Le parfum des îles Borromées

Chapter 4

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--Sphinge! dit-il, ô vous dont la pensée demeure un mystère et qui sondez miraculeusement les arcanes les plus profonds!... qui vous a dit que j'avais eu la précaution de faire demander au comte Borromée la permission de me promener dans ses domaines à loisir?... et de plus que j'avais précisément cette permission dans mon portefeuille?

--Vrai?

--Tenez! fit-il en lui tendant la carte. Prenez ce talisman, il vous suffira de le présenter au chef-jardinier qui vous laissera aller en paix... Et je ferai comme lui, madame, ajouta-t-il en s'inclinant, puisque telle est votre répugnance pour les cicerones.

--Non, dit-elle, il paraît qu'il y a beaucoup d'escaliers et de pentes: vous m'offrirez le bras!

Et elle lança son rire clair et franc, faisant retourner la tête de plusieurs hommes du port qui demeurèrent les yeux fixés sur elle.

Gabriel ne pouvait pas quitter son visage, et il était affolé de son sourire ouvert sur la rangée des dents éclatantes. Il se tenait pour ne lui pas tomber sur la bouche:

--Je t'aime! je t'aime! prononça-t-il à demi-voix.

Elle reçut toute la chaleur de son amour sans rejoindre les lèvres, et la trace d'une langueur heureuse éteignit seulement dans ses yeux la flamme du sourire:

--Quel pays! quel temps! quelle beauté! dit-elle enfin en lui enlevant son regard qu'elle promena tout autour d'elle, sur le port garni de petites barques de couleurs claires, sur le lac lumineux, sur les montagnes lointaines dont les cimes bleues se perdaient dans le ciel.

--Je suis folle! dit-elle.

--Moi aussi!

--Dieu est trop bon, la terre trop belle...

--Oui, oui, il y a des moments où l'on oublie les conditions de la vie et où l'on touche la vie elle-même dans sa plénitude, comme un résultat merveilleux... D'ailleurs on ne sait pas, non, on ne sait pas ce que c'est; on ignore ce qui vous passe par la chair et par la cervelle...

--Ça passe...

--Chut!

--Taisons-nous, vous avez raison.

Ils prirent le chemin du palais Borromée par où l'on gagne les jardins.

Il s'effaçait pour laisser passer la jeune femme sous les portes chargées outre mesure de vignes-vierges, de lierres et d'une pesante chevelure de lianes aux floraisons inconnues. Parfois il devait lui donner la main en la précédant, pour écarter les végétations encombrantes. D'autres fois il lui arrivait de la laisser faire quelques pas en avant, parce que ce qu'il avait voulu lui dire au moment où elle passait tout contre lui, expirait sur ses lèvres. Au reste, qu'a-t-on à dire dès que l'on aime? Mais la beauté de sa taille et de ses mouvements l'accablait particulièrement. Elle était grande et développée; mais mince à la ceinture et aux attaches; ses gestes avaient de la lenteur et de l'aisance; son visage était calme et heureux; il semblait que ses yeux eussent la faculté d'adoucir les gens et les choses, et que tous ses environs reçussent d'elle on ne sait quelles facilités, quels contours arrondis, ou quelque chose de comparable à la caresse générale, tiède et savoureuse d'un bain.

Elle escaladait sans fatigue les terrasses superposées; empruntait une sorte de légèreté au maniement de son ombrelle blanche, et, se retournant de temps en temps, elle disait, dans le pur éclat de son bien-être:

--Comment ça va-t-il?

--Ah!

Elle s'arrêtait tout à coup:

--Dieu que ça sent bon! Qu'est-ce que ça sent?

Ils passaient sous d'énormes magnolias en fleurs et des massifs de roses les entouraient; mais, pour lui, il marchait dans son sillage et croyait ne respirer qu'elle.

--Qu'est-ce que ça sent? répétait-il gauchement.

--Dites! dites! fit elle en lui cognant l'épaule du bout de son ombrelle qu'elle avait fermée pour passer sous les branches basses.

Elle le vit pâlir un peu en battant des narines. Elle lut dans ses yeux toute la pauvreté servile du chien qui marche à côté de son maître et jette sur la main qui le tient en laisse un regard d'esclave et d'amoureux. Elle se pencha vers lui comme une déesse pitoyable et lui tendit ses lèvres, toute sa bouche imprégnée du parfum de sa jeunesse et de ce matin enchanté.

Après une longue étreinte, seulement, elle songea à regarder si personne ne les voyait, et à cette pensée, elle rougit très simplement, très sincèrement.

Ils montaient en silence les marches de marbre de la dernière terrasse. Elle ramassa à ses pieds une feuille gigantesque de quelque plante tropicale, et s'en servit avec grâce comme d'un éventail. Elle s'arrêta, un peu essoufflée, à la fin.

--Pas une âme dans les jardins, ce matin; nous sommes seuls, nous sommes bien...

Il se rapprocha d'elle; ils n'en finissaient pas de gravir ces escaliers.

Arrivés sur la grande plate-forme aux dalles de marbre qui domine l'île entière et est comme le faite d'un colossal reposoir, ils s'accoudèrent à une balustrade regardant le lac. Le soleil ardent l'immobilisait tout entier, et les villages avaient l'air d'être couchés sur les rives, comme des bêtes bienheureuses. En face d'eux, Stresa perdu dans la brume de chaleur, mais dont on distinguait le drapeau du débarcadère, souvenir de leur arrivée et de l'angoisse qu'avait causée au jeune homme celle qu'il appelait la «Sirène». Puis venaient, le long de la route, la série des jardins aux arbres courts, soigneusement rognés pour le souci de la vue du lac: les jardins de la duchesse de Gênes, et ceux de l'hôtel, témoins de leurs aveux. Vers la gauche, l'Isola Madre, la mère du groupe des Borromées, gorgée de végétation, paraissait dormir, repue, derrière son grand palais rose peuplé de jardiniers. Quelques voiles blanches filaient au loin.

Après une minute de songerie muette en face d'une des plus belles vues du monde, Mme Belvidera dit, d'un ton de religieuse admiration:

--Mon ami, voilà des moments inoubliables...

Il fit signe qu'il pensait comme elle. Elle hésita un peu, avant d'ajouter:

--Vous êtes, je crois bien, le premier homme que j'aie rencontré, et qui soit capable de ne pas interrompre d'un mot la grande émotion que l'on éprouve à côté de lui... J'ai vu beaucoup de belles choses et de beaux paysages; ils m'ont toujours été gâtés par quelqu'un.

Cette phrase fut doublement sensible à Gabriel, parce qu'il pensait qu'elle faisait peut-être allusion par ce «quelqu'un» à son mari, de qui ils n'avaient jamais parlé, et qui lui avait paru si loin, dans la première exaltation, que son image, vraiment, ne l'avait pas atteint un seul instant. Qui était-il, comment était-il? Cette question si tôt venue d'ordinaire à l'esprit de qui s'éprend d'une jeune femme mariée, avait été étouffée chez lui par la farouche, absorbante et soudaine passion que la Florentine lui avait inspirée. Pensait-elle à lui en ce moment, à quelque propos fâcheux qu'il aurait eu en face des lieux qu'ils avaient visités ensemble? La comparaison qui s'établissait alors dans son esprit, si favorable qu'elle parût être à l'amant, troubla la limpidité de son bonheur. Il vit qu'elle-même avait un pli léger au front, qu'elle effaça presque aussitôt pour se replonger dans la rêverie en regardant au loin. Mais elle semblait ne plus rien voir. À quoi pensait-elle? Il commençait d'en souffrir, quand tout en continuant d'ouvrir de larges yeux dans le vide, elle se rapprocha de Gabriel et lui saisit la main appuyée sur la balustrade brûlante, en desserrant les lèvres du geste particulier qu'elle avait pour appeler le baiser.

Il étreignit sa main, et il s'approchait de sa bouche. Un bruit les fit retourner brusquement du côté de la terrasse peuplée d'innombrables statues et plantée d'obélisques de marbre rose.

Une faible brise venait de détacher de l'arbre deux oranges, et les fruits, ayant rebondi sur la paroi des caisses, roulaient jusqu'à leurs pieds.

Elle poussa un cri de surprise et rit d'avoir eu peur pour si peu. Au même instant, les célèbres colombes des Borromées s'élevèrent; elles passèrent en tournoyant au-dessus de leurs têtes, firent ainsi plusieurs fois le tour de l'île; puis leur troupe élégante alla s'abattre sur la toiture du palais qu'elle parut couvrir d'une épaisse cendre bleue.

Il se pencha au-dessus de la balustrade, d'où la vue surplombe les terrasses superposées.

--Voilà, dit-il, la cause de l'émoi des colombes; c'est l'heure où les premiers visiteurs vont leur jeter du grain dans la grande cour du palais, et j'aperçois la première troupe de nos trouble-fête qui s'avance là-bas sous la conduite d'un jardinier.

--Ils vont venir là?

--Certainement, c'est d'ici qu'on leur fait voir le profil de Napoléon couché sur la montagne...

--Où ça? où ça? fit-elle.

--Ah! ah! vous aussi, dit-il, en riant de ce genre de curiosité. Et il lui fit voir le profil de Napoléon. Elle se haussait sur le bout des pieds. Tout en riant, il la trouvait adorable.

--Je suis enfant, dites?

--Mais non: femme, simplement.

--Ah! trop! trop! dit-elle avec un gros soupir et l'embrassant avant de se mettre à courir pour éviter la troupe des touristes.

--Où allez-vous?... mais vous allez tomber sur eux tout juste par là!...

--Par où faut-il aller alors?

--Venez, venez de ce côté!

Ils descendirent quatre à quatre des marches et des marches; d'autres oranges tombaient à la secousse du sol, et leur roulaient sur les talons.

--Ne riez donc pas! mais ne riez donc pas ainsi; vous allez vous couper le souffle!

La chaleur et la course rosaient la peau de ses joues habituellement mate, et sur les tons de paille, illuminés de soleil de la garniture intérieure de l'ombrelle, sa figure prenait une extraordinaire animation. Par le simple caprice de fuir les touristes, elle se faisait une peur terrible de les rencontrer et, à chaque tournant d'allée, poussait des cris. De grands lézards se précipitaient affolés derrière les espaliers. Elle écrasait du pied les extrémités débordantes de lourdes plantes grasses. Les colombes avaient repris leur vol tournant et semblaient jouer comme eux.

--Les voilà! criait Mme Belvidera.

--Qui? les touristes?

--Non, les colombes!

Et elle était tout heureuse de lui avoir fait peur; car il en arrivait à partager sa crainte de tomber dans cette agglomération compacte de malheureux réunis autour d'un guide qui leur récite durant une grande heure le catalogue complet de l'horticulture. Il s'arrêta en face d'une portière de lierre qui devait fermer l'entrée d'une grotte, et fit signe à la jeune femme de venir se réfugier là-dessous. Il souleva l'énorme et lourd rideau végétal, et ils se trouvèrent dans une obscurité complète.

--Oh! comme il fait noir là-dedans! dit-elle.

Alors, il la saisit dans ses bras. Il lui baisait confusément les cheveux, le cou et le visage, et ses lèvres ivres lui happaient la gorge dont la forme était sensible au travers de la chemisette légère. L'odeur de sa peau moite se mêlait bizarrement à un relent de terreau gras sans doute déposé dans la grotte, et à l'âpre saveur des lierres.

--Écoute, écoute! fit-elle, oh! cette fois-ci ce sont eux... Nous allons les voir passer à travers le rideau de lierre!

--Ah! mais... ah! mais... il ne faudrait pas tout de même qu'ils s'avisassent d'entrer ici!

--Il ne manquerait que cela! par exemple!

--Mais cela serait très possible!

--Oh! que j'ai peur! que j'ai peur!

Elle allait se blottir au fond de la grotte. Elle renversa des outils de jardinage dont l'acier se choquant fit du bruit, et elle vint plus morte que vive se jeter au cou de Gabriel.

Fort heureusement, un éclat de rire général, parti du groupe des touristes, avait couvert le bruit malencontreux. Le guide répéta en italien le plaisant propos qui avait valu cette forte hilarité de la part d'une dizaine d'Allemands qui étaient là. Il expliquait que cette grotte portait le nom de «chambre de Vénus» et que la tradition voulait que le manteau de feuillage y fût poussé naturellement, sans que personne y eût mis la main, et pour la seule raison de la pudeur. Tout le monde trouva l'à-propos excessivement drôle, car on n'est pas difficile sur la qualité de l'esprit au cours d'une excursion botanique.

Ce disant, le guide facétieux secouait le manteau de lierre de la façon la plus inquiétante et sans se douter que sa plaisanterie médiocre avait pour les amants un sel particulier. Dans une des éclaircies que leur valait le balancement imprimé par ce satané bonhomme à la portière naturelle, Gabriel faillit pousser lui-même une exclamation. Il venait d'apercevoir, derrière le groupe barbu des Teutons, M. et Mme de Chandoyseau! Si par malheur une tige de lierre venait à se rompre et à les découvrir, Mme Belvidera était compromise, et aux yeux de cette pie-borgne de Parisienne qui tenait à sa merci tout l'Hôtel des Îles Borromées.

Il avoua son inquiétude à la jeune femme. Elle-même reconnut leurs bons amis les Chandoyseau par la fenêtre intermittente dont le jardinier les gratifiait trop abondamment.

--Mais, dit-elle, ils ont avec eux une jeune fille que je n'ai pas aperçue encore à l'hôtel?

--Allons donc! Madame de Chandoyseau connaîtrait quelqu'un dont elle ne nous aurait pas entretenus?

--Mon ami, cette jeune fille, qui est fort bien, entre parenthèses, donne le bras à Madame de Chandoyseau.

Ah! Dieu soit loué; les voilà qui s'en vont! dit-elle en l'embrassant avec toute la joie d'être sauvée.

--Mais non! mais non! fit-il vivement, en la repoussant, cette jeune fille est encore là... tenez! tenez! la voici... ah! saprelotte!...

Il avait eu à peine le temps d'écarter la tête de Mme Belvidera, que la jeune fille demeurée en arrière, soulevait le rideau de lierre et passait dans la déchirure lumineuse qu'elle produisait à leurs yeux, sa très jolie tête blonde qui demeura pétrifiée en apercevant un monsieur et une dame élégants enfermés là et la dévisageant elle-même avec les marques de l'effarement le plus complet. Elle rougit; fit le mouvement de se retirer; mais sa stupéfaction même la laissa assez de temps inerte pour qu'elle gardât de leurs physionomies une empreinte suffisante à les inquiéter. Enfin elle s'enfuit en courant, et ils entendirent la voix aigrelette de Mme de Chandoyseau:

--Solweg! Solweg! eh bien! que fais-tu là, ma jolie?

Ils se regardèrent réciproquement en prononçant l'un et l'autre à la fois le nom de «Solweg.»

--Solweg? dit Mme Belvidera, qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est un nom du nord, un nom ibsénien...

--Cette jeune fille, alors, serait une Scandinave?

--Ou une Parisienne au goût du jour... une artiste, peut-être, ou un jeune bas-bleu: «Solweg» doit être un pseudonyme.

--Vous croyez?

--En tout cas, si c'est une amie de Madame de Chandoyseau, ça doit être une farceuse...

--Elle est bien gentille.

--Plaise au ciel qu'elle soit discrète!

--Ça, ce n'est pas possible.

--Peut-être que si, tout de même; cela dépend du degré d'intimité où elle est avec Madame de Chandoyseau...

--Mon ami, vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de degrés dans l'intimité de Madame de Chandoyseau: si cette petite est ce que vous croyez, elle ne tiendra pas sa langue. Madame de Chandoyseau est édifiée à l'heure qu'il est.

--Et c'est la femme la plus heureuse du monde!...

--Après moi! interrompit Mme Belvidera, voulant montrer par là que rien ne pouvait entamer son bonheur.

--Merci, ma chérie!... ma chérie!...

--C'est égal, ajouta-t-il, notre bonne amie de Chandoyseau nous gardera une terrible rancune, pour deux raisons: d'abord parce que ses bons soins nous auront été superflus, alors qu'elle eût voulu nous jeter dans les bras l'un de l'autre; ensuite parce que ce n'est pas elle qui nous aura vus la première dans cette attitude... Quant à nous, il faut sortir de la «chambre de Vénus» et voici l'heure du déjeuner. Retournons-nous à Stresa?

--Je n'en ai guère envie, et vous? Ne peut-on pas déjeuner dans l'île?

--Mais si!

--Quel bonheur! dit-elle en se courbant pour passer sous le maudit lierre; et dans la joie de recouvrer la lumière, de revoir le paysage resplendissant dans la chaleur de midi, elle se mit à sauter avec l'insouciance admirable que donne la santé et la beauté plus fortes que tout.

--Nous risquons de tomber dans nos connaissances qui pourraient bien avoir eu la même idée que nous!

--Tant pis! tant pis! dit-elle, nous dirons la vérité. Ne nous sommes-nous pas rencontrés ce matin par hasard?

Il remarqua que, pour la première fois, elle laisserait déjeuner la petite Luisa seule avec la femme de chambre; il se garda bien de paraître s'en apercevoir, et, dans son égoïsme d'amant, il en fut secrètement heureux.

Ils descendirent ensemble jusqu'au village qui environne la petite église et le port d'Isola Bella, sans se préoccuper davantage d'autres visiteurs qui les croisèrent à plusieurs reprises.

En arrivant sur la place, ils aperçurent un groupe assez compact de personnes entourant un objet de curiosité qui ne pouvait être qu'un blessé ou un peintre. Ils firent comme tout le monde, et, se haussant sur la pointe du pied, reconnurent Dante-Léonard-William Lee qui peignait, sur une large feuille de papier teinté, des figures aux formes étranges.

Il avait toutes les peines à contenir la foule des indigènes et des touristes qui, formant autour de lui un cercle complet, ne lui laissaient pas apercevoir le modèle qu'il semblait chercher sans le pouvoir découvrir à travers toute cette affluence.

--C'est bizarre, fit Mme Belvidera, il a l'air de s'inspirer de quelque chose qui serait placé là-bas, du côté de l'église, et il fait des sortes d'arabesques qui n'ont ni queue ni tête.

--Ce n'est pas cela qui m'étonne, dit Gabriel, mais je suis curieux de voir où il puise son inspiration...

À ce moment, les personnes qui se trouvaient devant lui ayant enfin compris qu'elles gênaient l'artiste, s'écartèrent, et l'on reconnut la Carlotta qui faisait les cent pas devant les marches de l'église. Elle avait ses beaux cheveux bruns, épais, noués négligemment sur la nuque; ses bras superbes, un peu hâlés, étaient nus jusqu'au delà du coude; on sentait sa gorge forte et libre sous un corsage de pauvresse à demi boutonné, et elle marchait en se balançant sur des hanches saillantes et paresseuses.

À cette heure-là, elle était marchande d'éventails et de paniers de paille dans une petite boutique construite en planches, et les rares acheteurs lui laissaient le loisir de bavarder, de rire et de s'étirer au soleil.

Cinq ou six femmes étant venues s'asseoir sur les marches où des arbres répandaient l'ombre trouée de leurs hautes branches, Carlotta se campa debout en face d'elles et les poings aux hanches. Sa silhouette était une merveille. Par cette belle fille simple, la nature confirmait le plus pur classicisme; on eût cru voir un dessin de Raphaël. Elle avait le nez des marbres romains, de grands yeux gris et fins, et le dessin des lèvres d'une netteté presque invraisemblable.

Une enfant passa, qui portait sur la tête un bassin de cuivre rempli d'eau. Les femmes l'arrêtèrent; elles trempèrent l'une après l'autre un verre dans l'eau pure et elles en avalaient d'un trait le contenu. Carlotta but, s'étira les bras, les tint un moment élevés et les reposa nonchalamment sur ses hanches. Quelqu'un la fit éclater de rire tandis qu'elle buvait un second verre d'eau qui se répandit sur sa robe. Elle la retroussa d'un geste prompt, franchement et très haut, mais sans la moindre hésitation, sans vulgarité, sans donner le soupçon de l'immodestie, tant ses mouvements étaient spontanés, simples et près de la nature.

Des hommes du port, des bateliers, en passant, s'arrêtaient près d'elle; quelques-uns essayaient de la lutiner; elle se défendait en riant et leur allongeait de grandes tapes lourdes. Mais l'un d'eux, un gars de vingt ans, fort et trapu, avec un regard timide et sombre, étant survenu, se posta derrière elle, sans lui parler. Dès lors personne n'osa plus la lutiner.

Lee prononçait à demi-voix des exclamations. Tout à coup, il se leva, et l'on crut qu'il allait embrasser cette jolie fille, dans l'exaltation de son enthousiasme. Mais sa froideur britannique ou une certaine timidité l'interrompirent dans son élan, et, arrivé près de Carlotta, il dit simplement qu'il voulait boire un verre d'eau. Carlotta passa de l'eau dans le verre et s'apprêtait à l'essuyer.

--Non, non! dit-elle, je veux boire après toi seulement.

Le gars sombre se dressa tout a coup comme s'il voulait s'opposer à toute tentative de galanterie.

--Paolo! dit-elle, en lui donnant un soufflet vigoureux qui ne fit rire que les étrangers. Puis elle porta le verre d'eau à ses lèvres, et le tendit au poète qui le but pieusement.

--Bravo! bravissimo! s'écria de loin une voix bien connue.

C'était Mme de Chandoyseau, arrivant au milieu du groupe des touristes allemands, et flanquée de son mari et de l'énigmatique Solweg.

Enthousiasmée à son tour de l'action galante du poète, elle reproduisait le geste qu'il avait en buvant; et elle dit qu'elle voulait boire après lui.

--Herminie!... voyons, ma chère Herminie, faisait M. de Chandoyseau en s'épongeant le front ruisselant, à l'aide d'un petit mouchoir de soie bleue.

--Mon ami, répondait Herminie, je vous dis que cet homme-là est divin!

Mais déjà elle oubliait de boire et se précipitait du côté des dessins.

Elle faillit se pâmer dès qu'elle les aperçut. Elle les tenait à la main, les tournait, les retournait dans tous les sens, et poussait de petits gloussements de béatitude. Lee s'approcha et s'aperçut qu'elle les regardait à l'envers; il les lui redressa bénévolement dans la main:

--Non, non: dans ce sens-ci.

Mme Belvidera toucha le coude de son compagnon; ils rirent l'un et l'autre de tout leur coeur. Mais peu de gens s'aperçurent du sel de la petite scène. Il faut dire que l'on ne savait trop par où prendre ces images. C'étaient des entrelacs gracieux formés de lianes végétales se métamorphosant peu à peu et prenant ici et là des rudiments de formes humaines, s'épanouissant enfin en délicieux corps de femmes ou d'adolescents dont les plus achevés semblaient se reverser avec ivresse dans le calice de fleurs imaginaires où ils s'absorbaient à nouveau tout à fait. Tout cela était encore vague, légèrement esquissé et voilé à dessein sous un estompage nuageux. On ne le distinguait qu'avec de l'application et après une certaine accommodation de l'oeil. Mme de Chandoyseau n'y avait certainement rien vu.

Le vocabulaire de ses louanges se déroulait sans cesse et sans fatigue sur ses lèvres, avec cette monotonie dans la répétition inconsciente qui rend impatientant par exemple le babillage des hirondelles. Le motif principal de son exaltation venait de ce qu'un homme pût tirer tout cela de soi, n'imitât rien ni personne, enfin ne se posât point «servilement devant la nature.»

--Pardon, dit doucement Dante-Léonard-William, je ne pourrais rien faire du tout sans Mademoiselle Carlotta qui est une admirable créature et que je tâche de voir là-bas à travers ces gentlemen... C'est sa beauté qui a tout le mérite.

Mme de Chandoyseau se mordit les lèvres pour n'avoir pas trouvé cela.

Elle ratait une occasion excellente d'entrer dans l'estime du peintre-poète, que les compliments les plus outranciers laissaient glacial. Elle se tut, prit sa mine chiffonnée, et quittant des yeux les dessins fameux, elle aperçut Mme Belvidera et Dompierre. Leur présence lui offrait une digression si opportune qu'elle se précipita et les incendia du feu qu'elle avait à répandre.

Elle appela simultanément son mari et Solweg qui étaient allés s'asseoir contre une barque de pêcheur échouée sur le rivage, à l'ombre grêle d'un acacia.

--Comment, vous ne savez pas? dit elle, mais en effet, vous ne pouvez pas savoir: Solweg est arrivée ce matin par le bateau de sept heures, inopinément;... on a frappé à ma porte; je rêvais;--je rêve beaucoup, surtout le matin--je rêvais à quoi donc?... est-ce que je sais? je rêve à tant de choses... Bref, j'ai cru que le feu était à l'hôtel. Hector ronflait dans la chambre voisine. Je lui crie: «Hector, levez-vous donc! il y a quelque chose!» Ah bien, ouiche! comme si je chantais! Je me lève donc moi-même; je vais ouvrir. Qui est-ce que je vois? Qui est-ce qui tombe dans mes bras? Solweg.