Chapter 19
Il passa un veston et descendit. La conversation de l'Anglais lui était presque intolérable, ces temps-ci. La rage du poète contre la passion de l'amour semblait croître depuis le voyage de Bellagio, et elle s'exerçait à tout propos avec une telle violence que Gabriel se demandait si cette haine philosophique ne provenait pas d'une sorte de dépit ou d'un combat acharné contre l'ennemi lui-même qui menacerait d'enlever la place. L'exaltation de la manie moralisatrice du clergyman ne s'était-elle pas produite précisément dans une pareille circonstance?
Gabriel poussa avec précaution la petite porte extérieure du bâtiment des dépendances, dont il gardait toujours une clef en prévision de ses sorties nocturnes; et il se trouva dans le jardin. Le jet d'eau, comme au temps de nuits plus heureuses, égrenait toujours ses fines perles dans le bassin, et c'était le seul bruit. Les chênes-verts tachaient l'ombre de leur masse opaque; et le malheureux amant distingua les pointes aiguës et noires du bouquet de cyprès où il avait tant de fois tendu les bras à sa maîtresse. Le parfum de la nuit était aussi le même. Toutes les choses qu'il apercevait avivaient l'affreuse plaie de son coeur. La fenêtre de Lee était la seule qui fût éclairée, et il regarda d'en bas le poète, allant et venant dans sa chambre, se passant la main dans les cheveux, rejetant brusquement la tête en arrière, enfin en proie à la grande surexcitation de l'oeuvre orgueilleuse dans laquelle il espérait noyer la sourde poussée de ses appétits naturels. On le voyait venir parfois jusqu'au balcon, et là, en face de la splendide nature endormie, il semblait prendre un singulier plaisir à la défier et à arracher dans une lutte monstrueusement inégale, sa cervelle et sa chair à l'universel enchantement.
--Grand bien lui fasse, soupirait à part lui Gabriel, et tant mieux s'il y échappe!...
Il alla machinalement s'asseoir sur le petit banc de bois, au pied des cyprès, d'où il avait coutume d'épier l'arrivée de Luisa, de discerner sa silhouette claire dans l'obscurité, et de bondir à son approche. Il y sentit l'irrémédiable fin de cette vie de rêve. Le silence accentué par le menu bruit des gouttelettes d'eau tombant dans la vasque, ce silence qu'il avait tant aimé parce qu'il savait quel pas chéri l'allait rompre en faisant crier le gravier des allées ou les feuilles de l'automne, lui donna cette fois-ci, l'impression d'un désert mortel, d'un abandon général des êtres et des choses. Il eut presque peur et regarda à droite et à gauche, d'un mouvement d'enfance qu'il se rappelait avoir exécuté étant petit, quand on le faisait monter, le soir, dans l'escalier obscur. Tout aussi puérile était la réflexion qui le ranima: «Si elle venait! se disait-il, s'il lui prenait l'idée de redescendre ici; même pas pour moi, puisque nous ne nous y sommes pas donné rendez-vous, mais par l'entraînement de l'habitude ou par cette complaisance que l'on a parfois pour des souvenirs qui veulent revivre! Si elle venait!...»
Hélas! si elle venait! ce serait encore entre eux une de ces scènes terribles où ils s'invectivaient désormais comme des ennemis acharnés, où ils ne mettaient plus en commun que leur horreur d'eux-mêmes, où il n'était plus question que de l'ignominie de leur conduite. Que Lee avait donc raison!--et c'était pour cela qu'il était exaspérant!--que leur amour était laid! Dans quelle fange ils se vautraient! Elle ne cessait de lui avouer qu'elle ne l'aimait pas; et elle tombait dans ses bras avec cette sorte de frénésie que seul, peut donner le mépris de soi-même ou l'abandon de soi, tête perdue, dans l'abîme. Ils n'avaient plus de caresses; ils se faisaient mal, se battaient, s'écorchaient. Lui seul essayait de ramener la douceur entre eux, mais à la première expression tendre, elle le coupait brutalement: «Pourquoi me dis-tu ça? je ne t'aime pas! tu sais bien que je ne t'aime pas!»--«Mais alors, que fais-tu là?»--«Ce que je fais? mais je me perds; j'achève de me perdre; je ne suis pas tout à fait assez perdue! ah! ah! ah! il me demande ce que je fais là!»
Et c'était cela qu'il attendait, c'était cette ivresse sanglante qu'il espérait encore en se piquant la figure et les mains contre les aiguilles des arbres verts! Car il était là, encore, la tête dans le feuillage, à s'avancer, puis à se retirer précipitamment, en faisant tout bas: «holà!» lorsque la douleur était trop vive. Il se souvenait de la voix de Luisa: «Combien de fois t'es-tu piqué?»--«Trois fois!»--«Ce n'est pas assez! ce n'est pas assez!... la prochaine fois, il faudra!...»
Là, les jambes lui manquèrent; il s'assit. De tous les souvenirs de l'amour, le plus atroce est celui du son de la voix. «_Mio_! mon _Mio_!» Ses oreilles s'emplissaient de ce chant incomparable: «_Mio_! mon _Mio_!» Puis il se releva précipitamment; il avait cru entendre réellement; il fit un pas dans l'allée. Personne! Le désert, plus vide, plus immense que jamais. Le bruit du jet d'eau l'impatientait; il eût voulu trouver la clef pour arrêter ce murmure infatigable, lié dans sa mémoire à une autre musique, et qui contribuait à la lui rendre trop vive.
Il continua de marcher dans le jardin. Là-bas, dans le fond, était le petit kiosque meublé que la nuit lui cachait. Mais, plus près, il apercevait les branches plusieurs fois tordues sur elles-mêmes du vieil olivier dans lequel on montait jusqu'à une petite plate-forme, pour découvrir le lac. «C'est là, pensait Gabriel, qu'une nuit elle oublia que c'était dans mes bras qu'elle était et qu'elle fut presque épouvantée quand je lui parlai tout à coup! Elle revoyait la figure de son mari dans un jardin du Pausilippe!...» Et lui qui défaillait à l'idée que la chair qu'il baisait était pâmée par lui, pour lui! Quelle misère! quelle source de turpitudes que l'amour! Il contient le mensonge et la trahison à ce point, que l'on s'y trahit l'un l'autre jusque dans l'étreinte!
À vingt-huit ans seulement, il avait la révélation de cela. Jusque-là, il n'avait jamais souffert par l'amour, ou, du moins, dans la douleur sentimentale de la vingtième année, il n'avait souffert que pour bénir la chère cause de son mal, et l'amour qui le faisait pleurer demeurait quand même pour lui un joli dieu, au visage sublime et plus beau que toutes les choses de la terre. Eh! parbleu! c'est ainsi que le voyait en ce moment-ci Solweg, cette petite fille qui s'était mise à s'éprendre de lui. Ah! il eût eu beau jeu, celui qui se fût avisé d'aller médire de l'amour vis-à-vis de cette enfant qui en souffrait affreusement, pourtant, ainsi qu'on n'en pouvait douter. Gabriel ne la plaignait pas. Que n'eût-il pas donné pour être affecté de la même façon qu'elle, pour être fier de son sentiment, pour se sentir anobli par sa propre douleur!
Mais il pensait que celle qu'il adorait, lui, s'était roulée, couverte de honte, aux pieds de cette jeune fille, et que cette jeune fille ne l'avait pas relevée et l'avait souffletée de son mépris. C'était bien dans cette attitude des deux femmes, que lui apparaissait la différence des deux sortes d'amour. Et celui des deux qui le touchait, qui était le sien, ce n'était pas celui qui se dressait la tête haute, dédaigneux et superbe, mais celui qui se courbait en rougissant, qui s'humiliait, s'abîmait, et s'enivrait de son infamie.
Cependant, il essayait de se convaincre que Luisa avait eu tort de s'abaisser, de ne pas comprendre que sa passion, à elle aussi, avait sa grandeur et sa beauté. Sa grandeur et sa beauté! Mais elle confessait ne pas même éprouver l'amour; et elle n'était en proie qu'à une sorte de folie luxurieuse que la nouveauté, le goût du fruit défendu, la mollesse du climat lui avait répandue dans la chair! Et elle déshonorait bassement l'homme qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer dans son coeur! Sa grandeur et sa beauté!... Non, non, il fallait en prendre son parti: leur amour était une misérable vilenie.
Mais tant pis! mille fois tant pis! c'est à cet amour-là qu'il était tout prêt à consacrer jusqu'au dernier lambeau de sa chair. Il était entraîné par une cavale furieuse, par une bête infernale qui galopait à l'aveugle dans un pays d'horreur; tout son corps sautait, sursautait à la croupe de l'animal de cauchemar; ses membres étaient meurtris, arrachés; ils s'accrochaient aux cailloux, aux épines; mais c'était cela qu'il lui fallait, rien autre que cela. Que lui parlez-vous de bonheur, de suavité, de beauté! Mais, il se moque de ces choses! Ce qu'il aime, c'est de parcourir les chemins derrière sa cavale, et de pouvoir, en se retournant, voir le sol que son passage a rendu pareil à celui d'une boucherie et d'un abattoir. En vérité il faut être naïf pour venir parler de bonheur à un amant: c'est la torture qu'il recherche.
Gabriel monta par le petit escalier tournant, jusqu'au coeur du vieil arbre où il avait tenu dans ses bras le corps de Luisa. «Elle était là, pensait-il, une fois assis sur la petite plate-forme; je sentais sur mes genoux son poids bien-aimé; le parfum de sa gorge et de ses cheveux m'environnait; un de ses bras,--son bras, mon Dieu! puis-je revoir cette image sans mourir!--était sorti complètement du peignoir, et l'obscurité m'empêchant de le voir, je le parcourais lentement des lèvres, depuis la grâce vivante du poignet jusqu'au délire mortel que contient la rondeur de l'épaule. Je lui dis: «Luisa, il n'est pas possible que je survive au délice que vous me donnez!» Elle se releva brusquement: «Ah! c'est vous!»
Et il eût donné encore son âme, son éternité, pour goûter à nouveau le supplice raffiné de cette petite scène.
La nuit s'avançait; le lac et les montagnes commençaient à blanchir. Il pensa: «Ce serait le moment de nous en aller si elle était là!» Et il se leva et partit, comme s'il la suivait.
Il prenait des précautions pour ne pas faire de bruit en marchant sur le sable. Il se souvint d'un cri qu'elle avait poussé, un matin qu'ils rentraient côte à côte, en appuyant le pied sur un limaçon dont la coque avait craqué. Quelques oiseaux lui avaient répondu et les massifs s'étaient éveillés autour d'eux.
Gabriel remarqua que Dante-Léonard-William était encore à son balcon. Il avait éteint sa lampe et ne travaillait plus. Il était debout et regardait fixement au loin. Sans doute voyait-il l'aube répandre à flots son lait matinal sur les collines et sur les eaux? Peut-être acceptait-il enfin la dangereuse invitation que ce dernier matin d'octobre répétait, une fois suprême!
XXIII
La multitude des connaissances que Mme de Chandoyseau s'était faite à l'Hôtel des Îles-Borromées fêta son retour. Elle fut entourés dès la première matinée; on lui demanda mille détails sur ses impressions au lac de Côme. Tout le monde fut ému de l'indisposition de Mlle Solweg, et les questions au sujet de cette chère enfant qui n'était pas encore complètement remise, ne tarissaient pas.
--Ah! mesdames, disait Mme de Chandoyseau, savez-vous quel fardeau délicat c'est d'avoir à soi une jeune fille! Car il faut bien que je sois sa maman! C'est un âge qui exige tant de soins, tant de minutieux ménagements, tant de subtiles prévisions, dirai-je même, car il faut voir pour elle, étudier à la fois son entourage et sa vie intérieure. Prévoir et deviner, n'est-ce pas l'art d'une mère?
On la complimentait; on admirait son tact et son intelligence. Qui donc prétendait que les femmes ne sauraient mener de front les préoccupations intellectuelles et les soins de la famille? Et il se trouvait des gens pour vous faire entendre, en haussant les épaules, que les femmes à la mode ne sauraient s'embarrasser des soins de la maternité? Mais il n'y avait qu'à écouter parler cinq minutes cette petite Parisienne-là, pour se convaincre qu'elle apportait une égale perspicacité dans les choses de l'esprit et dans celles du coeur. Tout particulièrement dans ses rapports avec sa «soeurette», elle avait une façon de prononcer seulement son nom, qui faisait que chacun en était attendri.
À la vérité, voici quels étaient exactement à l'heure actuelle les rapports de Mme de Chandoyseau et de sa «soeurette».
Solweg, pressée ces jours derniers par de nouvelles demandes en mariage, avait avoué tout net à sa soeur qu'elle n'avait pas plus de répugnance pour celui-ci que pour celui-là, mais qu'elle était résolue une fois pour toutes à ne plus répondre à ce propos, parce qu'elle ne voulait pas se marier.
--Mais tu aimes donc quelqu'un? s'était écriée Mme de Chandoyseau étonnée.
Solweg avait répondu simplement:
--Oui.
Quant à savoir qui Solweg aimait, ce ne fut pas long dès lors à découvrir.
Mme de Chandoyseau demeura atterrée. D'abord parce que rien au monde ne pouvait la vexer davantage que de n'avoir pas soupçonné la secrète passion de la jeune fille. En second lieu parce qu'elle comprit la sottise colossale qu'elle avait commise en s'acharnant à détruire la réputation du jeune homme, qui, à tout bien considérer, eût été un parti excellent pour Solweg. Tel avait été son «art de prévoir et de deviner».
Sans doute, elle avait songé à Dompierre pour Solweg dès la première semaine, comme cela fût arrivé au premier venu qui voit en présence un jeune homme et une jeune fille; elle les avait même fait danser ensemble. Mais elle n'avait même pas su s'employer à vaincre la réserve du jeune homme, ce qui eût été de la bonne diplomatie: et, au fond, la guerre qu'elle lui avait déclarée venait plutôt de la jalousie qu'elle avait elle-même pour sa maîtresse que de la froideur qu'il avait manifestée pour Solweg.
Devant l'impossibilité de réparer ce qu'elle avait fait, elle avait tenté de détourner Solweg de son idée.
--Mais, ma pauvre enfant, tu ne sais pas, il faut te dire... Ce jeune homme a une conduite scandaleuse: il a une maîtresse...
--Je le sais.
--Ah! Eh bien! tu connais toi-même cette Carlotta?
--Ce n'est pas Carlotta.
--Comment! Mais alors tu sais tout! Ah! mon Dieu!
Elle s'était enfuie, de peur d'entendre dire à Solweg qu'elle savait bien plus encore, qu'elle savait qui contribuait à éloigner Dompierre chaque jour davantage, qu'elle savait même à qui elle devrait de ne pouvoir jamais l'épouser probablement.
Mme de Chandoyseau était aux abois, et ne savait à quel saint se vouer. À qui demander conseil? Son mari ne comprenait pas; et elle reconnut à ce moment-là, que parmi les innombrables personnes qui lui prodiguaient leur admiration et leur attachement, il ne s'en trouvait pas une qui fût son amie. À qui, d'ailleurs, eût-elle pu confier un cas comme le sien?
Elle aperçut le clergyman et lui lit signe.
--Mon révérend! mon révérend!
Le bonhomme se précipita, trop heureux qu'elle le désirât. Comme il allait ouvrir la bouche pour lui adresser quelque compliment:
--Chut! fit-elle, j'ai quelque chose à vous dire.
Il espérait toujours qu'elle prononcerait le mot définitif, celui que le malheureux attendait avec une angélique patience et qui devait mettre un terme à son stage humiliant d'amoureux.
--Vous avez quelque chose à me dire? répéta-t-il en tremblant.
--Oui, dit-elle, quelque chose de très grave. Mais je voudrais être bien à l'aise et vous entretenir seule à seul.
--Seule à seul! dit-il, _All right_! madame, il y a un moyen, venez!...
--Non! non! pas si loin, fit-elle, en comprenant l'heureuse angoisse qu'avait éprouvée le vieillard. Non, non, entrons, si vous voulez bien, au salon; il n'y a personne.
Elle le prit par le bras et l'entraîna:
--Mon révérend, je suis la plus misérable des femmes!
--Pas encore! fit le naïf soupirant.
--Si, si! dit-elle, sans saisir la bévue; je vous dis que je suis la plus misérable des femmes. Voulez-vous savoir ce que j'ai fait?
--Ma chère amie! s'écria-t-il en ouvrant des yeux pleins d'anxiété.
--Vous allez comprendre tout de suite: ma petite soeur aime quelqu'un...
--Il faut la mèrier!
--Justement. Mais j'ai rendu ce mariage impossible: Solweg aime Monsieur Gabriel Dompierre.
Le révérend fit sa grimace.
--Monsieur Dompierre n'est pas ce que vous croyez, mon révérend. C'est moi qui l'ai chargé du scandale de l'affaire Carlotta!
--Vous!
--Moi, dit-elle. Me trouvez-vous toujours jolie, après ça? Trouvez-vous que je suis encore «parfumée comme la rose de Jéricho»?...
Le clergyman levait les bras au ciel. Il dit:
--Le Seigneur aime le paovre pécheur, madame, et je ne suis que le plus humble serviteur du Seigneur.
--Je vous remercie de votre indulgence, dit Mme de Chandoyseau. Mais songez cependant que je vous ai employé dans toutes ces histoires; que, sous le prétexte de signaler l'horreur du scandale, je vous l'ai fait colporter; que tout le monde qui eût douté de ma parole a cru à la vôtre, à cause de votre âge et de votre caractère!...
--Christ ait pitié de nous!
Le pauvre homme était tombé sur une chaise, et sa confusion était au comble. Il était épouvanté de l'aveuglement que la «concupiscence» avait répandu sur ses yeux et de la grandeur du mal où sa malheureuse passion l'avait entraîné. Quoi! c'était lui qui avait été l'instrument des papotages d'une ville entière, et grâce auxquels un jeune homme était calomnié et l'honneur d'une jeune fille traîné dans la boue! Dieu avait retiré la vue à son serviteur indigne, afin qu'il s'avançât davantage dans la voie de la déchéance que la luxure lui avait ouverte!
Mais Mme de Chandoyseau ne l'avait pas fait venir là pour contempler l'immensité du péché. Elle voulait qu'il lui donnât un avis, qu'il essayât de réparer ce qu'il avait--d'ailleurs innocemment--contribué à répandre.
--Que faire? dit-elle.
Le vieillard se redressa.
--Madame, si le mal est grand, dit-il, du moins en ignore-t-on la source. Monsieur Dompierre peut ne pas savoir que vous avez été son ennemie souterraine; dès lors, rien ne l'empêche de s'allier avec votre famille...
--Rien! Mais, mon bon monsieur Lovely, vous ne voyez donc pas plus loin que le bout de votre nez: Monsieur Dompierre a une liaison, une vraie, celle-là...
--Eh bien! fit le clergyman.
--Eh bien! cette liaison, je l'ai découverte au mari, entendez-vous bien? Je ne sais trop ce qu'en pense celui-ci; il affecte depuis lors d'être mieux que jamais avec l'amant de sa femme; mais j'ai idée qu'il cache son jeu et qu'un de ces jours ces deux hommes-là vont se couper la gorge!
--Dieu tout-puissant!
--Vous voyez que Monsieur Dompierre est encore loin d'épouser ma petite soeur!... Ah! ah! dit-elle, je suis bien malheureuse, plaignez-moi, monsieur Lovely!
Elle avait pris les mains du vieillard; elle les baisait, dans son besoin de trouver un appui, et elle pleurait très sincèrement.
--Voyez-vous, disait-elle, j'aime beaucoup ma petite soeur, je ne suis ni une mauvaise ni une malhonnête femme, monsieur Lovely. Non, non, il ne faut pas croire cela. J'ai été coquette, je sais bien... Oh! si, si, j'ai été très coquette avec vous, c'est très vilain, ça a pu vous donner de fâcheuses idées sur mon compte, mais ça n'aurait pas été plus loin, croyez-le bien, je n'aurais pas permis; je suis honnête et très fidèle à mon mari!...
Elle disait vrai, dans son réel affolement. Son étourderie naturelle lui faisait oublier qu'elle achevait de martyriser le malheureux vieillard, tout en essayant de se rehausser dans son esprit. Elle était une femme très honnête, elle n'avait jamais trompé son mari; elle aimait beaucoup sa petite soeur; mais elle faisait cent fois pis que si elle eût été méchante et malhonnête.
Le désespoir verdissait la figure du révérend Lovely. En l'espace d'une minute, il perdait jusqu'à ce dernier espoir du péché qui était son seul soutien, dans son grand désarroi moral. Ainsi donc, il n'assouvirait pas les pauvres désirs accumulés durant une longue vie de probité et de vertu; ce serait en vain qu'il aurait secoué ces temps-ci les remontrances de sa conscience et causé la détresse de sa digne femme: On s'était joué de lui comme d'un pantin, pendant qu'il exposait, lui, brave homme, toute l'honorabilité de sa vie, et sa part de ciel, que sa foi lui montrait compromise. Et, du même coup, on lui montrait, qu'il était beaucoup plus coupable qu'il ne l'eût cru, car il avait trempé dans les plus honteuses calomnies. Ne devait-il pas se révolter et souffleter cette poupée, cet article de bazar de Paris qui était la cause d'un tel désordre?
Il leva sur elle ses yeux où la passion tardive avait fait surnager une grande tendresse enfantine curieusement mêlée à une affreuse servilité.
--Oh! je sais, dit-il, que vous êtes une femme excellente; c'est moi qui ai été le coupable, et je vous en demande pardon...
--Mais, que faut-il faire? dit Mme de Chandoyseau qui n'avait que cette idée en tête.
Il lui dit, avec son accent comique qui donnait une étrange saveur à ses paroles sérieuses, qu'il revendiquerait lui-même la responsabilité de tout ce qui s'était fait. Il emploierait tout ce qui lui restait de forces à arracher la calomnie jusqu'en ses racines; il avouerait qu'il s'était trompé: on attribuerait l'éclat donné à ces faux bruits à son excès de zèle... N'était-ce pas vraisemblable de la part d'un «pasteur protestant»? dit-il en s'efforçant de sourire. Et ceux qui seraient tentés de croire que Mme de Chandoyseau avait été pour quelque chose dans ces affaires, apprendraient par lui-même qu'elle avait été abusée par l'influence d'un vieillard...
--Oh! oh! dit-elle, mon révérend, vous ne ferez pas cela; je ne le souffrirai pas.
--Je le ferai.
--Mais vous êtes un saint!
--Je n'aurai point de mérite, dit-il, en relevant encore une fois sur elle ses yeux souffrants où l'on sentait le cruel plaisir qu'il éprouverait à se sacrifier pour elle.
--Oh! dit Mme de Chandoyseau, vous savez que je n'accepterais jamais ça, s'il ne s'agissait que de moi; mais il s'agit de sauver une jeune fille.
--Dieu nous aidant, nous la sauverons, madame, dit le révérend Lovely en se retirant avec la contenance d'un chrétien qui marche à la mort.
Elle le regarda un instant s'éloigner, puis, étant passée dans le hall, elle y oublia tout, au milieu du babillage de ses nombreuses amies qui l'appelaient: «l'idéale petite maman».
XXIV
Mille occasions se présentaient, ainsi que le veut l'étonnante ironie du monde, pour créer une cohésion artificielle au groupe désuni par les péripéties du voyage au lac de Côme. C'est ainsi que Mme de Chandoyseau et M. Belvidera, qui n'avaient vu ni l'un ni l'autre l'Isola Madre, ayant exprimé chacun séparément leur intention d'y faire une excursion, on apprit pendant le déjeuner que les barques avaient été retenues de part et d'autre pour l'après-midi.
Dans ces circonstances, il se trouve toujours un M. de Chandoyseau pour s'écrier:
--Quel heureux hasard! nous ferons route ensemble.
Dompierre avait voulu se soustraire à cette promenade; mais on savait que lui seul pouvait avoir de ses amis les jardiniers l'autorisation de rester dans l'île après le coucher du soleil, et c'eût été bien peu aimable à lui de refuser son précieux concours. On emportait une collation et des rafraîchissements. C'était une très jolie partie de plaisir. Qu'est-ce qu'il y a de plus agréable qu'un pique-nique entre amis?
C'était une de ces journées radieuses où l'automne semble semer ses trésors à profusion, jeter la chaleur et la lumière à pleines mains, comme s'il vous disait: «Allez, allez! c'est la fin, je donne tout; nous n'avons plus d'économies à faire; nous mourons demain!»
Gabriel courbait les épaules sous la pesanteur voluptueuse des arbres où il avait passé à l'époque heureuse de son amour, au bras de Luisa. Le palais rose, les balustrades fleuries, les lianes encombrantes des allées, le parfum des plantes exotiques, et la présence encore de celle qui lui avait divinisé tout cela, mais aujourd'hui suspendue au bras d'un autre, lui versaient un enivrement qui s'accentuait pas à pas. Il fouettait de sa canne la tige des plantes, et il se redressait parfois, tout en marchant, comme s'il eût senti que sa taille ou ses membres ployaient.