, l'oreille au guet.

C'était une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!)

--Est-ce possible? s'écria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez, venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote.

--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut cacher une ruse. Donat, tâche de nous suivre dans les broussailles.

Guidé par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits. Ses premières paroles prouvèrent qu'il était Anglais, ce qui avait causé l'erreur de Victor, parce que le mot «Dieu» est le même en anglais qu'en flamand.

Il raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les étrangers à mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le désert. Son père tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement.

Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'âne; mais le matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de cet Anglais.

Comme le débat s'échauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois dit:

--Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez importante pour être discutée.

Quand on l'eut suivi à une vingtaine de pas, il reprit:

--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira: «Je vous remercie et bonjour.»

--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs. S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je puis.

Le blessé, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des mains suppliantes et son regard était plein d'éloquence.

--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de rien.

--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?

--Certes; une pareille insensibilité est horrible.

--Et toi, Donat?

--Moi, pour sauver la vie à un homme, je porte la claie et les haches jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et peut-être, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages.

--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.

--Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore jeune; je veux bien porter ma part des instruments.

Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa générosité.

Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.

Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui était arrivé:

--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il. Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision de farine pour mon père. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets à la rivière de la Plume, je suis allé aux placers du Yuba, et j'y ai trouvé après quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais besoin. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes, au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et courbé, comme quelqu'un qui est très-fatigué. Comme il était seul et n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches rousses et les yeux singulièrement petits...

--Était-ce un Français? demanda Victor étonné.

--Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient causer avec lui.

--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas trompé!