Chapter 10
--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, répondit le Bruxellois, et, moi-même, j'ai été assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en eusse souvent entendu parler. Celui qui a tiré le premier coup de pistolet tout près de la tente ne voulait que nous donner le change et nous attirer derrière lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai laissé Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient, pendant notre absence, pillé notre tente. C'est un tour des chercheurs d'or pauvres et affamés, qui tâchent de se procurer ainsi des provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je félicite notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporté comme une bonne et courageuse sentinelle.
--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange.
--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas nécessaire de tuer un tas de gens en paroles, pour défendre courageusement sa vie au moment du danger, bégaya Kwik.
--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai?
--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes et les bêtes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel est mon meilleur ami. Dans tous les cas, à l'oeuvre on connaît l'artisan, dit le proverbe.
Ils étaient revenus à la tente. Donat prit la poêle et continua à faire des crêpes, pendant que les autres buvaient le café dans des écuelles de fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait.
Kwik grommelait à part lui d'un air mécontent, tout en faisant sa cuisine. Il réfléchissait qu'un double danger l'avait menacé: tuer un chrétien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tête. Le premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les crêpes, quoique leur parfum fût toujours aussi bon, ne le tentaient plus; il devint mélancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pâte rissolante:
--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger des gâteaux poivrés avec des balles et beurrés avec du sang humain! Donat! Donat! mon garçon, tu es un vilain âne! Que viens-tu faire ici? Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire de bandits.
Enfin le souper fut prêt: chacun en prit sa part. Le baron, qui était en faction, fut relevé pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit:
--Tâchez de bien vous reposer, mes amis, car demain, à la pointe du jour, nous devons être sur pied. Les scélérats qui nous ont attaqués ne sont plus à craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas d'autres dangers, nous ne serons pas inquiétés de toute la nuit. Vous connaissez vos tours de faction. Après le baron, c'est Roozeman; après Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa montre à son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit, et n'éveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans cesse de tous côtés et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous sautera sur ses pieds, prêt à se défendre. Qu'on se taise maintenant! Bonne nuit, dormez bien.
Malgré les émotions de cette journée, les chercheurs d'or cédèrent bientôt à la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements faisaient ressembler la tente à une tanière pleine de grognements d'ours.
Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, étendait les jambes, les retirait et se couchait sur le côté ou sur le dos; mais il ne put s'endormir. Après une heure et demie de pénible insomnie, il entendit éternuer deux fois Jean Creps qui était couché tout près de lui.
--Ah! monsieur Jean, êtes-vous éveillé? Murmura Kwik d'un ton plaintif.
--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps à moitié endormi.
--Je ne puis fermer l'oeil.
--Bah! il faut dormir.
--Je ne puis, Jean.
--Cela ne fait rien.
--Mais je ne puis pas, vous dis-je.
--Il faut essayer, cela ira bien.
--Toutes mes côtes sont brisées; je frétille ici comme une anguille sur le gril.
--C'est une idée, Donat.
--Oui, monsieur Jean, c'est une idée, une vilaine idée.
--Allons, abrège. A quoi penses-tu?
--Je pense et je repense ainsi en moi-même: Dormir n'est rien, si je savais que je m'éveillerai encore vivant....
--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat.
--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement, encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite âme.... Et puis ronflons à la grâce de Dieu!
XVIII
LA PÉPITE
Le lendemain, au lever du soleil, après avoir pris du café et mangé des galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'étaient remis en route. La plus grande partie du jour s'était écoulée sans qu'ils eussent rencontré quelque chose de particulier. Leur route les conduisait à travers une suite de vallons et de montagnes, tantôt s'écartant pour faire place à une vaste plaine, tantôt se rapprochant pour former un défilé dont les parois rocheuses semblaient près de s'écrouler sur les voyageurs.
Dans l'après-midi, pendant que ses compagnons, après avoir déposé leurs havre-sacs, s'étaient couchés sur le sol pour prendre du repos, Donat était allé à une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des blocs de rocher, à une centaine de pas de distance. Il avait soif et voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'était un caillou gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune paysan se mit à battre violemment; il était pâle et resta dans une immobilité complète à contempler l'objet étincelant, comme si un spectacle merveilleux l'avait frappé de stupeur. Toutefois, il saisit le caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis courut à travers les sénevés vers ses compagnons, en poussant des cris de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles.
--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouvé le trésor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour acheter un châ...!
Il trébucha, et tomba la face contre terre.
--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor.
--Certes, c'est possible, répondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on trouve parfois les plus grosses pépites. Si Kwik avait découvert un riche placer!
--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot.
--Dépêche-toi, dépêche-toi, petit Kwik chéri, s'écria Jean Creps avec une joyeuse impatience.
Tous les autres étendirent, en signe d'intérêt, les mains vers lui.
Donat accourut tout hors d'haleine et bégaya:
--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb!
A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, après l'avoir examiné, le lança de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de désappointement.
--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbécile! dit-il à Kwik, qui le regarda d'un air stupéfait et déconcerté, et murmura presque en pleurant:
--N'était-ce pas de l'or?
--De l'or? C'était une pierre de soufre, de l'espèce qu'on appelle _pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre.
--Tu ne dois pas être si fâché contre moi pour cela, dit Donat pendant qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est trompé. Pourquoi aurait-on inventé le proverbe: _Tout ce qui brille n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en courant, je voyais le garde champêtre de Natten-Hæsdonck, avec son Anneken, me tendre les bras en riant, précisément au moment où je tombai là-bas le nez dans le sable. Enfin! la scélérate de pierre est perdue, mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans notre coeur.
Bientôt, l'amère déception se changea en gaieté, et maintes saillies grossières ou spirituelles sur la naïveté de Donat prêtèrent à rire aux amis.
Ils étaient déjà à plus de quatre milles de la chute d'eau où ils s'étaient reposés et longeaient une forêt de broussailles épineuses qui ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout.
Tout à coup, le matelot s'arrêta et braqua son fusil comme quelqu'un qui veut tirer.
--Que vois-tu? demandèrent les autres surpris.
--Là, une tête humaine; quelqu'un qui nous épie et se cache dans les broussailles!
--Où? Nous ne voyons rien.
Pour toute réponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les arbrisseaux.
Un cri de douleur retentit, et immédiatement après, du sein du fourré, s'éleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eût touché une femme ou un enfant.
--Ciel! tu as fait un malheur! s'écria Victor ému jusqu'au fond du coeur par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours de la pauvre victime.
Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgré les observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur exemple.
Le matelot, probablement effrayé par l'idée qu'il pouvait avoir assassiné un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta Dans la vallée.
Les autres trouvèrent, dans une petite clairière, entre les broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait percé la tête. Sur ce corps était penché un jeune homme, un enfant de treize à quatorze ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage défiguré, et il était tellement égaré par le désespoir et la douleur, qu'il ne remarqua pas d'abord la présence des étrangers.
On pouvait voir à leurs costumes que ces gens étaient des Mexicains, et, comme le jeune homme répétait toujours d'un ton déchirant: _Pobre padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son père.
Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contrée dangereuse.
Le baron ne saisit pas très-bien les paroles brèves et entrecoupées que le jeune Mexicain lui répondit; cependant, il crut comprendre que ces malheureux avaient été attaqués et pillés et qu'ils avaient perdu leurs compagnons dans leur fuite. L'enfant était presque fou de douleur et de rage contre les assassins de son père, qu'il regardait comme de vrais détrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande volubilité et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrêtait alternativement sur le corps inanimé et sur les assistants qu'il chargeait de malédictions.
--Que dit-il? demanda le Bruxellois.
--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit de son père nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur notre lit de mort.
--Que Dieu nous protège! soupira Donat en faisant un signe de croix. Ceci nous manquait encore. Nous avons déjà à craindre les hommes et les bêtes féroces, voilà que les esprits se mettent aussi de la partie. Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malédiction sur la tête!
Pendant que Kwik se livrait à ces réflexions, les autres avaient pris une décision sur ce qu'il y avait à faire. Ils ôtèrent leurs havre-sacs et prirent leurs pioches.
--Ne reste pas là si consterné, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta bêche, nous enterrerons le malheureux Mexicain.
Le jeune Mexicain était accroupi et suivait d'un oeil vitreux et immobile le travail de ceux qu'il considérait comme des bandits. Les larmes coulaient à flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance semblait un peu calmée. Peut-être le soin des étrangers de ne pas laisser son père sans sépulture le faisait-il douter que ce fussent bien des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforçaient de le consoler d'un ton compatissant.
Donat détournait les yeux avec horreur du visage contracté du mort; mais, malgré tous ses efforts, il se sentait attiré comme par un aimant, et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il lui fallut aider à déposer le cadavre dans la fosse, il frémit de la tête aux pieds, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il frissonna jusqu'à la moelle des os. Vaincu par son émotion, il se laissa tomber à genoux près de la tombe et se mit à prier, pendant que les autres couvraient le corps de terre et de pierre.
Lorsque la fosse fut tout à fait comblée, le Bruxellois demanda:
--Ah çà! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant!
--Ce que nous allons en faire? répondit Victor. Nous l'emmènerons aux placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, à notre arrivée dans un endroit habité, les moyens de regagner sa demeure.
--Ce sera une grande charge, messieurs.
--Qu'est-ce que cela fait? Après avoir tué le père, nous ne serons pas assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le désert en pâture aux bêtes féroces. Dussé-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les épaules; il viendra avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons mis en sûreté.
--C'est fâcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il doit nous suivre.
Le jeune Mexicain se leva et obéit passivement. Il marchait la tête baissée et semblait devenu indifférent à son sort. Cependant, lorsqu'il atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait le meurtrier de son père. Mais, comme s'il se fût calmé tout à coup, il baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en apparence avec la même soumission.
--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas plus longtemps de ce garçon. Nous avons perdu beaucoup de temps et il faut le rattraper!
Ils allaient continuer leur route et avaient déjà fait une centaine de pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant un cri de triomphe et, sans que personne eût rien remarqué, disparut avec un _navaja_ ou poignard de poche à la main. En outre, l'attention fut détournée du fuyard par un cri de douleur qui échappa au même instant au matelot.
L'Ostendais tenait la main à son côté et disait qu'il avait reçu un coup de poignard. On l'aida à ôter ses habits et chacun tremblait de crainte qu'il n'eût été frappé mortellement par le fils de sa victime.
Lorsqu'on eût mis son flanc à découvert, on constata avec joie que le poignard avait porté sur l'unique dollar que le matelot portait encore dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'égratigner un peu en glissant. Il reconnut lui-même que cela ne valait pas la peine d'y songer et n'était pas assez grave pour arrêter sa marche une seule minute.
On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'événement; mais les esprits s'assombrirent peu à peu sous l'obsession de tristes pensées, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts et par vaux.
Donat Kwik hochait constamment la tête en marchant:
--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes; mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ça va de mieux en mieux; je ne m'étonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le diable pour que la collection soit complète. Si réellement je trouve un boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas volé, pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voilà en guerre avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa vie!
XIX
LE FANTÔME
Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non loin d'une forêt de broussailles, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et regarda à terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes autour d'eux avaient été piétinées d'une manière particulière, et la terre portait les traces profondes de pieds de chevaux.
Il est arrivé quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas de côté. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tiré. Tous ces pas de chevaux entremêlés... On aura peut-être joué du lasso.
--Pouah! s'écria Donat Kwik, voilà une mare de sang comme si l'on avait abattu un boeuf.
--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous éloigner de quelques milles vers le nord. Peut-être atteindrons-nous ainsi une contrée moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette colline, à côté des arbustes, jusqu'à ce que nous puissions reprendre notre première direction vers l'est.
Ils quittèrent la plaine par le côté gauche. Kwik les suivit en murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays où l'on rencontrait presque à chaque pas une horreur.
A peine eurent-ils marché une demi-heure que Donat, effrayé, s'écria:
--Au secours! au secours! une bête féroce, un lion, un ours:
--Où? où? s'écrièrent les autres en levant leurs fusils.
--Là-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux, des yeux!...
--Nous ne voyons rien.
--Êtes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas là, au-dessus de ces broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il vient! il vient!
--Ah! ah! tête sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une couple d'oreilles d'âne que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis; c'est peut-être le ciel qui nous envoie un secours précieux. Ce mulet appartient probablement aux gens qui ont été attaqués à l'endroit où nous avons trouvé du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans maître dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes; l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse.
--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux désormais.
Il semblait que Donat le comprit également ainsi; car il courut tout joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du regard. Une ou deux minutes après, il reparut dans la plaine tenant sous son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire très-docilement. Kwik était ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient à sa rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez.
C'était un mulet vieux et énervé, qui semblait avoir à peine la force de se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre à ses camarades que ces animaux sont très-robustes et très-solides, et que celui-ci, malgré son âge, leur rendrait encore bien des services et les allégerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux placers. L'animal portait une marque brûlée sur la cuisse, et n'avait d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers liés ensemble sur le dos; à la corde pendait une petite clochette dont le battant était attaché par une petite courroie pour l'empêcher de sonner.
Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirées sur-le-champ des havre-sacs et chargées sur le mulet, on lui lia également la grande manne sur le dos et chacun se déchargea de son bagage autant qu'il lui plut.
--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un sérieux comique.
--Je le suis de naissance, répondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai soin du mulet comme de mon propre frère.
--En avant, messieurs, en avant maintenant, légers de coeur et légers de corps.
Tous marchèrent gaiement en avant. En effet, ce n'était pas un mince soulagement de se sentir délivrés des lourds fardeaux sous lesquels ils ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidèle, marchait à côté du mulet, la main sur le cou de la bête en signe d'amitié.
Déjà l'événement avait perdu de sa nouveauté et les autres continuaient silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de parler au mulet. Bien que le matelot se moquât de temps en temps de l'affection des deux amis intimes qui s'étaient retrouvés si inopinément, Donat ne lui répondait pas et continuait sa conversation avec le mulet:
--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombé dans des mains étrangères. Feu mon père, que Dieu ait pitié de son âme! avait aussi un mulet, et c'était moi qui devais le soigner, lui donner l'avoine, le mener à la prairie et préparer sa litière. Nous étions si bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fût-ce que parce que j'ai si bien soigné Jean Mul de Natten-Hæsdonck. Tous les hommes sont frères et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois, pardieu, que tu me comprends! Cela t'étonne, n'est-ce pas? Qu'une personne que tu ne connais pas encore te témoigne tant d'affection; mais elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la fille d'un garde-champêtre. J'ai été assez puni d'avoir osé lever les yeux aussi haut; car le garde-champêtre, lorsque j'allai lui demander de pouvoir me marier avec Anneken, m'a jeté si violemment à la porte que je suis tombé la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et moi, de mon côté, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'étais allé un jour avec ton frère Jean Mul à Malines. En retournant, je trouve, entre Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champêtre, en train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'était foulé le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai à monter sur le dos de Jean Mul. Elle était si contente! Nous causâmes ensemble pendant tout le long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses petits yeux noirs pleins d'amitié, c'était comme si mon coeur se gonflait et devenait gros comme une tête d'enfant. J'étais heureux, heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'étais extrêmement heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais être un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas étonnant que je t'aime parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela. Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmène en Belgique. Cela t'irait joliment, hein, fripon, si tu pouvais habiter un château avec Anneken et moi? Hue! Jean Mul, hue!
Donat aurait peut-être continué ce gai bavardage pendant des heures entières; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrêtaient comme s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-là.
--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici. Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de l'eau là-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe et des broussailles pour laisser paître l'âne. Il fait encore jour et nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Déposez les sacs, nous passerons la nuit ici.
Il déboucla les sangles du mulet et le déchargea de son fardeau, puis il détacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se dirigea avec une grande rapidité vers le taillis.
--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'égarera!
Mais le Bruxellois le retint et dit:
--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets. Il mangera et dormira très-paisiblement pendant la nuit. Demain matin, nous le retrouverons. La clochette nous dira où il est. Il ne s'éloignera pas; il est habitué à cela.
On alla dans le fourré couper le bois nécessaire pour dresser la tente. Jean Creps, qui devait être le cuisinier et qui était occupé à faire du feu, dit à Kwik: