Le parfum des îles Borromées

Chapter 6

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Pour lui, le premier retour à la réalité des choses ne lui avait été fourni que ce matin même par le moyen de la tête blonde d'une jeune fille apparue dans la trouée d'un rideau de lierre, et vis-à-vis de son étreinte amoureuse. Les lignes de cette fraîche figure étonnée restaient imprégnées sur sa rétine, et le pur éclat de ces yeux illuminant la pénombre du visage à contre-jour dans le nimbe d'or ensoleillé des cheveux, brillait encore à cette heure-ci, en deux petits points qu'il entrevoyait très nettement. «Allons! allons! mais tu dors? semblaient lui dire ces deux petits points; cependant il y a un monde hors de toi et ta belle maîtresse; il y a une morale humaine; ainsi, tu vois, moi je suis une enfant, je passais; je me suis heurtée violemment à ton débordant amour. J'en garderai un trouble ineffaçable.»

--Ha! ah! ha! se prit-il à faire presque tout haut, le trouble ineffaçable de la petite soeur de Chandoyseau! ha! ha! ha!... Je deviens fou, à moins que je ne sois tout à fait sot!...

Il fit un bond en sentant deux mains se poser sur ses yeux.

--N'ayez pas peur, monsieur le vilain homme qui venez ici vous cacher pour rire tout seul et qui ne voulez pas rire avec moi!... De quoi riez-vous?

--De moi! fit-il en attirant Mme Belvidera.

--À la bonne heure!... Ah! dit-elle, mon ami, je suis harassée; je n'en puis plus. Pourtant je vous ai vu vous diriger de ce côté et j'étais curieuse de savoir si vous viendriez là dans cette barque... dans notre barque: et je suis heureuse, heureuse que vous y soyez venu!

Il la serrait dans ses bras en la couvrant de baisers. Elle pencha la tête sur son épaule, tout épuisée de la fatigue de ces heureuses journées; il sentit que son front était brûlant.

--Luisa, vous n'en pouvez plus, rentrons!

--Non! non! dit-elle, il fait bon là!... sentez-vous?

La soirée s'avançait, la lune montait derrière la montagne éloignée, et les petites brises espacées fraîchissaient.

--Comme on respire! _mio_, dit-elle, comme on est bien!

Il arrangea les coussins sous son corps. C'était un grand plaisir de le soulever, de le reposer sur la moleskine froide, et de le sentir plus à l'aise. Elle nouait à son cou ses jolies mains fines, un peu grasses; il lui enlaçait les reins, et la déposait sur le divan improvisé.

--Là! là! es-tu bien?

--Oh! bien! bien! mon _mio_!

Elle ne l'appelait que _mio_ quand ils étaient seuls; et elle redoublait quelquefois ce gracieux terme de possession en ajoutant le mot français à l'italien: «mon _mio_!» Toutes les fois qu'elle prononçait ce mot-là, elle fermait les yeux, comme si elle l'allait chercher au dedans d'elle et très loin, et quand elle l'avait dit doucement, de ses lèvres tendues qui semblaient en le prononçant, se baiser elles-mêmes par deux fois, elle entr'ouvrait la bouche pour recevoir le baiser que sa belle tendresse avait mérité.

--Maintenant, veux-tu que je mette à l'eau notre barque? je vais prendre les avirons, et nous irons au-devant de la lune qui vient là bas.

--La lune? où ça? mais je ne la vois pas....

--Soulève toi sur mon bras... tiens! regarde sa grande corne rouge qui sort de la montagne. Mais tu m'embrasses et tu ne regardes rien!

--Ah! _mio_, que je suis donc fatiguée; pourquoi es-tu venu si loin? Je voulais te voir ce soir encore une fois; mais je dormais déjà debout au milieu de ces dames. On a fait de la musique, la petite Solweg a chanté admirablement; c'est un ange....

--Ha! ha! ha!

--Bon! tu ris comme au moment où je suis arrivée; qu'as-tu?

--Mais c'est ton «ange», ma chérie, qui me fait rire. Je croyais qu'il n'y avait plus d'anges; et voilà qu'il nous en vient un de Paris! C'est tellement inattendu!

--_Mio_, je ne vous aime pas quand vous riez comme cela. Cela ne vous va point. Il me semble que je vous entends chanter faux...

--Non! non! mon amour, mon cher amour! Je ne suis pas si méchant que tu crois. Seulement, pourquoi me parler encore de cette petite? Tu sais que j'ai été très ennuyé, agacé de l'affaire de la grotte. Je voudrais l'oublier.

--Oh! vous ne cherchez que des raisons de vous rompre la tête! Cette petite ne pense déjà plus à cela. En tout cas, elle interprète ce qui vous concerne dans un sens favorable: je crois que vous lui plaisez.

--Voyez-vous ça!... Le petit ange!

--_Mio_! vous êtes «stioupid» ce soir, dirait mistress Lovely. Je ne dis pas que cette enfant songe à entreprendre des scènes de débauche en votre compagnie; seulement vous êtes du genre d'hommes qui lui est sympathique, et quoi que vous fassiez, elle vous sera indulgente. C'est très innocent et très naturel. Toutes les femmes sont ainsi faites: il y a, non pas un homme, mais un type d'hommes qui les intéresse à première vue, sans provoquer nécessairement d'autre sentiment, et pour lequel elles auront toujours une secrète complaisance.

--Et vous avez découvert cette complaisance en ma faveur chez mademoiselle Solweg?... Je vous demande s'il est permis de s'appeler comme cela?

--Elle s'est informée de vous, et a demandé ce que vous faisiez.

--Si ce n'est que ça!

--Attendez donc! Elle a été fort étonnée que vous fussiez statisticien.

--Que veut-elle donc que je sois?

--Je ne sais pas, mais elle a été étonnée, tout à fait étonnée. Et, quand une femme est étonnée à votre sujet, c'est le meilleur signe que vous êtes dans la catégorie d'hommes dont je vous ai parlé. Sa soeur lui ayant demandé ce qu'il y avait d'extraordinaire à ce que vous fussiez statisticien, elle a dit en ouvrant des grands yeux: «Mais rien, rien du tout!... seulement, je n'aurais pas cru».

--Luisa, voyons! pourquoi me racontez-vous tout cela?

--Pourquoi? pourquoi?... mais je ne sais pas, moi non plus. C'est peut-être parce que j'ai un certain plaisir à savoir que vous plaisez; c'est peut-être parce que je suis un peu jalouse...

--Luisa! Luisa! c'est absurde! où as-tu la tête, ma chérie?...

Elle le prit dans ses bras, le serra avec une tendresse désordonnée. Il crut qu'elle avait déjà cette inquiétude un peu folle des premiers temps de l'amour, où l'on se connaît mal, où l'on croit que tout le monde va vous prendre votre nouveau trésor.

--Mon _mio_! mon _mio_! répétait-elle.

Il cherchait des termes pour la rassurer; il lui semblait que la franchise de sa passion unique éclatait sur sa figure, était sensible au moindre de ses gestes. «Mon Dieu! que vais-je lui dire pour qu'elle n'emporte pas ce soir un doute sur mon amour, après les preuves d'amour qu'elle me donne, elle, et après qu'elle est venue là, si loin, toute seule dans la nuit, malgré sa grande fatigue?» il s'exténuait à trouver quelque chose de fort, de simple, de très sincère.

Elle avait la tête appuyée sur son bras; ses yeux regardaient fixement devant elle. Ses cheveux relevés par une caresse découvraient son front pensif. Il était sûr qu'une idée la tourmentait.

--Luisa, Luisa! lui dit-il, à quoi pensez-vous?

--Je pense, dit-elle, à cette grande pointe de la lune dont tu m'as parlé, et que je ne vois toujours pas...

Et en achevant ces mots, ses paupières tombèrent, et elle s'endormit.

Il la baisa doucement, et en souriant de la surprise que la gracieuse mobilité de sa cervelle de femme venait de lui causer; puis il la berça dans ses bras, comme une enfant. Il l'adorait.

La lumière s'élargissait doucement à la surface du lac. La beauté du silence sublimisait le paysage. Les rives opposées apparurent à mesure que s'élevait la fine lune brillante. Presque en face, les marbres d'Isola Bella blanchirent sous l'ombre de feuillages, et derrière la grosse masse touffue d'Isola Madre plus lointaine, les maisons de Pallanza flattées par la double clarté du ciel et du miroir des eaux, pouvaient ressembler à une aimable troupe d'ondines endormies sur la grève.

Au milieu de cette paix splendide, comme chaque soir, le chant de Carlotta s'éleva du coté de la Mère des Îles, et sa barque fleurie qui semblait grosse comme un oiseau nageur, pointa sur le lac dont elle déchira la surface d'argent. C'était toujours la même chanson d'impudeur candide, une sorte de cri de la nature même, fougueuse et dolente, ardente jusqu'à la frénésie et tout à coup apaisée, attendrie, sans rythme apparent mais cependant harmonieuse. Dans le concert de beauté de toutes les choses nocturnes, cette voix simple prenait l'importance d'une parole échappée tout à coup de la terre et de la nuit mêmes échangeant leur extase ou s'adressant à Dieu. Un violent frisson parcourut tout le corps de Gabriel, puis lui remonta aux joues dont la chair lui semblait se rétracter sous mille petites piqûres. Son mouvement faillit sans doute éveiller la jeune femme qui dormait sur ses bras. Elle entr'ouvrit la bouche, et fit plusieurs fois: «Ah!». Reconnaissait-elle dans son sommeil, la chanson de la marchande de fleurs qui l'avait déjà plusieurs fois troublée? Peut-être vibrait-elle, merveilleuse beauté, à l'unisson de toutes les inconscientes beautés exaltées en ce moment dans ce coin fortuné du monde!

Tandis que la voix de Carlotta s'éteignait dans l'éloignement, Gabriel fut tout étonné d'apercevoir une autre barque qui avait déjà passé Isola Bella, et se dirigeait de son côté. On entendait de temps en temps la résonance sourde des avirons choquant les parois de bois, et jusqu'à l'éperlement menu de l'eau quand la tranche plate se relevait à intervalles réguliers. Il reconnut bientôt le chapeau gris à larges bords du poète anglais, et n'eut que le temps de prendre ses dispositions pour que Mme Belvidera ne fût pas aperçue. Fort heureusement, le toit de coutil était resté tendu au-dessus de leurs têtes; il retira le bras de sous son précieux fardeau, et cacha le visage et les cheveux de la jeune femme sous un châle léger qu'elle avait apporté. Enfin, n'espérant pas qu'ils pussent se dissimuler l'un et l'autre, il la quitta afin d'aller lui-même au-devant du danger et tâcher de l'écarter. Il craignait que le batelier ne parlât fort et ne réveillât Mme Belvidera qui eût poussé les hauts cris. Heureusement, le brave homme étant accoutumé à promener Lee absorbé dans ses pensées, ne parlait plus en face de lui. Il amarra sa barque, et se retira.

Gabriel dit à son ami que l'on avait eu de l'inquiétude de son absence, et lui demanda s'il n'avait pas rencontré Carlotta sur le lac ou dans les îles.

Sans lui répondre, le poète restait debout, tourné du côté du lac.

--Écoutez, dit-il, le doux jasement des eaux avec le sable de la rive. Ne dirait-on pas que ce murmure est fait pour faire comprendre le silence, dans la même mesure que notre pauvre langage contribue à nous rendre l'univers intelligible? Ah! quel poète a ordonné le rythme selon lequel chaque flot, comme un beau vers, vient faire tinter ici sa dernière syllabe? Et quel est le sens de ce poème? Il y a de ces chutes de flots qui sonnent parfois avec la clarté joyeuse d'une cymbale lointaine, d'autres au contraire sont presque insaisissables et ressemblent au soupir d'un enfant qui dort. Est-ce l'écho d'un jeune éclat de rire inoubliable qui aurait jailli autrefois ici, et dont tout le rivage eût été ému? Est-ce le souvenir d'une peine secrète confiée ici à l'ombre de la nuit?

Gabriel le trouvait bien sensible aux émotions humaines, contrairement à son ordinaire. L'Anglais prévint sa question:

--Toute la beauté du monde, ajouta-t-il, à sa source dans le sourire ou dans la douleur de l'homme, de même que ce lac est fait de la goutte d'eau qui sourd de la terre. Cependant je ne m'intéresse pas plus à tel homme joyeux ou souffrant, que je ne le fais à une goutte d'eau, tant que le sens de son rire ou de ses larmes n'a pas atteint la proportion de ce lac.

Dompierre l'eût écouté volontiers, mais il avait hâte qu'il s'éloignât, à cause de la présence de Mme Belvidera. Lee n'était pas un homme à qui l'on pût dire: «Rentrez-vous? il est tard...» Le temps n'était pas divisé pour lui en une série de relais artificiels auxquels le besoin de régularité de nos organes et de nos fonctions sociales nous asservit communément. Il mangeait quand il avait faim et se reposait quand sa pensée ou son imagination était à bout. L'idée vint à son ami que cet être fantasque serait le seul à l'hôtel à ignorer le tourment tragique et comique à la fois que son absence avait causé, et qui, grâce à la popularité de Mme de Chandoyseau, avait distrait tout le monde. Lui en expliquer les péripéties serait peine perdue. Demain, soixante personnes auraient les yeux fixés sur lui, quand il paraîtrait à la table d'hôte, et il prendrait son repas dans la plus grande sérénité, sans s'apercevoir qu'il n'est pas seul à table. Une femme qui n'aura pas dormi de la nuit à cause de lui, aura des battements de coeur à sa vue, et il oubliera peut-être de s'excuser d'avoir fait faux bond la veille au déjeuner qu'il avait accepté. Gabriel ne put s'empêcher de sourire à cause de ce que ces divers contrastes avaient d'original. Lee l'aperçut.

--Ha! dit-il, voilà votre rire français: vous ressemblez encore à Voltaire, ce soir. Je vous verrai une autre fois. Adieu.

Il remonta doucement la berge et gagna la route en prononçant à haute voix des vers.

VII

Vers cinq heures de l'après-midi, Dompierre allant prendre un bain, vit émerger de l'eau une tête aux longs cheveux gris plaqués et ruisselants contre des joués rasées. C'était celle du révérend Lovely. Le clergyman l'interpella aussitôt au milieu même de son essoufflement, et avec un accent tout à fait outrageux pour la langue française.

--Aoh! dit-il, je souis très satisfaite de vô trouver à côté de moâ, monsieur Dompierre; je aimé biaucoup la conversèchone. Voulez-vous caoser?

--Avec le plus grand plaisir, mon révérend; et malgré que l'eau me paraisse un milieu peu favorable à une conversation suivie....

--Christ enseigna dans la barque, jusqu'au piou forte de la tempête. Il n'y a point de maôvaise endroite pour prêcher le parole de Dieu; mais il y a des endroites qui sont maôvaises pour le salut de nos âmes.

--Que voulez-vous dire? fit Gabriel en prenant pied, et intrigué par le préambule du clergyman qui avait jusqu'alors manifesté pour lui tant d'indifférence qu'il était peut être la seule personne à l'hôtel, à qui il n'eût pas passé subrepticement, en sortant de table, le petit «Testament» de poche, à reliure molle.

--Cette pays, dit le clergyman, est maôvaise.

--Allons donc, mon révérend, vous voulez rire! vous vous portez, je pense, aussi bien que moi, et tout le monde a bonne mine autour de nous. Est-ce que par hasard mistress Lovely?

--Nô, il ne s'agit pas de mistress Lovely, qui a le vieil âge et qui a fini d'être troublée. Mais tout le monde n'est pas ainsi, et véritablement, le climat de cette pays est maôvaise pour les âmes...

--Mais il me semble, au contraire, que la beauté y abonde, et elle est, si je ne me trompe, un des attributs de Dieu?

--Nô, dit le clergyman en sautillant dans l'eau, cette biauté ne vaut rien du toute véritablement, elle est perfide, et je pense qu'elle vient du Malin!...

Le jeune homme dissimula un besoin irrévérencieux de sourire, en faisant un plongeon, et revint se mettre à la disposition de son prédicant qui avait monté l'échelle et s'essuyait posément, assis sur le sable, au soleil.

--Le Malin? dit Gabriel.

--Je nommé ainsi, avec familiarité, le Démon, monsieur Dompierre; véritablement il faut trembler quand il prend le figuioure aimèble!...

--Si vous voyez le Malin sous les choses aimables, je suis inquiet, en effet, pour plusieurs personnes et pour vous-même, mon révérend! Le Malin vous a touché, je vous en préviens, je le vois qui vous touche, puisque j'ai du plaisir en votre compagnie... Et, entre nous, je ne sais ce qui me retient de vous dire le nom de quelqu'un qui me confessa que votre présence lui était un objet de délectation...

Le révérend Lovely se releva vivement en achevant de s'habiller.

--Il ne convient pas d'introduire la flatterie dans une sujet aussi pleine de gravité, jeune homme. La flatterie c'est l'ouvertioure par où le Démon il entre dans le _home_; et là, une fois assise, il est terrible.

--Brrr! fit Gabriel malgré lui, à la seule représentation des ravages que le Malin pouvait causer dans le _home_ du révérend Lovely.

--Mèriez-vous! s'écria le bonhomme tandis qu'il passait son gilet. Il crut que Dompierre ne l'avait pas entendu, à cause des mouvements qu'il faisait dans l'eau, et reprit:

--Mèriez vous! mèriez-vous avec une jeune miss de votre pays!

--Sans doute, sans doute!... mais je ne suis pas pressé.

Il avait rajusté sa redingote d'alpaga et il s'en alla en jetant encore la conclusion pratique qu'il avait promptement tirée de cette rencontre:

--Mèriez-vous, monsieur Dompierre, mèriez-vous!

Celui-ci demeura un peu perplexe en réfléchissant au sens de la conversation du clergyman. Lui conseillait-il le mariage à l'instigation de quelqu'un qui avait un intérêt à ce faire? Avait-il eu vent de sa liaison, et déplorait-il qu'il fût l'occasion d'un scandale? Ou bien enfin s'était-il tout simplement épanché lui-même en tâchant de fournir à autrui les moyens de ne pas tomber, à son âge, dans les tentations brûlantes dont il avait peut-être à souffrir? Les trois hypothèses étaient également plausibles.

En sortant de l'eau, Dompierre aperçut sur le sol un petit volume relié à l'anglaise. C'était le Nouveau Testament. Il le ramassa en souriant et, le soir, il le remit au révérend Lovely, sous le prétexte qu'il avait dû l'oublier.

--Nô! nô! dit le révérend, c'est à vous! Si vous avez trouvé cette livre, il est à vous... Je souhaite, ajouta-t-il, que vous en fassiez le lectioure, car c'est une livre piou profitable encore en cette pays que par tout ailleurs... Regâdez! voilà encore le miousic qui vient ici presque tous les soirs; eh bien! cette chose nous fait mal, croyez-moi, cette chose est maôvaise!

Une troupe napolitaine, composée de quatre femmes et d'une dizaine d'hommes, préludaient en effet, devant l'hôtel, sur leurs violons et leurs mandolines, au concert quasi quotidien. Les personnes qui ne se lassaient pas de cette musique brûlante et de ces mouvements un peu bruyants, prenaient place dans le hall, autour de petites tables de marbre où l'on servait les glaces.

La troupe, après quelques chansons peu variées, se tria, et trois couples vinrent au milieu des assistants exécuter la tarentelle. Les hommes étaient tous beaux; une des femmes, blonde, assez grande, et à la fois souple et gauche dans ses mouvements, avait un charme rude et puissant. Les couples tournaient dos à dos, se cherchant toujours du regard, maniant avec frénésie les castagnettes, et excités par les autre instruments, par les voix, et de temps à autre par les applaudissements du public. À la fin, les regards s'étant joints, ils demeuraient, la femme renversée en arrière, comme vaincue, l'homme penché sur elle, les yeux dans les yeux, flanc à flanc, les mains hautes tenant les castagnettes immobiles, semblant pâmés dans tout leur corps; la bouche seule et les prunelles ardentes se dévorant à la courte distance du souffle.

La révérend Lovely, qui avait regardé le spectacle jusqu'à la fin, tourna soudain les talons et se dirigea dans l'ombre du jardin, en levant les yeux au ciel. Mais la jolie fille qui avait eu le succès de la tarentelle et allait commencer le tour de l'assistance, une sébile à la main, courut à lui, et on le vit se retourner du côté de la lumière pour prendre de la monnaie dans son gousset. C'était le prix du scandale. Du moins fit-il ses efforts pour ne point recevoir le sourire troublant de la danseuse napolitaine.

Gabriel faisait remarquer la petite scène à Mme Belvidera qui était assise auprès de lui, et tout en lui racontant les conseils impromptus que le révérend lui avait donnés au bain.

--Prenez garde, dit-elle; il y a ici une jeune fille de vos compatriotes qui est tout à fait en âge d'épouser un homme comme vous. Vous ne lui déplaisez pas assurément; et, bien que vous déconcertiez un peu sa soeur aînée qui lui tient lieu de maman, vous n'avez pas de défauts assez saillants pour ne pas lui représenter un parti sortable. Il y aura ou il y a déjà peut-être un complot organisé contre... ou pour votre intéressante personne!...

--Je n'aime pas ces plaisanteries-là!... Voyons! je vous parle en riant de la conversation énigmatique du bonhomme Lovely, à cause de ce qu'elle a d'imprévu et d'amusant; et vous me répondes de votre plus grand sérieux...

Mais c'est sérieux, un jeune homme en présence d'une jeune fille! c'est une réunion tellement sérieuse que tout autour d'eux conspire à les rapprocher, les gens et les choses, les hasards fertiles; c'est une entente secrète, mystérieuse, une espèce de sourde volonté de la nature qui agite et met tout en branle dans le but de les unir!

--Pourquoi me dites-vous cela? Vous savez bien qu'il m'est très désagréable de vous entendre parler de tout ce qui n'est pas vous, votre amour, et l'espoir de le prolonger, d'y consacrer toute ma vie. De plus, vous savez qu'il y a dans ce cas particulier quelque chose qui m'est tout spécialement désagréable, qui devrait vous interdire même de l'envisager comme réalisable; faut-il vous rappeler la circonstance de la grotte?...

--Enfant! enfant! tout ça ne signifie rien, et cette circonstance est une chose qui pèse bien peu contre la détermination d'une femme. Qui sait? elle a pu même produire tout le contraire de ce que vous imaginez! Ah! comme vous nous connaissez peu!... Et vous me demandez pourquoi je vous parle de cela, moi? Mais peut-être bien parce que je ne peux pas plus faire autrement que les autres; peut-être parce que j'obéis aussi à cette force secrète, à la conspiration universelle en faveur du mariage! Peut-être est-il naturel aussi que je vous parle avant tout autre de cette éventualité, parce que je suis la personne qui la redoute le plus?...

--Tout cela m'agace au plus haut point. Je préfère rompre toute relation avec les Chandoyseau!

--Ce n'est pas moi qui vous ai poussé à les connaître, mon ami.

--Eh! pouvais-je prévoir la chute de cette jeune fille au milieu de nous? Ah! tenez! je fais le serment de ne plus nouer de relations avec aucune famille, avant d'avoir posé les questions suivantes: Avez-vous une ou plusieurs fille, soeur, cousine, amie ou connaissance à quelque degré célibataire et ayant atteint l'âge nubile ou sur le point d'y parvenir?--Non.--N'avez-vous en aucune de vos entournures ni veuve, ni divorcée? N'avez-vous personne qui soit en instance de divorce, voire même de séparation de corps?--Non.--Eh bien! topez là, je suis des vôtres...

Les Napolitains ayant quitté le hall, jouaient des airs de valses dont les sons adoucis arrivaient agréablement par les grandes baies ouvertes. Quelques Américaines et des Viennoises se balançaient avec élégance au bras de jeunes gens en smocking.

Mme de Chandoyseau, qui allait de groupe en groupe en parlant à tort et à travers, cogna familièrement de son face-à-main l'épaule de Gabriel, pendant qu'il causait avec Mme Belvidera, et elle lui dit, non sans une pointe de méchanceté:

--À qui donc ai-je entendu dire que monsieur Dompierre était un valseur _émérite_? En tous cas, le bruit en est venu jusqu'à ma petite soeur qui le sait!...

Et elle passa, caquetant déjà plus loin.

--C'est un peu fort! dit le jeune homme à Mme Belvidera, j'ai envie de me sauver.

--Il est trop tard! fit-elle en riant, vous voilà pris dans le piège. Il faut que vous valsiez avec Solweg!

--Pas avant d'avoir valsé avec vous.

--Non, non! ne faites pas cela, je vous en prie; il n'y a jusqu'à présent que les jeunes filles qui dansent: allez inviter la petite Solweg, c'est moi qui vous l'ordonne; et je ne vous plains pas tant!...