Chapter 20
Mme de Chandoyseau s'exclama en passant devant la fenêtre de la chambre des fleurs. Il y en avait une quantité en pots, et quelques-unes, déjà cueillies et humectées d'eau fraîche, étaient disposées sur les paniers et faisaient avec le mobilier rustique le plus gracieux effet.
Mme Belvidera et Dompierre étaient demeurés en arrière.
--Venez donc! venez donc! leur dit-on; il faut absolument voir cela, c'est délicieux!
--Ah! dirent-ils, et ils s'avancèrent jusqu'à l'appui de la fenêtre, pendant qu'on se retirait pour leur faire place.
Ils durent se pencher, explorer la pièce du regard.
Gabriel murmura:
--Je veux vous avoir là, une dernière fois, quand la nuit tombera, là!
Elle ne lui répondit pas et s'exclama comme tout le monde:
--C'est délicieux! c'est délicieux!
On goûta sur l'herbe, à l'endroit précisément où les deux amants avaient été le plus touchés par la beauté du paysage. C'était au milieu de camphriers, d'arbres à thé, de houx frisés et de chênes verts. Un vieux cèdre étalait au-dessus d'eux, comme une main rigide, sa branche plate, gigantesque. On voyait Pallanza toute blanche, au travers d'une fenêtre de feuillage. À cinq heures, la grille de la grande entrée fut fermée et le bruit de fer en parvint jusqu'à cet endroit charmant.
--Ainsi, dit la petite Luisa, nous sommes tout seuls dans l'île à présent?
--Tout seuls, avec les jardiniers.
On battit des mains, ce fut un vrai bonheur pour tout le monde de profiter d'un avantage exceptionnel.
À l'heure du coucher des oiseaux, l'air fut déchiré d'un grand vacarme, et l'on vit passer les paons qui rentraient.
Puis vint la promenade à la nuit tombante que hâte l'ombre des arbres séculaires. Dans le demi-jour, on marchait sur la couche profonde des feuilles sèches. Elles étaient en si grande abondance dans certaines allées que les pieds enfonçaient très avant et sentaient les arrière-couches déjà fermentées. Une odeur fauve s'en dégageait. À la moindre brise venue du lac, les feuilles tombaient en neige d'or voletante qui s'attachait aux chapeaux des femmes, ou se plaquait sur les corsages et jusque sur les joues en donnant la sensation d'un baiser froid, furtif et faisant presque peur. Mais, ça et là, une grande trouée s'ouvrait dans le ciel rouge du couchant, et la braise ardente des feuillages frappée par cet incendie réchauffait soudain, ranimait, faisait rire quelqu'un sans qu'il sût pourquoi.
On joua à cache-cache. On se perdit.
Gabriel se trouva vis-à-vis de Luisa au hasard du jeu. C'était dans la proximité du palais. Il l'empoigna par la main sans lui rien dire et l'entraîna. Ils parcoururent toute une allée sans prononcer une parole. L'ombre était déjà partout épaisse. Il souleva le lierre, poussa la porte de la chambre des fleurs sans rencontrer de résistance. Ils n'entendaient l'un et l'autre que leurs souffles très émus, et au loin, dans le parc immense, les longs cris du jeu. Gabriel verrouilla la porte sans quitter la main de Luisa:
--Ah! je t'ai! dit-il, en la baisant comme une bête vorace.
Elle était hébétée, folle, absente. Elle ne songea qu'à dire:
--Prends garde! je suis pleine de feuilles.
Mais il mordait à même le corsage, les feuilles rouillées et humides, au petit goût fadasse et corrompu de chose morte.
Ils roulèrent parmi les fleurs dont ils entendaient craquer les tigelles écrasées et dont la saveur forte était incommodante. Les feuilles qu'elle avait dans les cheveux exaspéraient Luisa; elles lui retombaient sur la figure; elle croyait que c'étaient des bêtes; elle voulait qu'on fit de la lumière.
--Oh! oh! disait-elle, c'est fini! c'est fini! Il faudra bien que je m'arrache à tout cela... Nous allons partir!... Oh! quelle misère! quelle honte!
On entendit à nouveau les cris et les appels lointains des joueurs.
--On nous croit perdus, dit Gabriel avec une espèce d'ironie féroce.
--Tais-toi! tais-toi! dit-elle; tu me fais horreur; nous sommes bien perdus en effet!
--Ah! donne! donne! faisait-il de sa voix de passionné éperdu, en lui écrasant la gorge de ses baisers, comme il écrasait les fleurs. Et tout le corps de la malheureuse se cabrait par l'effet d'une volupté infernale, pendant qu'elle couvrait son amant d'injures et criait qu'elle avait des bêtes plein le cou.
--Tu vois, tu vois! répétait-il, dans son ivresse, il y a tout de même un Dieu qui nous protège, puisque je t'ai encore ce soir, puisque je t'ai là, dans cette chambre qui nous attend depuis des semaines, dans cette chambre que j'avais fait aménager pour nous, où je m'étais juré de t'avoir... Tu vois, nous y sommes chez nous! Comme nous sommes bien là pour nous damner! ajouta-t-il avec un rire nerveux. Ah! je t'aurai encore, je t'aurai encore ici!...
--Non, tu ne m'auras plus! je me sauverai!
--Mais si! vois donc comme c'est fait exprès: on dirait que tout le monde s'est entendu pour nous laisser ici... Lee n'est pas là aujourd'hui, et jusqu'à la Carlotta qui devrait venir chercher ses fleurs à cette heure-ci et qui ne vient pas!...
--Mais elle viendra; elle va venir. Allons-nous en!
--Reste encore! attends que je devienne fou: je me jetterai par cette fenêtre et tu seras débarrassée de moi!
--- Voilà encore des feuilles! dit-elle, impatientée, en retirant les choses humides et gluantes de sa chevelure. Ah! cet automne effrayant, tout rouge, et tout pourri en dessous, as-tu vu, ce soir, comme ça nous ressemble?... Écoute! écoute!
Des cris plus vifs et plus prolongés venaient du dehors.
--Allons-nous en! allons nous-en!
Gabriel lui-même s'était relevé à cause de la vigueur du cri que l'on venait d'entendre.
--J'ai peur! dit Luisa, ne me quitte pas... où es-tu?
Il avait ouvert la fenêtre et prêtait l'oreille.
--Ça ne vient pas du parc, dit-il; il y a quelqu'un qui a appelé sur la grève... Peut-être sont-ils déjà descendus aux barques et ils nous appellent pour partir.
--Donne-moi la main, dis! ne me laisse pas!
Ils tremblèrent tous les deux simultanément, les mains unies. Un cri terrible venait de jaillir comme une fusée éclatante dans le silence du soir.
--N'aie pas peur, dit Gabriel, on ne nous appelle pas, mais viens, viens!
Et il l'entraîna à demi morte d'effroi.
XXV
Ils tombèrent presqu'aussitôt au milieu des jardiniers qui se précipitaient du coté du sentier qui conduit à la porte dérobée par où les deux amants avaient pénétré un jour dans l'Isola Madre.
--Qu'est-ce qu'il y a?
Mais les hommes bondissaient sans répondre. Une de leurs femmes, le poing sur la hanche et hochant la tête, dit:
--Oh! c'est Paolo. Il en veut à Carlotta. Il l'a peut-être bien tuée à l'heure qu'il est.
Gabriel ne put se tenir et s'élança à la suite des jardiniers en disant à Luisa de l'attendre; il lui apporterait immédiatement des nouvelles.
Arrivé à la petite porte dissimulée sous les lianes fleuries, la petite porte des contes de fées, il rencontra un groupe de trois jardiniers contenant à grand'peine Paolo qui gesticulait et hurlait.
--Votre ceinture, signore, s'il vous plaît! dirent-ils; nous n'avons pas de quoi le tenir!...
Gabriel défit la ceinture que les hommes avaient remarquée sous son veston blanc, et on lia les mains au forcené.
--À la bonne heure! dit Gabriel, comme ça!...
--Oh! signore, malheureusement c'est trop tard!
--Comment! c'est trop tard?...
Les trois hommes regardèrent tous dans la même direction, et, avec un geste résigné des bras:
--Ça y est!
--Grand Dieu! il l'a tuée!
On voyait à une cinquantaine de mètres les lueurs vacillantes des lanternes que quelques-uns des hommes avaient songé à apporter; et on distinguait tout autour des gens courbés ou à genoux.
Le jeune homme ne fit qu'un saut. On l'accueillit par le même mot simple et tragique:
--Ça y est!
Quelqu'un ajouta:
--Ça devait arriver.
Carlotta était couchée sur le sable. Ses cheveux avaient été défaits dans une lutte corps à corps où elle avait dû se défendre désespérément; une blessure à la tempe rougissait cette toison noire magnifique, presque à l'endroit où elle avait coutume d'y piquer des roses pourpre; sa bouche était entr'ouverte; on apercevait l'arc d'ivoire de ses dents. On avait déchiré son corsage dans l'espoir qu'elle respirât encore, et sa pure poitrine de déesse et de vierge demeurait immobile comme un marbre. On la recouvrit. Sa figure gardait, comme aux jours de son court bonheur, la sérénité puérile ou divine des chefs-d'oeuvre antiques. Avec sa lèvre relevée et ses bras demi-nus écartés en croix, elle n'était pas différente de ce qu'elle était dans sa barque, lorsqu'élargissant les bras pour saisir les avirons, elle commençait de chanter.
Les amis arrivèrent, ayant cessé le jeu en entendant les cris. Mme Belvidera s'était jointe à eux; et les femmes des jardiniers étaient également descendues.
Tons vinrent grossir le groupe des hommes muets penchés sur le cadavre de la marchande de fleurs. Il se fit un léger remuement. De petites réflexions étaient étouffées dans les gorges crispées par le saisissement. Cela faisait des espèces de gloussements, émouvant langage d'une terreur unanime.
Puis les femmes de l'île s'agenouillèrent une à une. Une vieille qui était courbée en deux prononça ces seuls mots:
--Sa mère! sa pauvre mère! qu'est-ce qu'elle va dire?
Alors toutes les femmes se mirent à pleurer.
Un de ces hommes rudes, en contemplant l'admirable morte, brandit le poing avec indignation:
--Quel malheur! dit-il.
Tous comprirent l'épouvantable injustice des choses. L'extraordinaire beauté de la jeune morte les touchait jusqu'au plus profond de leurs instincts, et ils sentaient qu'elle était faite pour charmer les regards et enchanter le monde. Ils ne pouvaient relever les yeux de sur elle, tant la beauté qu'elle gardait dans la mort avait de puissance. Ils étaient tous en colère. Peu à peu ils firent comme les femmes et se mirent à genoux, gagnés par l'attendrissement. Tout le monde resta longtemps, dans une stupéfaction religieuse, en face de ce grand outrage du ciel, qu'il fallait accepter.
Puis les étrangers remontèrent dans les barques, et les jardiniers emportèrent le corps de Carlotta.
Le retour à Stresa fut lugubre. Personne n'osait parler. Outre l'émotion que causait l'affreux événement, plusieurs avaient de graves raisons d'être bouleversés par la disparition soudaine de la marchande de fleurs. Mme de Chandoyseau était fort gênée à cause de ce qu'elle avait dit à maintes reprises de défavorable à la réputation de Carlotta, et elle avait un véritable remords de ce qu'elle avait répandu en sourdine. Les âmes petites et basses sont toujours effrayées devant la mort. La situation de Gabriel Dompierre n'était guère moins embarrassée. Il se trouvait entre Mme Belvidera qu'il n'avait pas détrompée depuis le jour où elle avait puisé à l'Isola Madre la conviction que Carlotta était la maîtresse de Lee, et M. Belvidera qui le croyait l'amant de la pauvre fille. Que dire? Que faire? Laisser planer cette double erreur lui paraissait odieux. Mais avouer à Luisa que Carlotta était la plus honnête fille du monde, c'était lui avouer la lâcheté qu'il avait commise en acceptant la réputation d'être son amant, dans le but de détourner les soupçons de M. Belvidera. D'autre part, dire à M. Belvidera: «Je n'étais pas l'amant de Carlotta» c'était rouvrir précisément à de possibles soupçons une porte qu'il avait coûté si cher de fermer. Vis-à-vis de cette morte, cependant, le goût de la vérité semblait l'emporter sur toutes les autres considérations. Un immense besoin de franchise montait au coeur de tous. Nettoyer, laver à grande eau toutes ces misères! Ah! quel soulagement et quel désir! Le couteau de Paolo, en tranchant la vie de Carlotta, n'ouvrait-il pas une phase tragique; ne laissait-il pas dans l'air une surexcitation, n'ébranlait-il pas les nerfs des uns et des autres, ne donnait-il pas le signal d'en finir?
On croisa dans l'ombre une barque où l'on reconnut Dante-Léonard-William. Il avait son chapeau rabattu sur les yeux; un manteau à grand col relevé l'enveloppait. Il allait probablement au devant de Carlotta pour une de ces promenades nocturnes qui étaient toujours demeurées mystérieuses. Peut-être se contentait-il en ces entrevues de s'asseoir à côté d'elle et de dire des vers en regardant dans ses yeux la couleur bleue des montagnes? Peut-être suivait-il sa barque dans le sillage embaumé des fleurs? Alors, ce soir, il allait mettre pied dans le sable rougi du sang de sa jolie muse; il l'attendrait sur la grève; il l'appellerait doucement en disant plus haut certains vers auxquels l'oreille de la pauvre enfant était sensible! Dompierre, qui connaissait par coeur ces vers, tremblait à la pensée que la voix du poète les prononcerait ce soir sans éveiller l'écho charmant de la chanson accoutumée; il les entendait par avance retentir et s'éteindre en vain sur cette grève d'Isola Madre, désormais muette et sans parfum.
Lee ne répondit pas au mouvement que sa vue avait provoqué dans la barque. Il ne voulait pas être reconnu.
Quelqu'un dit:
--Ne faudrait-il pas le prévenir de ce qui est arrivé?
Dompierre hésita un instant, puis se ressouvenant de l'acharnement que l'Anglais avait toujours mis à se montrer insensible à tout malheur particulier et à vilipender les émotions de l'amour, il pense qu'il ne serait pas dommage que celui qu'il soupçonnait de commencer à avoir le coeur touché, reçut un coup violent:
--Laissons-le donc, dit-il, que voulez-vous que ça lui fasse!
La barque du poète continua de filer dans l'ombre vers l'Isola Madre.
XXVI
La mort de Carlotta révolutionna l'Hôtel des Îles-Borromées. Tout le monde la connaissait, lui achetait des fleurs chaque jour, et avait coutume d'aller l'entendre, le soir, soit dans les jardins, soit sur le lac. Sa beauté était proverbiale, et Mme de Chandoyseau l'avait agrémentée d'une légende qui ne contribuait qu'à piquer davantage la curiosité. Les regards étaient dirigés sur Gabriel Dompierre qui souffrait cruellement, condamné à ne paraître ni trop affecté ni indifférent, et condamné cependant à s'entretenir comme le premier venu, d'un sujet dont l'actualité brillante absorbait tous les esprits.
On se porta, après le dîner, dans les jardins, du côté du lac. Beaucoup avaient l'intention de se faire conduire jusqu'à l'endroit où le crime avait été commis, et ceux-ci ne cessaient d'interroger Dompierre sur le lieu précis où le corps était resté étendu. «À quel signe le reconnaître, monsieur? y avait-il des traces?...» Quelques-uns affectaient de ne pas l'interroger, bien qu'il eût été l'un des premiers témoins de l'assassinat. C'étaient les personnes discrètes, et qui voulaient épargner le pauvre jeune homme.
Quant à ceux qui n'allaient point à l'Isola Madre, ils éprouvaient un instinctif besoin de contempler au moins de loin la figure désormais sinistre de l'île qui contenait cette nuit le corps inanimé de la Carlotta.
L'allée qui longeait le bord de l'eau, en face de l'Isola Madre, se trouva garnie d'une foule compacte. On avait fait apporter des sièges en quantité, et tous les pensionnaires de l'hôtel étaient là, animés de l'étrange curiosité que donne le voisinage de la mort.
Le révérend Lovely était en proie à une agitation inaccoutumée. Il allait et venait; s'introduisait dans un groupe comme s'il allait prendre la parole; ouvrait la bouche, puis la refermait, et partait, pour recommencer le même inquiétant manège. Quelques jeunes femmes se le montraient du doigt, et un éclat de rire léger fusait tout à coup au milieu de la pesante contenance générale.
--Qu'est-ce qu'a donc notre révérend?
--Personne ne le sait!... On dit qu'il n'aimait pas la Carlotta.
--Alors c'est de la joie?...
--Non, non! il paraît au contraire très peiné!
--Vieil hypocrite!
--Oh! je vous assure que ce n'est pas un mauvais homme!
--Est-ce qu'on sait jamais, avec ces mines-là!
--N'est-il pas amoureux de Mme de....
--Chut! la voici; elle fait une drôle de tête elle aussi, on dirait qu'elle a perdu quelqu'un de sa famille.
--Quand on pense que sa petite soeur était là-bas, et qu'elle a vu le cadavre! Pourvu qu'elle ne soit pas retombée malade!
--Chère petite!
--Oh! celle-là, c'est un ange!
Le ciel était pur, rempli d'étoiles; l'air était calme et doux. Malgré le murmure des voix, le grand silence du lac était sensible, et la certitude qu'aucun chant ne s'élèverait ce soir de là-bas, du côté de la grosse masse enténébrée de l'île mère, répandait une angoisse, étreignait la gorge de tous ceux que cette musique avait émus.
Assis en face de Mme Belvidera, Gabriel Dompierre, accablé, tournait la tête tantôt du côté de la jeune femme et tantôt vers cette grande plaine immobile où s'était mirée la période la plus tumultueuse de sa vie. Ni l'un ni l'autre des deux amants n'osaient parler. Mais tous deux comprenaient le sens du mystère que la nature impitoyable semblait avoir représenté devant eux et pour eux. Car l'illusion de la vie est telle que la plupart des événements et des choses y paraissent vraisemblablement organisés pour ou contre chacun de nous.
Ils se rappelaient cette voix entendue sur le lac, dès la première soirée de leur séjour, cet attrait irrésistible qui les avait placés côte à côte dans une même barque, à la poursuite de la séduction flottante qu'avait été la jolie marchande de fleurs. Et chaque soir la chanson ardente et naïve avait été une invitation nouvelle à l'amour. Cette mélodie les avait été chercher, les avait attirés, fascinés, jusqu'à ce qu'elle les berçât aux bras l'un de l'autre dans la barque amarrée sur le sable, aux environs des lauriers-roses. Quelle volonté cachée, quel caprice inconnu avait prémédité et exigé leurs baisers, leurs extases et jusqu'à leur douleur présente?
Et la figure de Carlotta grandissait dans leur esprit. Certaines paroles de Lee leur revenaient à la mémoire, et ils ne souriaient plus du poète qui avait salué en cette fille des Borromées, le génie du lac et des îles. Qu'est-ce exactement que la réalité, dans le monde? À quel point précis se différencie-t-elle du rêve?
Maintenant, il avait disparu, le joli dieu des îles et du lac. Jamais plus aucune de ces rives ne recevrait l'image de sa beauté, ni ses fleurs, ni ses chansons! Le vent sévère de l'arrière-automne allait disperser les mille parcelles desséchées des ombrages que son charme avait pénétrés. Tout allait se faner, se dénuder et mourir; tout ce pays serait prochainement dépeuplé. Les îles Borromées étaient sans âme.
Tout à coup, il y eut un mouvement dans les groupes, et l'on entendit s'élever la voix du révérend Lovely. Ce fut une surprise si grande, et ce qu'il se mit à dire était si extraordinaire que chacun se demanda si l'on devait rire ou si l'on assistait à une de ces scènes telles que la foi religieuse ou la passion élevée jusqu'à la démence peuvent seules en provoquer.
Le révérend parla de la jeune morte sur le ton qu'il eût employé au prêche du dimanche, quand il prenait texte d'un fait divers quelconque pour en tirer une morale pratique. Puis il passa rapidement aux bruits qui avaient couru sur le compte de la pauvre fille, sur de prétendues liaisons scandaleuses, dont nombre de personnes avaient pu être incommodées.
On s'approchait; on se poussait le coude. Plusieurs trouvaient l'allusion un peu violente. En vérité, c'était manquer de tact. Mme Belvidera, que ses intimes émotions étouffaient, faillit se trouver mal à ce surcroît d'épreuves pour le malheureux jeune homme qu'elle plaignait. Dompierre était devenu pâle de colère.
Mais soudain l'anxiété générale vira, à la plus inattendue des révélations.
Le révérend affirmait, du ton et du geste de la plus forte conviction, que les bruits qui avaient couru étaient faux, que Carlotta était honnête, et qu'elle était morte vierge sous les coups d'un fiancé soupçonneux induit lui-même en erreur par suite de misérables calomnies qui avaient trompé tout le monde.
«Ah! ça, pensaient Mme Belvidera et Dompierre, est-ce qu'il va accuser publiquement Mme de Chandoyseau!» Ils n'osaient la chercher des yeux, de peur de voir son trouble. Eux-mêmes avaient pitié d'elle.
«Qu'est-ce qu'il peut savoir de tout cela?» se demandaient la plupart des auditeurs du clergyman.
Il dit tout de suite ce qu'il en savait. La sueur lui perlait au front. Il avait une figure d'illuminé. Ses yeux prenaient un feu inaccoutumé. Toute sa personne, si remarquable habituellement par son aspect de placidité, semblait contractée par un effort extrême. Et,--ce qui contrastait avec la tristesse du sujet et le mal qu'il paraissait prendre à le développer,--il y avait une espèce de joie, quelque chose de comparable au plaisir d'un homme ivre, dans l'expression de sa physionomie et dans le timbre de sa voix.
Ce qu'il en savait? Mais c'était bien simple, dit-il; c'était lui-même qui était l'auteur de ces calomnies!
Tout l'auditoire frémit; il y eut des «oh!», des «ah!», et des chuchotements, et des exclamations, et des protestations à haute voix.
Il répéta: «C'est moi! c'est moi! c'est moi!»
Il était étranglé, littéralement. Il porta même la main à sa gorge comme pour élargir le garrot qui lui rompait le souffle. Mais les mots passèrent; on les entendit bien: «C'est moi! c'est moi! c'est moi!» Et aussitôt qu'ils furent passés, le martyr sourit. Il ne voulut pas regarder celle pour qui il avait l'ineffable bonheur de souffrir; mais il ferma les yeux; il la vit au dedans de lui, et il pensa aussi sans doute qu'à ce moment-là, Dieu, qui a pitié des pauvres créatures, lui pardonnait sa passion.
Quand il releva les paupières, il était radieux. Il expliqua avec aisance comment la chose invraisemblable s'était produite, comment le démon s'était emparé de lui, et l'avait porté à salir la réputation d'une enfant. Ce qu'il avait fait était immonde, disait-il. Jamais le pécheur n'était descendu si bas dans la turpitude. Il n'y avait pas d'excuse à sa faute (en disant cela, il pensait à ses désirs adultères), il l'avait commise pleine et entière, telle qu'il la confessait à la face de tous. Par là, il avait déshonoré sa vie, souillé son habit, répandu l'opprobre jusque sur les siens. Il s'accusait et gonflait sa misère. Une étrange volupté l'enivrait. Il avait de la peine à finir de s'abîmer. Songez que c'était la seule façon qui lui restât d'éprouver du plaisir par l'amour!
--Il est fou! c'est évident! telle fut l'opinion de tous.
Mme de Chandoyseau ne savait où se mettre. Ce n'était pas cela qu'elle avait attendu de son clergyman. Elle avait compté sur une intervention discrète, sur un aveu habilement adressé à Dompierre ou à quelqu'un de particulier. Ce vieil imbécile embrouillait les choses sans profit, et il se perdait lui-même inutilement. C'était une amère dérision.
--Il est fou! il est fou! chuchotait-on de toutes parts.
Quelques-uns cependant prenaient le parti de l'admirer.
--C'est crâne, tout de même, ce qu'il a fait là, en avouant ça!
--Mais ce n'est pas lui qui a inventé les histoires de la Carlotta!
--Eh bien! alors, c'est encore mieux! Il s'est sacrifié pour quelqu'un!
--Ah! pour un sacrifice, ça c'en est un, par exemple!
--Mais d'abord, ces histoires-là sont-elles inventées par quelqu'un?
--Vous les croyez fondées?
--Je n'en sais rien.
--Ni moi non plus.
Un certain nombre de personnes serrèrent la main du vieillard quand il eut fini de parler. Il eût été moins étonné de les voir ramasser des pierres et le lapider. Ce cas échéant eût prolongé son douloureux ravissement. Mais les forces lui manquèrent, à la suite d'un si violent ébranlement, et ses jambes fléchirent.
Mistress Lovely était demeurée à côté de lui, impassible. Peut-être son mari l'avait-il avertie de ce qu'il ferait ce soir. Elle trouvait que cet acte était chrétien, et l'approuvait. Elle se baissa, sans émotion, et le secourut à l'aide de sels et d'eaux de Cologne qu'elle portait sans cesse, afin d'être prête à soulager ses semblables. On l'aida, et l'on transporta le révérend.