Le parfum des îles Borromées

Chapter 18

Chapter 183,890 wordsPublic domain

--Et vous vous étonnez, dit-elle, que je m'humilie, que je me jette aux pieds d'une jeune fille! Moi, la femme d'un homme comme celui-là, et qui le trahis, et qui traîne son nom, son honneur, dans la bave des marchandes de cancans et des portières!... Mais je devrais me rouler par terre n'importe où, demander pardon aux pierres même à qui je dois faire honte... Ah! mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi!... Voyez, dit-elle, je n'entends plus sa voix, il nous a laissés, sûr de moi et de vous; il nous laisserait la nuit là, s'il croyait m'être agréable, et il ne douterait pas un seul instant que sa femme, que la mère de son enfant, ne soit digne de lui!... Mais qu'est-ce que vous m'avez donc fait, vous? Quel homme êtes-vous donc pour avoir fait de moi ce que je suis à présent, et que je ne vous maudisse pas et ne vous crache pas à la figure? Ah! mon ami, voyez-vous! il faut nous séparer! Ce que nous faisons là est hideux!

--Nous ne pouvons pas nous séparer: votre mari veut que l'éclat de son amitié pour moi étouffe les soupçons qui ont pu naître... Ne vous dois-je pas au moins à vous, de me soumettre à ce désir?

--Mais c'est épouvantable! c'est inouï! C'est vrai, ce que vous dites là? Mais non, voyons! avouez que vous vous moquez de moi, que vous mentez, avouez donc que vous êtes fou!

Elle se tordait les mains. L'agitation de la journée et l'annonce de cette nouvelle calamité lui donnaient la fièvre. Gabriel s'efforçait de l'empêcher de parler tout haut, car elle s'oubliait complètement, et si l'obscurité épaisse était favorable à dissimuler ses mouvements, le silence de la nuit pouvait la trahir. Il lui mettait les mains sur la bouche, il la suppliait de se calmer.

--Je suis perdue, dit-elle, à quoi bon prendre des ménagements désormais? Je n'oserai plus me retrouver en face de mon mari. J'aime mieux qu'il me voie et qu'il m'entende! Ne vaut-il pas mieux qu'il sache la vérité? Lui! lui! l'honneur, la probité, la noblesse mêmes! le tromper, lui mentir ignoblement, goujatement!... Pouah! je me fais horreur! j'ai peur de moi!

Elle reprit sa respiration, puis elle dit:

--Mais je ne vous aime pas! je sens que je ne vous aime pas! Qu'est-ce que vous m'avez donc fait?

Ce mot, d'un seul coup, le rendit ivre de douleur. Tout son être bondit. Il abaissa ses mains qu'il lui tenait appliquées sur la bouche, jusqu'à son cou dont la moiteur douce le fit frémir; et il lui serrait le cou comme s'il allait l'étrangler.

Elle suffoqua, rappelée à elle-même par cette brutalité.

--Ah! ah! dit-elle, en retrouvant le souffle, j'ai eu peur! Est-ce que vous avez voulu me tuer? Oh! dites-le, dites-le! Ce ne serait pas mal, vous auriez raison; c'est tout ce que je vaux, et vous me rendriez un fier service! Moi, voyez-vous, je n'aurai pas le courage de me tuer moi-même! J'ai tant peur de la douleur! vous savez, d'une simple égratignure! Je suis si douillette! J'aimais tant être bien!... Ah! c'est parce que j'ai dit que je ne vous aimais pas!...

L'extrême émotion la faisait passer de la colère et de l'indignation à une subite douceur, à une sorte d'attendrissement sur sa propre personne, presque à des minauderies de chatte. Elle avait alors une réelle crainte de la mort, et tous ses sentiments, si confus, si divers, se représentaient en foule et presque simultanément. Elle était tour à tour emportée, abîmée par le remords, amollie par sa naturelle bonté, affolée par les mystérieux désirs de sa chair.

Elle le regardait; il avait lâché prise; il attendait fébrilement ce qu'elle oserait dire. Leurs yeux brillaient comme des lucioles dans la nuit.

--Voyez-vous, dit-elle après une hésitation, comme si elle suspendait ce qu'elle avait d'essentiel à dire, il faut que vous épousiez cette petite! Oh! ne vous occupez pas de la famille! Est-ce que tout, dans le monde, ne vous montre pas le vulgaire lié au sublime? Elle est la femme qui vous convient, croyez-moi; elle est délicate et fière, et elle vous aime éperdûment... et puis elle m'a piétinée, piétinée, comprenez-vous? C'est de cela que vous vous souviendrez et c'est cela qui l'élèvera dans votre esprit au-dessus de la malheureuse loque que j'étais. Vous vous souviendrez de l'attitude que j'ai tenue à ses pieds et qui vous a tant déplu; alors vous rougirez de m'avoir seulement touchée! Vous ferez bien: entendez-vous? car je me suis donnée à vous et je ne vous aimais pas; non, non, je ne vous aimais pas! C'est lui, lui, que j'ai aimé et que je n'ai jamais cessé d'aimer. Hors de lui, mon Dieu! mon Dieu! dites-moi quel infernal plaisir est-ce que j'ai donc aimé!

--Tu mens! tu mens!... Oh! je te tuerais, pour oser dire cela!

--Mais non! je ne mens pas. Je n'ai jamais vu clair en moi, voilà tout. Mais je veux que tu sois heureux: je te dis qui t'aime; je te fais voir comment on t'aime. Tu dois bien comprendre que je ne t'ai pas aimé, que je n'ai été qu'une folle, moi; quelque chose m'a fait tourner la tête...

--Quelque chose?...

--Mais oui, je ne sais quoi! Ce n'est pas moi qui suis tombée dans tes bras; il y a une espèce de folie qui est passée sur nous, qui m'a jetée par terre, qui a fait de moi cette loque que je te dis...

--Luisa! Luisa!

--Oh! ne prends pas cette voix-là! tu sais bien que c'est quand tu m'appelais comme cela!... Oh! mon Dieu, prenez pitié des misérables choses que nous sommes!

Il la tenait serrée dans ses bras, et toute la taille libre de la jeune femme devait en sentir la ceinture de muscles. Elle était forcée de voir ces yeux d'eau bleue qui l'avaient tant de fois affolée et les deux brisures lumineuses de la moustache dorée dont le chatouillement avait fait jaillir tant de nuits, dans les jardins, son beau rire éperlé!

Elle était absolument anéantie; elle ne savait plus ce qu'elle faisait ni ce qu'elle disait.

--Va-t'en! va-t'en! lui jetait-elle, tu me fais une peur affreuse. Je ne t'aime pas!

--Tu ne m'aimes pas! tu ne m'aimes pas! disait-il en lui imposant ses baisers sur les yeux et sur les lèvres et en étreignant son corps de toutes ses forces décuplées par l'horreur et le désespoir; tu ne m'aimes pas, mais moi je t'adore; mais moi je me précipite dans la honte, dans l'ignominie la plus dégoûtante, parce que je t'aime, parce que je n'aime que toi. Je t'aime! je t'aime! sous les yeux de Dieu qui devrait nous faire mourir; sous les yeux de l'homme dont je souille l'amitié, dont j'empeste toute la vie, que je trahis comme un lâche, comme un chien! Ah! je t'aime!

Elle se débattait encore sous sa caresse victorieuse, et tout en répondant à ses baisers.

On entendit dans une barque l'appel de M. Belvidera qui les invitait à partir.

XXI

À l'heure où la _Reine-Marguerite_ avait apporté aux îles Borromées Dante-Léonard-William Lee, son ami Gabriel Dompierre et la mystérieuse «Sirène», le même bateau ramenait aujourd'hui à Stresa le groupe agité des personnes que sept à huit semaines de villégiature avaient formé autour de ces trois premiers passagers.

On était à la fin d'octobre; l'automne autour des lacs italiens étale à cette époque sa luxuriante magnificence, mais les journées déjà courtes devaient priver les voyageurs de la vue des jardins qui descendent en terrasses au flanc des collines, pareils à de gigantesques escaliers que les vignes-vierges et les pampres teintent d'or, de rouille et de sang. Dès Luino, le point de départ, presque à l'extrémité septentrionale du lac, le vapeur avait allumé ses feux et filait en pleine nuit.

Les graves événements survenus pendant le séjour au lac de Côme laissaient peser un malaise qui alourdissait les conversations. Mme de Chandoyseau elle-même, comme si elle eût été touchée par quelque révélation inattendue, ou bien terrorisée par les conséquences de son bavardage, gardait, à côté de Solweg à peine rétablie, une figure chagrine et chiffonnée. Dompierre et sa maîtresse traînaient la chaîne de leur liaison sous les yeux de M. Belvidera. Le malheureux Lovely se ravalait chaque jour aux fonctions les plus méprisables, et sa pauvre femme s'effaçait avec une résignation chrétienne. La petite Luisa était au désespoir de sentir une gêne nouvelle entre sa mère et son amie.

Deux êtres seuls étaient étrangers à toutes ces misères et conservaient leur sérénité: Dante-Léonard-William qui n'était préoccupé que d'achever un poème composé à Bellagio, et M. de Chandoyseau qui, ne soupçonnant rien au drame qui se jouait autour de lui, parlait à tort et à travers, aux uns et aux autres, non sans commettre, bien entendu, nombre de ces «gaffes» monumentales qui sont l'apanage des gens pourvus d'un aussi heureux naturel.

Quant à Carlotta, un changement profond s'était produit dans sa contenance, et grâce auquel, ce soir, au lieu de se trouver sur le banc des premières avec sa toilette arrogante, elle était assise modestement à l'avant, enveloppée dans son châle noir.

Par suite du prolongement du séjour de Lee à Bellagio, il s'était trouvé que la pauvre fille dépassait la durée de l'absence autorisée par sa famille sous le prétexte d'aller voir sa soeur à la villa Serbelloni, ce qui compromettait le commerce des fleurs, et devait inspirer de terribles inquiétudes à Paolo. De plus, le bruit de ses dépenses extraordinaires et de son succès de curiosité au lac de Côme, était promptement parvenu, comme on le pense, jusqu'à l'Isola Bella, et une lettre menaçante de sa mère, apostillée violemment de la main de son fiancé, lui avait intimé le matin même l'ordre de regagner immédiatement la maison. Carlotta avait donc jugé à propos de mettre un terme à son éclat, et elle avait si peu paru, durant le trajet du retour, que plusieurs personnes ne l'avaient pas aperçue.

Aussi ce fut une surprise pour beaucoup, lorsque, dans le temps que la _Reine-Marguerite_ s'approchait de Laveno, le point extrême du commerce floral de Carlotta, on entendit soudain sa voix s'élever, de l'avant du bateau. Comme un oiseau heureux de revoir l'arbre où son nid s'abrite, la belle fille, malgré ses préoccupations, chantait, parce qu'elle se retrouvait sur l'eau et dans l'endroit où chaque soir elle conduisait sa barque et ses fleurs.

Elle chanta comme à l'ordinaire, la même chanson étrange, éclatante et douloureuse, aux paroles de mort et d'amour, et dont l'accent était tantôt celui de l'innocence, et tantôt celui d'une impudeur effrénée.

Tout le monde frissonna. Ce chant, si beau par lui-même, était tellement inattendu, et produisait, dans la nuit, et par cette fuite du bateau au milieu du lac sombre, un effet si puissant, qu'il n'y eut personne qui ne se tût pour écouter. Beaucoup se précipitèrent pour lâcher de distinguer la figure de celle qui chantait.

Gabriel et Luisa se regardèrent, et ils furent secoués, l'un et l'autre, jusqu'au plus profond de leur chair. Il semblait que ce ne fût que d'aujourd'hui qu'ils comprenaient l'extraordinaire vertu de ce rythme et de cette mélodie qui était la première chose qui les eût émus l'un en face de l'autre, le soir même de leur arrivée, lors de la rencontre de la barque fleurie. Ils l'écoutaient ce soir avec colère, avec terreur, et avec une cruelle volupté. Ce n'était plus pour eux la voix d'une fille quelconque, ni telle chanson plus ou moins harmonieuse et touchante, mais c'était l'expression sensible de toutes les choses de ce pays et de ce ciel, coalisées en vue d'une fascination des créatures, dont le but secret nous échappe. Est-ce que cette Carlotta, toute beauté et tout inconscience, n'était pas l'image merveilleuse du mystérieux génie qui gouvernait ici?

Quand le bateau stoppa à Laveno, Carlotta ne s'était pas interrompue. Les gens du port, accoutumés à cette musique, cherchaient sa barque et sa cargaison. Comme on ne l'avait pas entendue depuis plusieurs jours, on se pressait aux abords de l'embarcadère, et beaucoup applaudissaient à cet heureux retour de la marchande de fleurs. Combien de femmes, combien d'amants, combien de ces rêveurs solitaires que l'on voit promener sur ces rives leur spleen ou leur chagrin, avaient manqué ces jours derniers de cette jolie chanson du soir! Combien d'âmes animait et charmait, sans s'en douter, la belle enfant des îles, le gracieux génie ignorant de soi-même, et qui ne croyait répandre pour un peu d'or, que des fleurs et d'innocentes paroles! Les bravos gagnaient, s'élargissaient; on accourait de toutes parts, et lorsque le bateau vira en frôlant les jardins des villas emplies d'ombre, des voix d'enfants claires et joyeuses, et des voix plus mâles et émues, venues de tout un monde invisible, prolongèrent les acclamations. Enfin l'on quitta la rive pour gagner Pallanza en traversant la lac en sa largeur, et Carlotta ne chanta plus que pour la _Reine-Marguerite_.

--Il faut convenir, dit Mme de Chandoyseau, que cette fille a un organe admirable, et, quand elle se tient à sa place, on peut l'applaudir.

--Même lorsqu'elle se tient à sa place, prononça amèrement le révérend Lovely, cette fille fait du mal... Cette miousique, en vérité, fait du mal.

Plusieurs personnes sourirent. Dompierre se souvint qu'il n'avait pu s'empêcher d'en faire autant, quand le clergyman, prenant son bain, il y avait de cela quelques semaines, lui avait dit: «Ce pays-ci est mauvais». À voir ce soir le malheureux vieillard, et lui-même, et le triste accablement de son entourage, il ne jugeait plus que ces paroles de puritain fussent si ridicules.

Cependant il eût voulu prendre la défense de Carlotta, qui n'était mauvaise que dans le sens où l'on peut dire que l'est la nature avec son soleil et avec ses nuits, avec le bruit de ses sources, l'odeur de ses moissons et le goût de ses fruits; mais il s'aperçut qu'on l'épiait à cause du bruit de ses relations avec la marchande des Borromées, et que M. Belvidera lui-même, si ce n'eût été sa discrétion naturelle, l'eût certainement félicité d'avoir choisi une maîtresse qui possédait une telle séduction.

D'ailleurs tous étaient sous le charme. Des femmes voulaient embrasser la chanteuse, et on envoyait des fillettes lui demander son nom. La traversée fut trop courte.

--D'où est-elle? où va-t-elle? interrogeait-on de tous côtés.

On fut rassuré quand on sut qu'elle allait jusqu'à l'Isola Bella. On lui jetait de la monnaie qu'elle ramassait avec son avidité ordinaire; et son humeur ayant profité de cet encouragement qui était le plus puissant sur elle, elle donnait toute sa voix, elle enflait son chant avec une frénésie vraiment nouvelle. Qu'éprouvait-elle en plus de la joie d'augmenter son trésor? Commençait-elle à comprendre l'espèce de royauté qu'elle exerçait sur ce lac et ces îles? Était-elle grisée ce soir par l'enchantement même qu'elle avait répandu autour d'elle? À un moment, elle mit un tel accent sauvage, une telle saveur fauve dans la passion que traduisait son refrain monotone, que nombre de personnes, et des hommes même, furent ébranlés jusqu'à cette petite angoisse courte qui vous loge une larme au coin de la paupière, et vous laisse hésitants, gênés, gauches, presque honteux d'avoir été touchés si à vif.

Alors elle se tut, et aucune insistance ne fut capable de la faire reprendre sa chanson. Elle était tapie sous son châle, et se cachait la figure. Des hommes du bateau voulurent la découvrir, et ils lui tiraient son châle en riant. Mais elle leur lança des mots crus, qui leur firent comprendre qu'elle ne plaisantait pas.

À la station de Pallanza, un homme qui se tenait sur le quai demanda à haute voix si Carlotta n'était pas à bord.

--Carlotta! par la Madone! je crois bien qu'elle est à bord!

--Carlotta! cria l'homme. Et ceux qui le connaissaient reconnurent le timbre du farouche Paolo.

--Carlotta! reprirent les hommes du bord, réponds donc, c'est ton promis!

Carlotta restait immobile sous l'abri de son châle noir, et ne soufflait pas. Elle grelottait, comme si elle eût été prise de froid tout à coup. Ce n'était pourtant pas sa coutume d'avoir peur.

--Vas-tu répondre? cria le promis dont l'humeur ne semblait pas complaisante.

Et il s'élança, en bondissant, sur la passerelle qu'on était sur le point de retirer. Le capitaine allait commander de l'avant:

--Arrêtez! arrêtez! il y a encore un voyageur à descendre.

Le bateau crachait de grands jets de vapeur. Tous les passagers, uniquement préoccupés de la Carlotta, étaient anxieux de la scène qui allait se passer entre le fiancé colère et brutal et la belle fille qui s'aplatissait en tremblant, à la façon des animaux qui pressentent un malheur.

--Carlotta! hurlait Paolo; vas-tu bouger! j'ai là une barque qui t'attend et ta mère est avec moi; nous allons passer directement à l'Isola Madre, pour les fleurs!...

--Non! fit Carlotta qui se décida à desserrer les dents; je vais jusqu'à l'Isola Bella.

--Ah! tu vas jusqu'à l'Isola Bella! Ah! chienne! ah! coureuse! je vais te faire voir, moi, si tu iras comme ça à ta fantaisie! Ah! tu ne veux pas quitter ta société! Mais pourquoi aussi est-ce que tu ne te fais pas enlever tout à fait par tes étrangers, dis! dis!

Le malheureux prononçait ce mot d'«étrangers», _forestieri_, avec toute la haine et tout le mépris dont il était capable; il leur crachait à la figure à tous, dans l'impossibilité où il était d'atteindre celui qui détournait sa fiancée.

--Laissez-la, laissez-la! lui disait-on, qu'est-ce que ça vous fait? elle descendra plus loin, à l'Isola Bella.

Mais il était furieux: il n'entendait rien; il culbutait tout le monde. Dans sa sourde jalousie, il croyait que les matelots la retenaient pour lui «faire des galanteries». Il se jeta sur Carlotta et, l'empoignant à bras le corps, ce bout d'homme plus petit qu'elle l'emporta en un tour de main jusque sur le quai. Elle se débattait et hurlait. Personne de ceux qui savaient le caractère de Carlotta, son dédain ordinaire envers les menaces, ne comprenait cette frayeur subite à suivre Paolo et sa mère venus au-devant d'elle, pour la transporter en barque à l'Isola Madre.

Les roues du vapeur battirent à grand bruit et étouffèrent les cris de la malheureuse Carlotta. Tout le monde demeura péniblement ému de cette brusque séparation. Le bateau s'était déjà éloigné de Pallanza, quand un des hommes de la _Reine-Marguerite_ fit remarquer du doigt la petite barque filant vers l'Isola Madre, et que l'on distinguait assez nettement, grâce aux feux de l'embarcadère. On se pressa sur l'arrière et l'on ne pouvait s'empêcher de demeurer les yeux fixés sur ce petit point noir, avec un regret, peut-être une inquiétude, une indéfinissable mélancolie.

XXII

Dans la nuit, Gabriel, qui ne pouvait dormir, ouvrit sa fenêtre, et, ayant tiré une chaise sur le balcon, il s'y installa et respira l'air frais que la grande quantité des arbres verts imprégnait d'un parfum un peu âpre. En se penchant, il s'aperçut que la fenêtre de Lee n'était pas fermée, et qu'il y avait de la lumière dans sa chambre. Le poète, ayant entendu le mouvement de son voisin, parut. Les balcons se touchaient et, de l'un à l'autre, on pouvait causer facilement.

--Vous travaillez?

--Oui, dit Lee, je mets la dernière main à un ouvrage où j'espère avoir enfin montré un homme!

--Un homme?

--Oh! je se parle pas de l'homme tel que le conçoivent vos romanciers et généralement toute votre littérature. Pour vous autres, vous avez créé une figure d'homme, lorsque vous êtes assuré que quelques poignées de crétins, de filous ou de pieds-plats de vos contemporains s'y reconnaîtront comme en un miroir. J'ai conçu, moi, un homme, dans le recueillement de mes veilles; grâce aux mille expériences que la réalité m'a fournies, sans doute, mais grâce aussi à l'instinct du beau que Dieu mit en moi et que toute ma vie fut employée à éclairer, à développer, à magnifier enfin. Si je ne mets pas au jour, par le moyen de l'art, une figure différente de celle que j'eusse pu produire plus simplement, en m'accouplant avec une maritorne, je ne vois pas la raison de me priver du _farniente_ ou des plaisirs d'un viveur. J'espère donc vous faire voir un être doué de toutes les qualités nécessaires à la viabilité, mais qui se hausse au-dessus de la conception de beauté que vous vous faites communément.

--Diable!

--Je veux un héros.

--Ça n'est pas original.

--Dites plutôt que l'on a rendu banale la figure du héros en n'incarnant sous cette dénomination que le type soumis jusqu'à l'abnégation de sa personne aux conditions tragiques que nous imposent la nature et la société, les deux marâtres. Vous glorifiez sans lassitude le soldat et l'amant. Laissons le soldat, pour ne pas froisser votre susceptibilité de Français; vous êtes une nation condamnée à être militaire ou à n'être pas, et il serait malséant à moi de vous attaquer sur ce triste point. Mais l'exaltation perpétuelle de l'amant est une honte pour une littérature. Je sais bien que jamais vous n'obtiendrez que l'humanité se défasse d'une forte et secrète complaisance envers toutes les choses de l'amour. Elle sera donc également indulgente aux acteurs de l'amour quels qu'ils soient. Il n'en est pas moins vrai que l'artiste, le poète dont la mission est de donner des exemples de beauté, rien que de beauté, devra s'abstenir de nous exhiber le spectacle de la passion amoureuse, c'est-à-dire le cas où l'homme se ravale à plaisir au niveau de la bête, devient inintelligent obtus, fermé à l'univers entier, prêt à toutes les bassesses, à toutes les trahisons, aux crimes les plus dégradants, dans le seul but de se vautrer sur une créature, de se perdre, de s'anéantir, soi, sa personnalité, son avenir, dans un être dont la séduction se fane dans le temps même qu'elle vous fait pâmer!... Ne m'objectez pas que j'exagère, que ce n'est pas cela; qu'il y a un amour plein de charme, de grâce et de poésie: Roméo, Juliette, les balcons, les romances, la musique, les fleurs.... C'est le piège de la nature! qui ne sait de quoi il retourne?

Partout où l'amour atteint la passion, il y a démence, rage, cruauté, lâcheté, mensonge, infamie et meurtre. Tout amour qui cesse d'être une bleuette, n'est autre chose que l'épanouissement de nos plus bas instincts et l'obstruction de nos facultés. Certes, mon héros ne sera ni cet homme vil ni cette brute, mais bien celui qui, se détournant de votre idole d'Eros adorée par les siècles, aura le front de lui cracher à la face et de lui vomir son dégoût!...

--Je vois, dit Dompierre, que votre sujet vous possède... autant que le pourrait faire le sentiment de l'amour, et il vous rend cruel comme un amoureux!...

--En effet, je suis amoureux de mon sujet, et vous voyez que cela me rend méchant, puisque je ne tiens pas compte de vos sentiments qui pourraient être blessés à juste titre. Excusez-moi donc, je vous prie. Mais, que serait-ce, si j'aimais une femme?...

--Nous verrons bien ce que ce sera!

--Comment! vous le verrez bien?...

--Je dis que cela ne peut manquer de vous arriver, et j'aurais plaisir à en être témoin... ce qui...

--Mon ami, interrompit l'Anglais, vous ne savez pas ce que vous dites!

--Je sais que votre orgueil est immense, et, s'il vous répugne de servir la nature et la société, il vous répugnerait davantage de vous abaisser jusqu'aux pieds d'une créature humaine. Mais l'amour entre chez nous comme un voleur, et l'on est déjà à genoux avant d'avoir eu le temps de crier: au voleur!

--Cela équivaut à dire qu'il se peut faire que je devienne fou; mais dans ce cas comme dans l'autre, je considère que ma personnalité est morte. Aussi comprenez-vous que je me défende contre cet état mental avec l'intrépidité que l'on met a défendre sa vie!

--Défendez-vous bien! dit Dompierre, en se retirant du balcon. Je vous souhaite bonne chance!