Chapter 8
Il était tombé sur le banc; il lui semblait que tout à coup son sang s'écoulât, ou que son coeur se fût arrêté. Il se sentait frappé subitement du plus grand malheur qui le pût atteindre; il comprenait d'un coup la violence de la passion qu'il éprouvait, la nécessité absolue de cette passion pour lui, le choc épouvantable, irrémédiable, au cas où ce lien si jeune encore, mais si vigoureux, viendrait à être brisé. Et il ne se pardonnait pas de n'avoir pas prévu que ce malheur pouvait arriver d'un moment à l'autre, devait arriver, inévitablement. Non, il était si fou qu'il n'y avait pas pensé.
--Votre mari arrive? dites, dites-moi que votre mari arrive!
Elle eut un moment d'hésitation à répondre, qu'il attribua à la difficulté qu'elle avait peut-être à mentir, mais qui pouvait provenir chez elle de la légère stupeur provoquée par ces mots: «Votre mari» que son amant n'avait jamais prononcés. Puis elle vint à lui avec toute sa tendresse accoutumée:
--Mais non! _mio_, puisque je t'affirme que non! puisque je t'affirme qu'il n'y a rien de nouveau, rien.
--Tu me le jures?
--Je te le jure!
--Sur quoi?
--Bête, va!
--Sur quoi? sur quoi?
--Sur ce que tu voudras...
--Sur...
--Sur?
--Sur la tête de ta fille!
--Sur la tête de ma fille? dit-elle en élevant la main.
Puis ses larmes jaillirent tout à coup à flots, et elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Gabriel. Il la dévorait de baisers, dans une ardeur affolée, dans une joie de brute d'être délivré de la crainte de la perdre dès demain. Elle lui dit en pleurant qu'il était cruel. Il fallait qu'il fût plus que cruel, mais tout près de toucher à l'ignominie pour oser réclamer de cette malheureuse, à propos de lui, un serment sur la tête de sa fille qu'elle adorait, et qui était entre elle et son amour coupable, comme un perpétuel trouble, peut-être comme un vivant remords.
Il la supplia de lui pardonner; il lui mordait la chair, les lèvres et les cheveux:
--Je t'aime! vois-tu! je t'aime! comme un animal sauvage!
Elle essuya ses yeux, et se penchant doucement vers lui:
--Et ce projet pour demain?... dit-elle.
IX
«Je viens, je viens, ma femme bien-aimée!» telle était la phrase qui se répétait, avec une insistance pleine de tendresse, dans les lettres quotidiennes de M. Belvidera.
Le courrier du matin arrivait un peu avant midi. Le portier de l'hôtel faisait le tour des salons et du hall; de longues Américaines interrompaient leur balancement dans la rocking-chair pour recevoir d'énormes paquets de journaux ficelés et leur correspondance; des Italiennes qui tenaient leurs bras nus appliqués sur la surface fraîche des petites tables de marbre, lisaient aussi à distance, en prononçant à haute voix quelques phrases d'un ton toujours trop élevé. Quand Mme Belvidera avait parcouru la lettre de son mari, et que la petite Luisa n'était pas là pour lui poser mille questions au sujet de son père, la jeune femme laissait aller sa tête contre le dossier de jonc souple et craquant, et les paupières baissées, la bouche grave, elle songeait, avec l'espoir secret que quelqu'un viendrait l'interrompre et l'empêcher de penser.
Elle se revoyait à l'âge qu'avait aujourd'hui sa fille, enlevée brusquement de Florence par la mort presque simultanée de son père et de sa mère, et emmenée à Naples par une tante.
Ce départ avait mis le comble à la première peine de sa vie, car, après ses parents, l'être qu'elle aimait le mieux au monde était Andréa Belvidera, son compagnon d'enfance, quoique plus âgé qu'elle de six ou sept ans, auquel, tout en jouant, elle s'était promise pour plus tard. C'était un jeune homme sérieux et beau, que l'on comparait volontiers à Florence à ces adolescents superbes qui accompagnent les Médicis dans les fresques de Gozzoli au palais Riccardi ou à Pise. En quittant sa petite amie, il lui avait dit en lui baisant la main: «J'irai te chercher, en quelque endroit que tu te trouves.» Elle lui avait répondu simplement: «Je t'attendrai.» Il était allé achever ses études à Heidelberg et à Paris; à son retour à Rome, il s'était fait attacher au cabinet d'un ministre; il avait publié plusieurs ouvrages de sociologie remarqués, et, élu député à vingt-sept ans, il était parti immédiatement pour Naples, demander la main de Luisa.
Luisa l'attendait, et ils s'étaient embrassés comme au jour de leur séparation. Leur bonheur avait été simple et vrai. Ils semblaient créés l'un pour l'autre, et ils n'avaient jamais pensé que l'un à l'autre. Dans la société de Naples, de Rome, de Florence, on les citait comme le ménage le plus uni et le plus parfait. Leur adorable petite fille était la récompense bien due à une union si exemplaire. Aucune ombre n'avait passé sur leur félicité. Ils s'étaient séparés pour la première fois depuis six semaines.
Et Luisa était la maîtresse d'un étranger qu'elle connaissait depuis quinze jours.
«Je viens! je viens! ma femme bien-aimée,» disait la lettre.
M. Belvidera était maintenant à Florence. Il racontait avec bonne humeur à sa femme les péripéties de sa visite à ses électeurs courroucés parce qu'il s'occupait de sauver le peuple de Rome. Puis il donnait mille détails sur la maison, le jardin, les fruits, la vieille bonne préposée à la garde de la demeure de famille. C'était la maison où elle était née, où ils s'étaient connus, où ils avaient joué, enfants, où ils s'étaient promis pour la vie. Cette maison était située sur la pente de Fiesole, et les murs y étaient encore garnis de très anciennes peintures. Luisa revoyait par la pensée les jeunes seigneurs et les dames de couleurs passées qui l'avaient regardée grandir, impassibles, dans leur belle contenance, et qui étaient aussi pour elle des amis. M. Belvidera l'avertissait précisément qu'une de ces dames se détériorait et qu'une large croûte s'était détachée de sa chevelure blonde; un scorpion, attribut symbolique, avait quitté la main d'un jeune homme et on en avait trouvé sur le sol les débris réduits en poussière.
Ces petites choses avaient pour elle une extraordinaire éloquence, et, comme personne n'était venu à son secours en interrompant sa rêverie, elle ouvrait de grands yens égarés, et la réalité l'étonnait, la stupéfiait. Était-ce à elle qu'il écrivait, lui, sur ce ton simple et confiant? Était-ce à elle que l'on racontait ces petits détails? Jamais ces vieux murs, ces fresques, et les plus menus objets de la maison ou du jardin ne lui avaient paru si vénérables, si sacrés. Et que quelqu'un en prononçât seulement le nom devant elle, lui donnait la sensation, jamais ressentie encore, d'une profanation.
Mais elle rejetait vite cette impression pénible, car elle avait le goût de sa personne, et elle ne voulait pas, à tout prix, elle ne voulait pas que quelque chose, en elle, lui répugnât. Allons! effaçons le présent: il ne tient pas; il s'effritera de lui-même, il n'aura pas de durée! Retournons à cette chère maison calme et heureuse! Ah! la jolie villa! Quelle paix, le long des chaudes journées! et quelles délices, le soir venu! On entend ronfler le tramway électrique de Fiesole; Andréa revient de la ville; elle le guette de la terrasse; elle l'aperçoit sur la plate-forme; il agite son mouchoir; sa tête aimée paraît au-dessus des murs garnis de roses; le train monte et décrit une courbe en ronflant plus fort; puis un arrêt, une grille ouverte et refermée: il est là; il lui apporte quelque surprise amoureuse et la franchise de ses baisers. On dîne, et l'on va, côte à côte, sur la terrasse, entre les cyprès noirs et les églantiers, voir tomber le soleil au delà de la grande plaine de Florence. Et c'est la petite Luisa qui, de sa chambre, les appelle pour leur adresser des «bonsoirs» de ses deux petites mains appuyées sur sa bouche...
«Tu peux venir, Andréa, va, tu peux venir me chercher, prononce-t-elle à demi-voix, nous retournerons là-bas ensemble, et je me pencherai encore sur ton épaule... Est-ce que tu crois que j'ai cessé de t'aimer?...
«Est-ce qu'il le croit?» mais pourquoi dit-elle cela? Mais non! il ne le croit pas; il dit seulement: «Je viens! je viens, ma femme bien-aimée...»
Ah! ça! personne ne va donc l'interrompre! C'est un fait exprès: il ne passe ce matin sous le hall, que des figures étrangères, des gens arrivés d'hier. Et elle pense, elle pense, la malheureuse femme!
Cela devient pour elle une idée fixe, de poser sa tête sur l'épaule de son mari. C'est la seule chose qu'elle désire au monde. Elle ferait sa tête lourde; elle ne sourirait même pas; elle garderait sa figure sérieuse, en fermant les yeux; puis elle relèverait doucement les paupières: «A-t-il tourné la tête? Me voit il? Ne me voit-il pas?... Ah! il m'a vue!» Alors on rit de tout son coeur! et il lui dit en la baisant: «Chatte! Chatte!...»
Eh bien, mais, non! cela n'est pas possible; ça n'arrivera plus jamais! ah! ah! ah! C'est bien fini! mes amis! Comment voulez-vous que cela se produise jamais de nouveau? On a beau faire; ce qui est ne s'effacera pas. Elle le sent bien, sous son front, là, dans un petit endroit où il lui semble que toute sa mémoire soit logée. C'est un point, une espèce de boule grosse comme une bille, et qui lui fait mal, qui pèse. Jamais cette boule ne roulera, ne se déplacera, ne partira. Dans cette boule quelque chose d'inouï est inscrit. C'est elle-même qui l'a inscrit; elle le sait, elle le reconnaît parfaitement. Oui, oui, elle l'a voulu, on ne lui a pas forcé la main. Après l'avoir inscrit, elle a ri, elle a chanté, elle a été heureuse. Cependant c'était sa condamnation. Et du diable! par exemple, si elle sait comment elle a pu faire cela!
Elle fronce les sourcils avec colère, elle secoue la tête. Tout son cerveau s'ébranle; en un seul point quelque chose reste fixe, et on dirait que tout pivote autour: la bille.
Alors elle essaie de se réfugier dans son mal même. Elle ferme encore les yeux; elle se fait douillette; elle pense à mille petits frissons et à une espèce de volupté de vertige. C'est bien ce qu'elle a toujours ressenti de ce côté-là: c'est dans le vertige qu'elle a trouvé la raison de faire ce qu'elle ne comprend pas qu'elle ait fait. Tout d'un coup la tête vous tourne et on se jette; on pousse un cri. Ah! sacristi! c'est une drôle de chose tout de même!
Est-ce que c'est de l'amour, cela? Comment voulez-vous demander à une femme si ce qu'elle éprouve est de l'amour, quand elle se précipite ainsi du haut du parapet? Est-ce qu'elle sait? Est-ce qu'elle réfléchit? Est-ce qu'elle étiquette ses sentiments? Plus tard, longtemps après, elle vous répondra; quand le temps aura passé et aplani le terrain, quand sa pauvre cervelle ne sera plus exposée à se pencher vers ces défaillances du sol qui appellent avec une insistance à vous rendre fou.
Que l'on songe, aussi qu'il est exceptionnel qu'une femme demeure à penser, envahie par une torpeur étrange, aussi longtemps que le fait Mme Belvidera, sans qu'un être humain, en passant, vienne s'emparer de son attention mobile. En vérité, si cela durait un peu plus, elle finirait peut-être par savoir si elle aime ou n'aime pas son amant!
Dieu merci, voici quelqu'un.
Ah! c'est Solweg.
La jeune fille s'avance dans une gracieuse toilette mauve qui s'allie à ravir au blond tendre de ses cheveux. Sa taille fine a la souplesse d'un jonc. La voir marcher vous fait sourire et vous donne frais. Elle est quelquefois joyeuse comme une enfant; quelqu'un lui a dit un jour qu'elle était plus jeune que la petite Luisa, son amie. D'autres fois une grande mélancolie affine toute la chair de son visage et répand une ombre trop large autour de ses yeux pareils à la goutte d'eau qui reflète le ciel pur. Mme Belvidera se sent soulevée, attirée vers elle; n'est-ce pas un secours que la Providence lui envoie? Ah! Dieu! embrasser cette jeune fille et parler d'enfantillages!
Elle a fait un mouvement vers Solweg; elle a failli lui tendre les mains. Mais Solweg, en l'apercevant, a pris cette figure froide, immobile et sans saveur qu'elle lui a déjà remarquée si souvent depuis le jour du déjeuner à l'Isola Bella. Solweg ne lui parle qu'à l'occasion de la petite Luisa, qu'elle aime. Dans toute autre circonstance, ce n'est pas le ciel que reflètent les yeux de cette jeune fille, c'est la grotte, la maudite «Chambre de Vénus» où une image ineffaçable s'est fixée sur sa rétine.
Solweg passe et salue simplement Mme Belvidera.
Celle-ci comprend et se rejette sur le dossier de la chaise d'osier. Elle ne souffrirait pas davantage si on lui avait craché à la figure. Elle regarde s'éloigner Solweg et elle n'a même pas le droit de lui en vouloir et de la haïr. C'est elle qui a déposé dans les yeux de cette jeune fille l'ineffaçable image.
Un mouvement nerveux lui fait froisser la lettre qu'elle tient à la main. Puis elle répare inconsciemment d'un coup d'ongle les brisures du papier glacé, et elle lit sous son ongle: «Je viens, je viens, ma femme bien-aimée...»
--Ah! ma chère belle, que je suis heureuse de vous rencontrer! Venez un peu que je vous raconte!... vous ne vous imaginez pas quelle affaire!...
C'était Mme de Chandoyseau qui revenait, avec toutes les Anglaises de l'hôtel, du service protestant auquel elle assistait par galanterie envers le révérend Lovely qui avait fait aujourd'hui une allocution d'un caractère si inattendu que tout le monde en était sens dessus dessous.
X
Dompierre venait de prendre ses dispositions pour la réussite de son projet qui était de passer avec sa maîtresse toute une soirée dans la solitude d'Isola Madre quand cette île magnifique est débarrassée des visiteurs. Il aperçut le hall plus garni que de coutume; on semblait y causer avec animation, mais en chuchotements mystérieux. Mme Belvidera s'y trouvait et recevait avec une expression de physionomie très curieuse les confidences de Mme de Chandoyseau. Au moment où il allait entrer, elle se détacha du groupe et vint de son côté, en ouvrant son ombrelle, sous le prétexte d'aller sur la route voir arriver la diligence. Il crut qu'elle était anxieuse de savoir le résultat de ses combinaisons.
--Tout va bien, lui dit-il, et nous aurons deux barques pour cinq heures: une pour vous, une pour moi; vous irez directement à l'Isola Madre, moi à l'Isola Bella, seulement je changerai d'idée à moitié chemin et vous retrouverai sur les rochers.
Elle ne pouvait s'empêcher de rire.
--Qu'est-ce qu'il y a donc ce matin? lui demanda-t-il; ah! ça, vous n'écoutez même pas ce que je vous dis!
--Ah! dit-elle, laissez-moi respirer et venez faire un tour sur la route. Je vous défie de deviner ce qu'il y a!... Donnez-vous votre langue au chat?
--Parbleu!
Vous avez vu tout ce remue-ménage sous le hall? Eh bien! dans le salon c'est la même chose, dans les corridors on chuchote avec le même entrain; par toutes les portes ouvertes j'ai entendu des rires étouffés...
--Au fait! je vous prie! Qu'est-ce que tout ça signifie?
--Attendez donc! je suis venue vous prévenir afin de vous éviter précisément de recevoir un choc trop violent, et afin que vous ne soyez pas étonné si vous apercevez que l'on vous lorgne un peu plus qu'à l'ordinaire, car l'histoire vous touche... presque, indirectement, mais presque tout de même...
--Je vous en supplie!...
--Voilà: non, il ne s'agit pas de vous, mais de votre ami le poète anglais.
--Il a fait quelque extravagance?
--Du tout! du tout! il n'a rien fait. Mais il paraîtrait que l'on sait de lui une... particularité très curieuse, en même temps qu'édifiante, à laquelle le révérend Lovely aurait fait allusion, ce matin, au prêche, dans la petite chapelle, là-bas, vous savez, tout en s'élevant avec véhémence contre le péché de la chair...
--Oh!
--Vous y êtes?
--Mais c'est moi-même qui, hier au soir, ai eu l'imprudence d'émettre devant le révérend une simple supposition touchant une... particularité des moeurs de Lee; une supposition d'ailleurs, plutôt humoristique, une supposition d'après dîner,... et voilà ce vieux...
--Vous savez que le révérend Lovely est tout spécialement élevé depuis quelque temps contre le péché de la chair?...
--Je crois bien!
--Alors il a dû être fortement impressionné de cette... abstinence édifiante, chez «un homme du monde, jeune, riche, presque célèbre,» etc.; tels sont les termes dont il s'est servi, paraît-il, pour le qualifier. Il n'a pas résisté au désir de le donner en exemple.
--Mais enfin, il eût bien pu le faire sans le désigner si clairement!
--Peut-être ne l'a-t-il pas désigné si clairement; je n'en sais rien: vous pensez bien que je n'étais pas au prêche; mais Madame de Chandoyseau y était...
--Madame de Chandoyseau!
--Elle ne pouvait pas perdre l'occasion d'entendre parler «son petit Lovely», ainsi qu'elle le nomme familièrement; elle va l'entendre tous les dimanches et lui fait, je crois, tourner la tête... Enfin, vous pensez que celle-là a compris à demi-mot et qu'elle était de taille à mettre les points sur les i, pour les personnes qui n'avaient pas compris tout à fait.
--Mais tout cela est grotesque, absurde!
--Que voulez-vous y faire?... Pourquoi vous amusez-vous à plaisanter, vous, le soir après dîner, avec des gens qui n'entendent pas la plaisanterie?
--Ce n'était pas à proprement parler une plaisanterie; c'était une opinion personnelle, formulée avec un léger tour paradoxal. D'ailleurs cela n'entachait nullement la réputation de Lee, et ne pouvait prendre une teinte ridicule qu'en passant par l'organe de Madame de Chandoyseau. Eh bien! mais, et la belle passion de Madame de Chandoyseau pour Lee, comment l'accommoder avec cet entrain à le couvrir de dérision?
--Elle ne l'aime plus, dit-elle; cette... particularité lui répugne.
--Ah! ah! ah! délicieux! Elle n'aimait que le faux-vierge! Elle ne peut se passionner que pour le cabotinage; la sincérité lui paraît vulgaire!
--Avec ça, c'est un vrai potin dans tout l'hôtel. Votre pauvre ami ne va pas savoir où se nicher.
--Lee! vous n'y songez pas: il ne s'apercevra de rien.
À peine Gabriel avait-il pénétré dans le hall, que Mme de Chandoyseau se précipitait à son encontre:
--Mais, enfin, vous, monsieur Dompierre, vous devez savoir le fin du fin de ces histoires-là!... Dites-nous ce qu'il y a de vrai; nous sommes anxieuses, nous palpitons!...
--Madame, dit-il, en passant en coup de vent, j'ignore absolument ce dont vous voulez parler. Excusez-moi: mon ami Lee m'a prié de l'aller prendre à l'heure du lunch...
Il trouva Lee dans sa chambre, fort éloigné de croire que tout l'hôtel était occupé de lui. Il se garda bien de l'en avertir, et le poète lui parla aussitôt d'un problème d'esthétique fort intéressant et dont traitaient plusieurs journaux d'art, à l'occasion du différend qui avait appelé le peintre Antonius Plaisant à Venise. Le sujet les échauffa tellement l'un et l'autre qu'ils furent en retard pour le lunch. Il en résulta qu'ils eurent, Lee et lui, des physionomies si naturelles en se mettant à table, que la clientèle de Mme de Chandoyseau exerça sa malignité en pure perte. Lee continua à manger posément, avec appétit; et il parlait avec ce calme et cette heureuse abondance que lui communiquait toujours un sujet pris à coeur.
Il s'agissait du rôle prépondérant ou non de la suggestion dans les arts. Il soutenait contre les objections de son ami, qu'en plastique, comme en littérature, l'idée suggérée était essentielle et suffisante à constituer l'oeuvre d'art, fût-elle exprimée par une image imparfaite ou un pauvre style. Matière à controverses éternelles.
Malgré tout, Gabriel se laissait gagner lui-même par l'intérêt médiocre qui agitait autour de lui les cervelles, et dont il avait lui-même fourni innocemment le thème. Les manières de Lee l'intriguaient; sa vie mystérieuse ne pouvait le laisser indifférent, et les contradictions qu'il affectait dans ses appréciations de la femme, le rendaient, tout comme Mme de Chandoyseau, il faut l'avouer, «anxieux et palpitant» de déchiffrer l'énigme.
Il s'avisa que leur thème même du rôle de la suggestion pourrait les conduire à un chapitre moins abstrait que celui de l'art pur, et, sous l'influence amollissante de l'après-midi, tout en prenant le café à l'ombre tournante du bâtiment de l'hôtel, Lee descendit facilement, à l'instigation de son compagnon, à parler de la femme:
--J'ai plus de raisons de l'admirer que vous, dit-il, puisque j'admets la valeur propre de la suggestion, c'est-à-dire de l'impression, de l'image ou de l'idée suggérée, tandis que vous ne concédez de qualité véritable qu'à l'objet offrant, en soi-même, l'apparence d'une perfection. La femme est essentiellement imparfaite, au moral comme au physique, ainsi que je vous le disais hier soir, tandis qu'elle est éminemment suggestive de nos impressions les plus savoureuses, de nos plus harmonieuses pensées, de nos représentations imaginaires les plus parfaites. Sa vue donne l'idée du bien comme du beau. Elle est exactement équivalente à ce tableau d'exécution fautive qui divise en ce moment nos maîtres peintres à Venise, et qui a cependant tant de sens et donne l'idée d'une si touchante beauté qu'il a rallié tous les sentiments populaires et ceux d'un très grand nombre d'artistes...
--Pardon! la femme est quelquefois un chef-d'oeuvre accompli...
--Taisez-vous donc! vous parlez avec des yeux d'amoureux, c'est à ne pas s'y méprendre. Je vous vois nettement regarder en ce moment l'image physique et morale que votre amour vous crée de toutes pièces, mais qui ne correspond pas, qui ne peut pas correspondre à la réalité. Pardonnez-moi si je vous blesse...
--Faites donc, je vous en prie.
--Notez que vous avez cent fois raison de juger ainsi. Mais je vous ferai remarquer en même temps l'opposition inattendue qu'il y a entre un statisticien et un poète, dans leur façon d'envisager la réalité du monde. C'est vous, statisticien, qui transposez l'objet réel en obéissant instinctivement à l'ordre admirable et généreux de la nature; et c'est moi, le poète, qui, sorti de l'obéissance aux lois naturelles par l'abus de la réflexion et l'usage de la transposition artificielle, ne puis plus idéaliser spontanément l'objet, et n'y réussis qu'après un effort qui m'entraîne, par la force de l'élan, à la généralisation, à la transposition idéale, dans laquelle l'objet en question a perdu à peu près tous ses traits caractéristiques.
Je m'explique: je ne reçois pas au contact d'une femme ce coup de folie qui fait d'elle à vos yeux un objet de volupté, un objet à part de tous les autres, presque à part du jugement. Je ne peux pas perdre la tête! Comprenez-vous ce singulier genre d'infirmité? Je juge et apprécie sans répit: dès lors il n'y a jamais de quoi s'enflammer, et je ne pourrais goûter de plaisir que par le secours d'une hallucination volontaire représentant une idéale image, laquelle voilerait complètement la personne enclose en mes bras. Telle est l'idéalisation artificielle, qui est mon lot; son désavantage est d'être consciente, de me laisser toujours très nettement apercevoir la nécessité de son emploi, par conséquent de m'imposer le sentiment de l'insuffisance de la femme telle qu'elle est, ce qui me rend mysogine en un sens, et d'autre part de me forcer à l'idéalisation à outrance, ce qui me permet de passer pour un poète de l'amour...
--Alors que vous ne pouvez pas l'éprouver!...
--Non! dit-il, je ne puis pas l'éprouver.
--En êtes-vous bien sûr?
--Je n'ai jamais pu l'éprouver.