Chapter 21
Dans le tumulte, très peu s'aperçurent de la barque de Lee, qui aborda aux marches situées près de l'endroit où se trouvaient M. et Mme Belvidera et Dompierre. Avec son grand chapeau et son manteau romantique, le poète traversa la foule comme une ombre. Il marchait à grands pas et d'une allure précipitée.
Une curiosité invincible fit lever Gabriel. Il avait hâte de savoir l'impression de l'accident sur cette étrange cervelle. Machinalement, M. et Mme Belvidera se levèrent avec lui et le suivirent. Ils portaient le poids des événements, et parlaient peu. Ils se promenèrent de long en large dans le jardin des annexes, où Gabriel les avait entraînés; ils firent le tour du jet d'eau au perpétuel murmure. Le jeune homme leva la tête malgré lui: on allumait la lumière dans la chambre de Lee. Il brûlait de regarder, de tâcher de surprendre la figure de l'Anglais, de savoir... Mais ce moyen était par trop indiscret; de plus, il n'était pas seul; il essaya d'entraîner ses compagnons. Mais tout à coup, il leur dit, sans pouvoir se maîtriser:
--Regardez!
Ils levèrent la tête dans la direction de la lumière. Lee était assis, la figure en plein dans la clarté de la lampe; il venait de se mettre à sa table de travail, simplement, mais ses mains étaient inertes, tombées devant lui, et, pour la première fois de sa vie, des larmes coulaient le long de ses joues.
M. Belvidera était stupéfait. Son étonnement augmenta en remarquant que Dompierre éprouvait une véritable joie à lui répéter:
--Regardez! regardez!
Dompierre raconta ce qu'il savait des relations de Lee et de la marchande de fleurs.
--C'était donc lui! s'écria M. Belvidera.
--Il n'était pas son amant, dit Dompierre, et vous voyez, il vient seulement de s'apercevoir qu'il l'aimait.
--Le malheureux!
--Il souffre de son orgueil abattu; mais que n'a-t-il pas souffert avant de pouvoir pleurer comme cela!
--Oui, dit Mme Belvidera, cela se voyait sur sa figure. Maintenant il sera moins laid.
Ils restaient tous les trois immobiles et très émus devant ce baptême de la douleur d'amour qui achevait de faire d'un poète un homme.
XXVII
On vit une dernière fois la figure de Carlotta, environnée de tout ce que la saison pouvait encore fournir de fleurs. La petite blessure de la tempe était invisible, et le repos de la mort idéalisait à peine ses traits qui avaient toujours été beaux et tranquilles.
Quand la bière où ce corps charmant était couché à demi découvert, parut sous le portail de la petite chapelle d'Isola Madre, un saisissement parcourut l'assistance, composée de personnes innombrables massées dans le parterre étroit, juchées sur l'appui des fenêtres, sur les escaliers, sur la terrasse supérieure, et répandues fort loin dans les jardins. Ce peuple des îles et des lacs d'Italie, presque païen encore, avait un mouvement de révolte de ce qu'on lui ravît une si grande beauté.
Mais tout disparut promptement, et les gens trop éloignés, qui n'avaient pas entendu le bruit sourd de la chute du cercueil dans la terre et qui se haussaient sur la pointe des pieds, n'aperçurent plus que les fleurs que chacun jetait et qui se superposaient en une sorte de montagne croûlante et sans cesse surélevée.
Après quoi, des centaines de barques s'éloignèrent d'Isola Madre dans toutes les directions. De petites lames dures agitaient le lac et toutes ces coques de noix vacillaient. La crainte du danger détourna les esprits de la tristesse de ce que l'on venait de voir et de tout ce que l'on sentait irrévocablement passé. En mettant le pied à terre, Mme Belvidera s'approcha de son amant et lui dit:
--Adieu, mon ami; nous partons.
Le malheureux s'attendait à tout. Cependant, il porta la main à la gorge, comme s'il se sentait étouffer.
--Ne prenez pas cette figure-là, je vous en prie! dit-elle. Je vous ai prévenu pour éviter que mon mari vous annonçât la nouvelle le premier. Ah! de grâce! ne lui faites pas cette figure-là!...
--Bien! bien!... J'aurai le sourire sur les lèvres!
--Je ne vous demande pas cela... Mon Dieu! que vous êtes nerveux! Je vous supplie seulement de vous tenir, de... l'épargner!...
--...De l'épargner?...
--Oui. Oh! j'ai peur, si vous saviez, j'ai une peur de ce dernier moment!...
--Ah!
--Dame! mon cher ami, vous ne vous voyez pas! mais il y a des fois où vous tremblez en lui donnant la main!
--Ah!
--Ça vous fâche que je vous dise ça?
--Non, non! Oh! je ne songe pas à me fâcher!
--Enfin, vous ne voulez pas faire le malheur de toute ma vie?
--Non, non! je ne veux pas faire votre malheur; soyez tranquille: je ne tremblerai pas en lui donnant la main!... Mais, ajouta-t-il, les yeux à l'envers, quand partez-vous?
--Tantôt, après déjeuner.
--Tantôt! fit-il atterré;... alors... c'est fini!
--Allons! dit-elle, soyez raisonnable!
Dompierre monta chez lui. Il ne se sentait pas le coeur de déjeuner. La résignation et les paroles blessantes de sa maîtresse n'entamaient pas son amour et ne faisaient qu'exaspérer sa douleur. Les dernières semaines de sa liaison avaient été un enfer; cependant il eût souhaité qu'elles durassent indéfiniment.
Il entendit Lee, qui demeurait enfermé dans sa chambre depuis la mort de Carlotta. Autre drame, terrible et muet peut-être pour toujours. Il s'accouda à la fenêtre et attendit que l'omnibus de l'hôtel fit crier le gravier des allées en venant s'ouvrir devant la porte du hall et ensevelir à jamais pour lui, dans sa boîte noire brillante, aux grosses lettres d'or, Luisa!
Luisa emportée, disparue! dans un instant! dans l'instant qui vient!...
Ces minutes d'exaspération ne sont pas assez longues. Et pourtant il lui a semblé que le temps du déjeuner n'en finissait pas. Mais qu'il voudrait donc demeurer là des jours, dans l'attente d'un moment où Luisa paraîtrait, oh! même de loin, là-bas, au tournant d'une allée. Il écoute le petit bruit incessant du jet d'eau; il n'a pas la force de tourner la tête du côté du massif des cyprès.
C'est fait. Il vient d'apercevoir la lourde voiture. Un cri retentit. Il a reconnu sa voix. C'est elle qui appelle la fillette:
--Luisa!
Ce cri se prolonge et se perd dans les jardins. Il voit de loin l'enfant qui court, les cheveux au vent.
Il descend. M. Belvidera vient à lui, les mains tendues; il s'excuse de partir si rapidement; il est rappelé par dépêche.
--Je vous rends votre liberté, monsieur, dit-il; la gratitude que je vous dois pour avoir prolongé votre séjour à cause de nous, n'est pas de celles qui s'oublient; je vous garderai, cher monsieur, une infinie reconnaissance et une vive amitié. J'espère que...
--Mais ça a été un plaisir pour moi, dit Dompierre.
Il ne trouve drôle ni ce que lui dit le mari de Luisa, ni la tragique banalité des phrases de politesse qu'il lui répond. Il paraît pâle, même sous la couche de bronze de sa peau; tout le ton de sa figure semble s'être mis à l'unisson de ses yeux bleus et de sa moustache claire. Dans le mouvement du départ, il espère que son trouble ne sera pas remarqué. Mais il a observé sa main. Il l'a posée dans la main du mari; elle ne tremblait pas. Cet honnête homme s'en ira avec sa belle illusion. Le bonheur de Luisa ne sera pas compromis. Si elle avait vu sa main, cette fois-ci, elle eût été contente.
La voilà qui descend, avec des paquets, des ombrelles, des _plaids_. Elle demande à Mme de Chandoyseau si son chapeau n'est pas posé de travers. Elle a oublié un gant; elle fait remonter la femme de chambre. Elle appelle la petite Luisa que tout le monde embrasse.
--Nous ne sommes pas en retard, au moins?
L'omnibus est là, béant. Les malles sont posées sur l'impériale en lourd échafaudage; on a retiré la petite échelle accrochée à la tringle de fer, et un homme tient ouverte la porte de la voiture. M. Belvidera gratifie les portiers, les maîtres d'hôtel, les valets de chambre, les garçons de table et les faquins.
--Allons! allons!
Mme Belvidera, qui n'a pas eu seulement le temps de serrer la main de tout le monde, se tourne vers Dompierre, et, avec un sourire très bon, très aimable:
--Adieu, monsieur, dit-elle.
Il s'incline et prend la main qu'elle lui donne, sans oser la serrer.
--Adieu, madame.
M. et Mme Belvidera et l'enfant sont installés, avec deux étrangers, dans ce grand coffre anonyme, dans ce corbillard commun, dans cet impassible instrument de séparations, qui a fait répandre plus de larmes qu'aucune voiture de deuil. Un employé galonné en ferme la portière à grand bruit, et soulève sa casquette. Alors, de l'intérieur, ce sont des sourires et des signes de main. Le fouet du cocher a claqué. Le véhicule s'ébranle, et dans le temps de trois secondes, il a tourné sur la route et disparu.
Et on entend l'appel mélancolique, le long sifflet du bateau qui approcha de l'embarcadère.
XXVIII
Ceux qui restaient allèrent se promener. À part quelques connaissances assez indifférentes, il n'y avait plus autour de Dompierre que les Chandoyseau et Solweg. Le révérend Lovely et sa femme étaient partis à la suite de l'affreuse scène du bord du lac, et Lee était là-haut tout seul.
On ne craignait plus le soleil; le lent tonneau d'arrosage avait interrompu sa promenade des beaux jours de torpeur, et les pluies fréquentes lavaient les allées.
Gabriel sentait approcher la minute du chagrin qui déborde, éclate et se répand comme un fleuve qui a crevé ses digues. C'était une sourde rumeur grossissante qui semblait lui monter de la poitrine à la gorge, et qui se portait aussi sur la vue qu'elle brouillait peu à peu. Car le fait lui-même n'est presque rien en comparaison de son retentissement: l'adieu, l'omnibus et la dernière ligne du profil qui disparaît au tournant de la route, c'est à présent que cela pénètre et opère son ravage!
Il était tenté de fuir. Il avait eu plusieurs bonds en avant; il avait préparé le mot de congé: «Vous permettez?...» ou: «Pardon!...» Mais sa nature de voluptueux se rebellait inconsciemment contre le vide épouvantant qu'il allait éprouver dans la solitude. Et il restait par lâcheté dans la compagnie d'un homme nul et de ces femmes dont il sentait que l'une au moins était pleine de tendresse pour lui.
Parler de n'importe quoi; s'impatienter même de la vanité de l'heure qu'il allait passer là, c'était toujours reculer le moment de la redoutable explosion. Et il restait.
M. de Chandoyseau soutenait le bras de Solweg, dont la santé avait été de nouveau éprouvée par la vue du cadavre de Carlotta. On parlait d'Antonius, le peintre, qui revenait enfin de Venise, et devait prendre sa famille à Stresa pour retourner à Paris. En passant sous les épais massifs d'arbres verts tout ébranlés encore de l'organe de Luisa, Gabriel entendait la voix fine, fraîche, mesurée et précise de cette jeune fille qui parlait avec justesse, redressait avec application les erreurs de son beau-frère et de sa soeur, et sauvait, à elle seule, par son tact, la situation périlleuse que constituait leur réunion fortuite. Car Gabriel ne parlait plus guère depuis quelque temps à Mme de Chandoyseau, et il fallait son extrême misère présente pour qu'il se trouvât seul dans leur groupe. Mais cette superposition d'organes ne lui était pas désagréable, parce qu'il sentait que le second s'exerçait uniquement pour lui. C'était pour lui, et pour éviter que sa soeur ne l'éloignât par quelque maladresse, que Solweg, qui s'épuisait à seulement marcher, se donnait la peine de tenir la conversation. Et il avait dans son dénuement moral, un besoin éperdu que l'on s'occupât de lui.
De temps en temps Solweg devait s'asseoir. Mais elle sentait que l'atmosphère douloureuse qui régnait, réclamait le mouvement, et elle reprenait le bras de M. de Chandoyseau. Celui-ci s'étant absenté un moment pour chercher les mantilles de ces dames, à cause du vent qui fraîchissait, Gabriel offrit son bras à Solweg et l'on marcha quelque temps sans rien dire. L'émotion de la pauvre enfant était au comble. Son amour étant né malheureux et s'étant développé dans l'amertume, elle éprouvait toute la joie possible aux femmes destinées à souffrir, en s'apercevant que pour la première fois sa tendresse ne répugnait pas au jeune homme et qu'il se laissait soigner avec complaisance.
Un hasard fit qu'elle voulut se reposer sur le banc demi-circulaire qu'enclosait le massif des cyprès. Elle ignorait assurément que cet endroit rappelât des souvenirs brûlants à Gabriel. Il la retint du bras, par l'effet d'un mouvement involontaire. Il ne pouvait pas s'asseoir là, il ne pouvait pas! c'était plus fort que lui. Elle ne comprenait pas et insistait doucement; ils avaient marché beaucoup et les jambes venaient à lui manquer. Elle se tourna vers lui, et vit sa figure:
--Ah! fit-elle.
Ce fut une petite exclamation de surprise et de désespoir, si tendre que sa soeur elle-même ne l'entendit pas. Cependant les yeux de Solveg rougirent. Elle n'insista pas; elle se refit elle-même des jambes par un effort de volonté: elle fut même moins lourde à son bras, et ils allèrent plus loin.
Il avait saisi tout ce qui s'était passé. Mais cette douleur à côté de lui ne pouvait que faire déborder la sienne, et les larmes lui montèrent aux yeux. Il se contint, d'un mouvement violent, et elles ne firent que perler. Mais ils s'étaient vus pleurer l'un et l'autre, et leurs deux infortunes, cependant si contradictoires, les rapprochaient.
XXIX
À la suite d'une nuit affreuse, Gabriel se hasarda à frapper à la porte de Lee. Les deux hommes se serrèrent la main en silence. Puis, ils parlèrent de choses absolument insignifiantes ou du moins si étrangères à leur véritable préoccupation, que leur conversation trébuchait à chaque pas et tombait.
--Il est temps de partir, dit Dompierre.
--Oui.
--Quand?
--Quand vous voudrez.
--Ce soir.
--Voulez-vous vous charger de prévenir à l'hôtel?
Gabriel descendit et donna des ordres au bureau. Ensuite, il regarda successivement sa montre, une horloge, une autre horloge et puis sa montre encore, dans l'espoir de trouver le temps plus avancé qu'il ne l'avait cru tout d'abord. Les pensionnaires étaient clairsemés, les corridors reprenaient le calme des mortes-saisons; à chaque passage du bateau l'hôtel se dépeuplait davantage.
Une pluie fine bruinait au dehors; il resta quelques minutes contre la vitre d'une porte-fenêtre, en face de l'immense tristesse qui avait envahi le paysage. Le lac était à demi voilé, les îles invisibles. Gabriel noyait sa pensée dans le deuil de la nature; et le vent qui chassait la pluie en nuages grisâtres rasant la surface de l'eau, semblait promener sur cette désolation les formes mêmes de sa mélancolie.
Il ouvrit machinalement la porte du salon de lecture et eut un mouvement de surprise en y trouvant Solweg. Il avait tant souffert depuis la veille que le souvenir de la scène muette qui s'était passée entre la jeune fille et lui, lui avait échappé. Il avait oublié jusqu'à cette vivante tendresse dont le contact lui avait été cependant comme un pansement frais sur une blessure. Il l'éprouva de nouveau en recevant le premier regard qu'elle lui donna.
--Ah! fit-il, mademoiselle, comment allez-vous?
Elle était assise, dans le jour de la fenêtre. La chair délicate de son visage, les alentours extrêmement sensibles de ses yeux manifestèrent une émotion vive en même temps qu'une rapide et ferme résolution. Cette petite tête solide et volontaire avait jugé d'un coup qu'elle pouvait, par un seul mot, donner une consistance inespérée au lien encore lâche et fragile qui l'unissait au jeune homme. Elle ramassa tout son courage, et le regardant avec toute l'admirable franchise de ses yeux qui n'étaient plus d'une enfant malheureuse, mais d'une femme qui a conscience de sa force, elle répondit simplement à la question qu'il lui adressait sur sa santé:
--Et vous?
Elle assista vaillamment à l'effet de la surprise qu'il éprouvait. Par cette interrogation, elle jetait bas tout masque conventionnel, toute retenue de timidité; elle s'emparait pour pénétrer en lui des armes que le hasard des circonstances lui avait fournies contre le secret de son intrigue; elle faisait flèche, une bonne fois, enfin, des mille perspicacités inavouées et toujours contenues, dont elle avait entouré les relations de l'Italienne et de l'homme qu'elle aimait.
C'était courir un risque considérable. Elle connaissait, pour en avoir été trop molestée, l'irritabilité excessive de Gabriel vis-à-vis de tout ce qui approchait du sujet de sa passion. Elle pouvait lui déplaire et le blesser violemment, irrévocablement. Mais le temps pressait; elle flairait un départ prochain, peut-être furtif; si elle n'agissait pas sur-le-champ, elle le perdait peut-être à jamais.
Au fond, son instinct de femme la rassurait puissamment contre toutes ces incertitudes: elle était certaine que, par dessus tout, il avait besoin d'être plaint.
Et, en effet, la sensibilité du pauvre garçon était si à vif en un point, qu'elle se trouvait annihilée en tous les autres. Ce fut à peine s'il remarqua l'importance extraordinaire de ces deux mots «et vous?» que le regard expressif de Solweg appliquait sans aucun doute possible, à sa santé morale. Il ne songea pas à se dire: «Comment! c'est une jeune fille qui vient me faire allusion à ce dont je ne puis parler à personne au monde! C'est elle que j'ai dédaignée, tarabustée, blessée à propos de mon amour, qui vient me dire: «Eh bien! mon ami, et votre coeur? «C'est là l'aboutissement d'un long drame silencieux de deux mois et qu'une petite pointe enfin termine, une petite pointe qui me pénètre et dont je ne prévois ni la direction, ni l'arrêt dans les profondeurs de mon être!...» Il ne pensa qu'à la douceur de ces yeux compatissants qui pourtant l'avaient tant de fois irrité! Il en recevait la caresse avec une gratitude visible sur sa figure ravagée. Ah! la petite Solweg était désormais tranquille: il la remerciait simplement, sans lui dire un mot, mais de toute l'éloquence de ses traits bouleversés, de toute son attitude épuisée, fléchissante, et de sa main, enfin, dont il n'osait presser la fine main tremblante que lui avait tendue la gracieuse soeur de charité.
Ils restèrent ainsi quelques secondes qui leur parurent longues, les mains unies, et sans parler.
Cet instant imprévu était définitif pour l'un et pour l'autre. Solveg en pressentait toutes les conséquences futures avec un ravissement intime, et lui, avec une surprise hébétée, un ahurissement naïf, une sorte d'accablement ni heureux, ni pénible, tel qu'en éprouvent la plupart des hommes en se laissant plier à la logique des choses qui a remplacé chez les modernes l'antique Destin.
Que dire? Il y a des moments où les mots ont trop de sens, où le moindre chuchotement a des résonances de fanfare. Ils refoulaient tout ce qui leur montait aux lèvres. Il voulait dire: «Mais non! pauvre petite, c'est impossible! vous sentez bien que je ne vous aimerai pas!...» Elle voulait lui dire: «Je vous aime! je vous aime! et je serai si heureuse en continuant de souffrir par vous!...» Pourquoi ne lui avouait-il pas: «Je suis un lâche: j'ai aimé, j'aime encore et j'aimerai sans doute toujours une femme que vous avez tenue sous vos pieds, et je ne vous prendrai, vous que parce que vous êtes la seule qui puissiez soigner convenablement ma douleur...» Elle lui aurait évidemment répondu: «Je vous aime! Nous autres femmes, nous aimons les lâches comme les héros, quand nous aimons.»
Ils se taisaient.
Par contenance, ils tournèrent la tête du côté de la vitre que la pluie battait. On n'apercevait que les feuilles ruisselantes des fusains et des lauriers-cerise et les grands glaives tordus et flamboyants des aloès sur quoi l'eau glissait comme sur une peau grasse.
--Quel temps!
--Quel temps!
--Est-ce que vous partez? demanda-t-elle.
--Oui, ce soir.
Elle eut un frémissement imperceptible:
--Nous, seulement demain, dit-elle. Mon frère nous attendra à Milan.
--Ah!... Et vous rentrez à Paris?
--Avec mon frère, oui.
--Avec votre frère?... et monsieur et madame de Chandoyseau?
--Oh! ils vont à Rome, à Naples, je ne sais où! Mais je vais habiter chez mon frère...
--Jusqu'au retour de votre soeur?
--Non, définitivement.
--Ah!
Ils regardèrent encore tomber la pluie.
Elle releva doucement, tendrement, ses yeux vers lui:
--Pourquoi partez-vous ce soir? dit-elle.
Il hésita un peu, puis il lui sourit, pour la première fois. Elle était toute remuée, haletante et suspendue à ses lèvres:
--Je ne partirai que demain, dit-il en se retirant.
XXX
Sous la pluie persistante, Gabriel Dompierre et Dante-Léonard-William Lee, M. et Mme de Chandoyseau et Solweg quittèrent Stresa par le bateau du matin. Installés à l'arrière, sous l'abri de toile qui couvrait le pont, tous donnaient un dernier coup d'oeil à cette anse privilégiée du lac Majeur qui contient Pallanza, Baveno, Stresa et les trois îles.
Le poète s'était installé à l'écart, enfermé dans le mutisme qu'il n'avait pas rompu depuis la mort de Carlotta.
Mme de Chandoyseau, qui ignorait la secrète entente de Gabriel et de sa soeur, et qui croyait avoir fait le malheur de celle-ci, ne savait plus à qui adresser la parole. M. de Chandoyseau, mettant la tristesse générale sur le compte du mauvais temps, hasarda cette réflexion:
--Que diable! il ne faut pas nous plaindre, nous avons passé là une bien belle saison.
Personne ne souffla.
--Mademoiselle Solweg, dit Dompierre en s'approchant de la jeune fille, j'espère que vous me ferez le plaisir de me présenter à monsieur votre frère?...
Elle sourit sous sa capeline imperméable dont la chaleur lui rosait les joues:
--Bien volontiers, dit-elle, mais il faut que je vous prévienne de ne pas m'appeler Solweg devant lui, cela le met en colère!
--Pourquoi donc?
--Je ne m'appelle pas Solweg. C'est ma soeur qui a tenu à me baptiser ainsi depuis trois ans... Figurez-vous que je m'appelle Marie-Rose.
--À la bonne heure!
--Oui, mais c'était un peu simplet, vous comprenez, pour ma soeur!...
Elle éprouvait un véritable bonheur de se voir enfin débarrassée du malentendu et de l'affublement ridicule que Mme de Chandoyseau avait répandu sur toute sa personne; elle était pleine d'espoir, elle se croyait heureuse, et sa figure animée prenait une grâce nouvelle.
Dompierre, en effet, continuait à lui parler avec complaisance. Mais elle s'aperçut que ses yeux étaient ailleurs encore. Il regardait fuir les rives d'où le poète avait vu émerger une trop réelle sirène; il s'appliquait à percer le brouillard; il s'acharnait à distinguer une dernière fois tel et tel lieu, à ressusciter tel souvenir dont la saveur lui versait un suprême enivrement. Elle reprit, près de lui, son attitude de patience et d'attente.
La pluie s'épaississait, le bateau filait, toute cette baie de volupté disparaissait dans une grisaille impénétrable; on tourna, et ce n'était plus la peine même de regarder. Gabriel eut une oppression comme si l'air venait à lui manquer; ses narines battaient; sa bouche était entr'ouverte en quête d'un souffle épuisé: il avait senti expirer le parfum des îles Borromées.
FIN
* * *
DU MÊME AUTEUR
Le Médecin des dames de Néans.
Les Bains de Bade.
Sainte-Marie-des-Fleurs.
Mademoiselle Cloque.
La Becquée.
La leçon d'amour dans un parc.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
S'adresser, pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée d'Antin, Paris.
End of Project Gutenberg's Le parfum des îles Borromées, by René Boylesve