Le parfum des îles Borromées

Chapter 16

Chapter 163,913 wordsPublic domain

L'orage de la veille avait purifié l'atmosphère, et la matinée était radieuse. Gabriel descendit de bonne heure dans la ville où le public cosmopolite des hôtels se promenait en flânant devant les boutiques. Dans la petite rue à demi couverte par les arcades étroites, il croisa plusieurs personnes qui le dévisagèrent avec un intérêt dont il avait lieu de s'étonner. Il ne se rappelait point les avoir vues précédemment. Il crut sentir qu'aussitôt passées, elles se rapprochaient les unes des autres en chuchotant; et un «c'est lui, ma chère!» prononcé en bon français de Paris par l'une d'elles, le frappa aussi vivement qu'on le peut imaginer.

On le prenait sans doute, pensait-il, pour un personnage célèbre, et il cherchait mentalement, en se remémorant la liste des arrivées aux grands hôtels, quelle pouvait bien être la personnalité dont la ressemblance lui valait tant d'honneur. Dans plusieurs autres groupes, le même genre d'attention fut éveillé par son passage. Il commençait à envoyer son sosie à tous les diables, quand l'idée lui vint que les gens qu'il avait le désagrément d'intéresser pouvaient bien être tout simplement ceux qui avaient été témoins, la veille, de son escapade de Cadenabbia. Le «c'est lui!» s'appliquait à «l'homme à la gageure». Il oubliait que le bruit de ce prétexte stupide à son expédition aventureuse avait dû circuler de bouche en bouche dès aussitôt qu'il l'avait formulé dans le but de satisfaire la curiosité publique. Il devait passer à Bellagio pour un sportsman excentrique et désoeuvré, et il se trouvait assurément là quelqu'un pour affirmer l'avoir vu sur la piste de Mollier en costume d'acrobate. Cette probable renommée le laissait sans orgueil.

Il aperçut vis-à-vis d'un magasin de soieries le boléro éclatant de Carlotta. Pauvre fille! Elle était en butte à un sentiment de curiosité plus violent que celui qui l'incommodait, lui, depuis cinq minutes. Tout le pays était occupé d'elle. On l'entourait, on la suivait; quand elle entrait dans un magasin, les badauds faisaient ombre devant la vitrine. Elle, grisée par son or, tenait tête à la sottise publique et marchait au milieu de ces imbéciles, n'obéissant qu'à son sourd instinct de luxe et de parure.

Dompierre s'approcha d'elle. En le reconnaissant, Carlotta se mit à rougir. Elle se rappelait qu'il l'avait vue hier dans la chambre de Lee, et cette pensée, au milieu de tout le monde, et lorsque sa pudeur n'était plus domptée par l'appât de l'or, la rendait toute honteuse. Elle fit un mouvement pour se détourner, mais il croyait au contraire lui être agréable en lui offrant son appui chevaleresque au nez de cent importuns qui étaient attachés à ses pas.

--Où allez-vous donc, Carlotta?

Elle répondit, d'un ton un peu bourru:

--Je vais voir ma soeur, si on me laisse passer.

--Et où habite-t-elle, votre soeur?

--C'est la femme d'un jardinier à la villa Serbelloni.

--Voulez-vous que je vous aide à passer au milieu de tout ce monde?

--Ça m'est égal, dit-elle, comme vous voudrez!

Pendant qu'il parlait à la jolie fille, Gabriel vit passer le révérend Lovely qui se détourna comme pour ne pas le reconnaître, et avec la mine qu'il adoptait chaque fois que la morale était froissée. «Tiens! pensa-t-il, qu'est-ce qu'il prend à ce vieux fou?»

--Venez, dit-il à Carlotta, je vais vous frayer un chemin.

--Bravo! bravo! entendit-il à quelques pas de lui.

C'était M. de Chandoyseau qui tapait dans ses mains en faisant de petits yeux malins où se lisait une indulgente complicité.

--Bravo! bravo!... compliments! ajoutait-il, tout en pressant le pas, comme pour n'être pas rejoint par le jeune homme.

Carlotta se tourna vers Gabriel avec une figure moins impassible.

--Ils croient, dit-elle, que vous me faites des galanteries.

--Allons donc!

--Dame! dit-elle.

La curiosité augmentait évidemment depuis qu'il s'était approché de Carlotta. Il fut saisi d'un mouvement de colère contre cette babauderie stupide, et, empoignant la fille par le bras, il la poussa rapidement dans la première ruelle.

--On peut aller par là aux jardins Serbelloni, n'est-ce pas?

--Bien sûr, dit-elle. Et elle marcha devant, nullement incommodée par la petite scène de la place.

--Carlotta, cela ne vous fait rien qu'on s'occupe tant de vous?

--Ah! bien! dit-elle, avec une pointe d'orgueil dans le regard, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?

--Est-ce que ça vous serait agréable, par hasard?

--Dame! quand je suis bien habillée!

Ils avancèrent en silence dans les magnifiques allées montantes des jardins Serbelloni. Carlotta cherchait de droite et de gauche, si elle n'apercevrait pas sa soeur. Gabriel se proposait de passer la matinée sous les sapins à réfléchir à ses tristesses et aux projets virils qu'il avait arrêtés durant la nuit. Ils aperçurent le révérend Lovely qui, étant venu par un chemin moins compliqué, les avait devancés dans sa promenade matinale.

--Prenons donc une autre allée, dit Gabriel; notre vue va faire faire la grimace à ce monsieur.

--C'est un curé? dit Carlotta.

--Un curé anglais, oui, si vous voulez.

--Ne m'en parlez pas! dit-elle avec un air de répugnance.

--Pourquoi donc?

--On dit qu'ils sont mariés!

--Mais! Carlotta, pour un curé anglais, ça ne fait rien....

Il allait tâcher d'expliquer à l'Italienne que le révérend pouvait être un très honnête homme, quoique mari de mistress Lovely, lorsqu'il se heurta à un coude de l'allée, avec M. et Mme Belvidera. Il expliqua par suite de quelles circonstances il se trouvait dans la compagnie de la Carlotta. Celle-ci continua son chemin sans saluer personne, selon ses habitudes de petit animal sauvage. Mme Belvidera prenait une figure décomposée à mesure que le jeune homme racontait ce qui lui était arrivé dans la rue et sur la place de Bellagio.

--Mon pauvre ami! s'écria-t-elle, vous ne savez pas; non, vous ne pouvez pas savoir quelles imprudences vous commettez!

Monsieur Belvidera, dit-elle à son mari, laissez-moi un instant parler à Monsieur Dompierre; il s'agit pour lui de quelque chose d'assez grave, et dont le bruit est venu jusqu'à moi: il faut que je l'avertisse...

M. Belvidera s'éloigna de quelques pas, et, ayant rejoint le clergyman qui revenait par une contre-allée, il le suivit en causant.

Le révérend marchait d'un pas fiévreux et semblait pressé déjà de rentrer à l'hôtel.

La jeune femme mit Gabriel au courant de la conversation qu'elle avait eue la veille avec Mme de Chandoyseau avant le départ pour Cadenabbia. Elle lui montra comment la Parisienne avait répandu le bruit qu'il était l'amant de la Carlotta. Celle-ci étant le point de mire de toute la population, et la source de sa fortune demeurant mystérieuse, le seul nom prononcé d'un protecteur de la fille avait suffi pour attirer sur lui l'attention générale. On se le montrait au doigt dans la rue.

--Comprenez-vous, dit-elle, le succès que vous avez eu quand vous lui avez adressé la parole sur la place? Vous avez causé un vrai scandale! Et les bravos de Monsieur de Chandoyseau, le premier averti de l'affaire et le colporteur inconscient du potin?... et la mine effarouchée du révérend Lovely?... et les «c'est lui» des dames françaises de l'hôtel, avec qui Madame de Chandoyseau a eu vite fait connaissance? Eh bien, mon ami, vous voilà dans de beaux draps!

--Après tout, dit Dompierre, je préfère qu'elle ait répandu ce bruit faux que tel autre dont vous eussiez pu souffrir, Luisa!...

--Oh! l'un n'empêchera pas l'autre, allez! chaque chose en son temps! Cela dépend de l'heure de ses intérêts; elle manoeuvre en ce moment-ci avec une impétuosité et une hâte qui me font craindre toutes sortes de choses avant que cette saison ne soit terminée.

--Je ne vois pas bien son but.

--Pour l'instant, c'est de vous brouiller avec moi. Notre bonheur de quelques semaines, trop mal dissimulé, probablement, l'a exaspérée. Pourtant ce racontar me semble maladroit; il va à rencontre des intentions que je la soupçonne de nourrir...

--Et qui sont?...

--Enfant que vous êtes! Mais d'ouvrir les yeux à mon mari! Il n'y a que ce point-là d'intéressant pour elle; c'est le plus sensible, celui où il y a le plus à faire souffrir!

--Croyez-vous que Monsieur Belvidera prêtera l'oreille à ce qu'elle dira?

--Mon ami, personne n'a jamais dit à mon mari ce qu'elle lui dira. Je ne sais donc quelle sera la contenance de mon mari.

--Mais enfin, et comme vous le faisiez remarquer, ce n'est pas ce chemin-là qu'elle semble prendre: le bruit d'une liaison avec Carlotta serait au contraire une sauvegarde contre celui de mes relations avec vous.

--Évidemment! évidemment! mais elle est habile; elle peut agir de biais et par les moyens les plus détournés; en tous cas son but, croyez-moi, ne peut être autre que celui que je vous ai dit.

--Ah! Luisa! il faut éviter cela à tout prix. Je ne peux pas tolérer que votre mari ait un soupçon contre vous!...

--Avez-vous un moyen de l'éviter?

--Je cherche... je cherche... Vous fuir?... m'en aller? Ce serait vous abandonner toute seule à la méchanceté de cette femme et elle insinuerait à votre mari des doutes que personne ne serait en état de dissiper... Il faut que je demeure affublé effrontément de la responsabilité de l'affaire Carlotta!

--Pauvre Carlotta!

Gabriel se souvint que Carlotta n'était pas la maîtresse de Lee, et que son honnêteté était irréprochable. Et de la façon dont tournaient les choses, au lieu de défendre la malheureuse contre une accusation injurieuse qui prenait les proportions d'un scandale public il contribuerait à accréditer la calomnie. Il eut un moment d'hésitation; il fut sur le point de dire à sa maîtresse: «Non, ce moyen-là est impossible! Carlotta n'est pas ce que vous croyez; quand nous l'avons vue sortir de la chambre des fleurs à l'Isola Madre, elle n'avait pas reçu les baisers de l'Anglais; elle était son admirable et innocent modèle... Je dois au contraire la laver de la réputation qu'on lui a faite!» Il haussa les yeux sur Mme Belvidera qui le considérait, un peu anxieuse, mais s'accrochant déjà à ce moyen comme à une planche de salut provisoire; et dès lors il était prêt à souiller toute la candeur du monde pour sauver la femme qu'il aimait.

Il jeta un regard alentour; on ne voyait plus personne dans l'allée; il se pencha sur la bouche de la jeune femme et lui dit dans un baiser, tout en brandissant avec hilarité son chapeau et sa canne:

--Je suis l'amant de la Carlotta!

--Oh! fit Luisa, en souriant à demi, ce n'est pas bien, ce que nous faisons là!

XVII

M. Belvidera ayant pris le bras du révérend Lovely ne pouvait être conduit ailleurs que dans les environs de Mme de Chandoyseau. Ces messieurs la trouvèrent en effet sous un petit bosquet tout proche de l'entrée de l'hôtel, du côté du jardin, et d'où elle pouvait voir et interpeller à sa guise les allants et les venants.

Elle manifesta une grande joie en voyant l'attitude amicale de M. Belvidera et de son grand et noble ami le clergyman. Elle avait, disait-elle, tant de plaisir à approcher les âmes loyales; il n'y en avait plus; ne riait-on pas de la probité même?

En réalité, elle envoyait le pauvre révérend par la ville, comme elle l'envoyait dans les salons de l'hôtel, pour qu'il lui rapportât les nouvelles et les potins. Le vieillard, grâce à son habit et à ses cheveux blancs, recevait les échos divers sans éveiller la méfiance, et sa docilité au rapport égalait celle d'une estafette ou d'un policier. Son attitude était d'un chien.

M. Belvidera, qui n'éprouvait aucune estime pour le caractère de Mme de Chandoyseau dont il percevait la médiocrité sans prendre la peine de pénétrer la perfidie, essaya de s'éloigner dès qu'il eut accompli sa politesse en demandant des nouvelles de mademoiselle Solweg.

--Monsieur Belvidera, dit-elle, je vous en prie, ne me quittez pas si tôt, et, puisque vous avez fait un tour en ville, dites-moi de quoi il retourne; je n'ai pas pu sortir à cause de ma soeurette, et vous savez que je suis une curieuse!...

--Mais, madame, je n'ai rien vu que d'ordinaire...

--_Yes_, dit le révérend qui se hâtait d'accomplir sa mission avec le scrupule qu'il avait certainement apporté dans toutes les fonctions de son existence, _yes_, c'est toujours le même chose; et le scandale est devenu notre _sport_ préféré. Ah! madame, Dieu nous expédiera le châtiment!

--Quoi? dit Mme de Chandoyseau sur un ton étonné, que voulez-vous dire? C'est toujours cette malheureuse fille?...

--Hélas! madame, elle est véritablement l'imprudence mériée au libertinage; et c'est la spécialité de la douleur pour notre petite amicale famille de voir cette jeune homme qui a le place à notre table, contribuer...

--Ciel! que voulez-vous dire? Un des nôtres! serait-ce vrai?... Je sais que le bruit en a couru; mais c'est impossible! Voyons, mon révérend, qu'avez-vous appris? avez-vous vu quelque chose?

--Si j'ai vu, madame! _yes_! cent personnes ont vu comme moi, ce matin, sur le place, cette jeune homme, en compagnie de la maôvaise _girl_ qu'il a emmenée faire le promenède aux jardins Serbelloni!...

--Mon révérend! mon révérend! vous avez dû vous tromper: ce que vous dites là me suffoque, c'est invraisemblable!

Elle était effrayée elle-même de la consistance que le simple hasard d'une rencontre donnait à la calomnie qu'elle avait semée.

--Véritablement, dit le clergyman, je prends témoin Monsieur Belvidera lui-même qui promenait aux jardins Serbelloni et qui a pu ouvrir les yeux sur le pernicieux spectacle...

--J'ai vu, dit M. Belvidera, la Carlotta et Monsieur Dompierre, auxquels, paraît-il, on a fait sur la place un accueil assez singulier. Est-ce là ce dont vous voulez parler?

--Eh! monsieur, de quoi voulez-vous donc que l'on parle? Quand on pense que nos enfants, nos jeunes filles, votre fillette, monsieur, qui connaissent ce jeune homme et voient tous les jours cette fille nous insulter avec ses oripeaux tapageurs, sont témoins d'un tel dévergondage! Monsieur Dompierre! Monsieur Dompierre! J'ai besoin qu'on me répète ce nom pour que je croie ce qui est. J'aurais certes soupçonné tout le monde avant lui!

--Mais, madame, dit M. Belvidera, Monsieur Dompierre est d'âge et de tournure à avoir de belles maîtresses! Je ne vois pas ce qui vous étonne...

--Monsieur, mon étonnement ne vient qu'après mon indignation; mais je vous dirai que c'est précisément parce que je tiens Monsieur Dompierre pour un jeune homme d'esprit élevé, délicat, plein d'agrément, et de moeurs comme de tournure élégantes, que je ne puis croire qu'il aille prendre ses maîtresses parmi les filles en guenilles et la populace malpropre couverte de vermine, où nous avons tous vu la Carlotta, il n'y a pas trois semaines.

--Madame, on dit qu'une perle fut trouvée un jour dans le fumier.

--Ce n'est certainement pas le cas! Cette fille est grossière et stupide, et elle n'a qu'une beauté vulgaire. En vérité, Monsieur Dompierre manifeste des goûts plus élevés, à moins qu'il ne soit un hypocrite achevé. Mais, monsieur, vous n'avez donc jamais regardé ce jeune homme-là en face? Vous n'avez pas vu la fièvre qui lui brûle les yeux, qui lui amaigrit les joues, qui secoue ses fines mains nerveuses! C'est un aristocrate dans toute la force du terme! C'est un garçon qui ne peut avoir qu'une de ces passions où l'esprit a autant de prise que les sens et le coeur! Ces hommes-là se ruiner pour des filles! Allons donc! Tenez! si cela était, ce ne pourrait être que par dépit; mais alors faudrait-il qu'il eût par ailleurs quelque passion farouche! On ne fait des largesses à une va-nu-pieds comme la Carlotta, que sous les yeux de quelque grande dame qu'on prétend toucher par l'étalage de son désespoir!... Ah! monsieur, je m'étonne de ne pas vous voir défendre votre ami, car je sais que vous l'estimez fort. Croyez-moi, ce n'est pas un homme à aimer une fille... Mais, chut!... Le voilà qui vient avec votre femme!...

M. Belvidera comprit l'insinuation que cette langue de vipère s'efforçait de faire pénétrer en lui, sous le couvert de la générosité. Il allait s'éloigner indigné, et rejoindre sa femme, quand le minutieux clergyman ajouta:

--Pourtant, madame, on dit que Monsieur Dompierre fit hier pour la Carlotta, une athlétique prouesse, une... comment appelez-vous le chose... cette chose où il risquait le vie pour une toute petite stioupidité... une gageure, c'est cela!

Le chevalier avait connu avant tout autre l'histoire de la gageure. Bien que fort désintéressé, à l'ordinaire, de tous les racontars et les on-dit, la question devenait attrayante pour lui, par suite de l'intérêt même qu'il portait à Gabriel Dompierre. Au lieu de se dégager du groupe de Mme de Chandoyseau et du clergyman il fit signe à sa femme de ne pas les interrompre, et, se souvenant que Luisa l'avait prié de s'éloigner parce qu'elle avait à parler à M. Dompierre, il lui dit de loin, sur le ton d'une riposte amicale:

--Non! non! laissez-nous! je suis en confidence avec Madame de Chandoyseau et le révérend Lovely!

--Puisque c'est ainsi, dit Mme de Chandoyseau à Mme Belvidera, voulez-vous faire à la pauvre Solweg le plaisir de monter la voir? Vous la rendrez bien heureuse; elle va mieux!

--Volontiers, fit Mme Belvidera.

Dompierre tourna sur ses talons.

Le révérend était tout heureux de voir que pour une fois, Mme de Chandoyseau buvait avec avidité ses paroles.

--On dit, poursuivit-il, que Monsieur Dompierre aurait monté dans le barque hier, au milieu de la tempête, et aurait fait le passage de Cadenabbia, au risque de se noyer.

--Et qui dites-vous, aurait tenu la gageure contre lui? interrogea vivement M. Belvidera.

--C'est la pécheresse, Monsieur, n'en doutez pas, c'est la Carlotta!

M. Belvidera observait le visage de Mme de Chandoyseau, qui ne protesta que par un très vif étonnement. Elle était stupéfaite de la tournure que prenaient les choses; elle savait l'équipée de Dompierre à Cadenabbia, qu'elle avait causée elle-même en excitant la jalousie de l'amant de Mme Belvidera; mais elle ne s'attendait pas vraiment à l'interprétation qu'en donnait l'opinion publique. Tout contribuait à affermir l'idylle de Carlotta et de Dompierre, qu'elle avait elle-même répandue il n'y avait pas vingt-quatre heures.

«Mais, faillit ajouter M. Belvidera, M. Dompierre m'avait affirmé que la gageure avait été tenue par vous-même, madame!»

Il se contint en pensant que si Dompierre eût dit vrai, en attribuant la responsabilité de cette gageure à Mme de Chandoyseau, celle-ci n'eût eu aucune bonne raison de ne pas la revendiquer. Étant donné son caractère, elle en eût au contraire tiré vanité. Il était plus que probable que Dompierre l'avait laissé accuser afin d'éviter de prononcer un autre nom. Il était très vraisemblable qu'il fût l'amant de la Carlotta et il n'était que décent de sa part de laisser sa liaison enveloppée de mystère.

Aussitôt édifié sur le sens de la petite contradiction que lui avait révélée le rapport du révérend Lovely, M. Belvidera se hâta de prendre congé de la Parisienne, en la félicitant d'avoir soutenu si chaleureusement la défense du jeune homme à qui il accordait, quant à lui, une estime très particulière, qu'il ne songeait pas d'ailleurs à lui retirer, dit-il, à cause de ses intrigues avec la jolie marchande de fleurs. Mais avant de la saluer, afin de ne conserver aucun doute sur la perfidie qu'elle avait apportée à lui signaler la noblesse des goûts de Dompierre, et afin de lui manifester en même temps qu'il n'avait pas été dupe de la générosité du plaidoyer qu'elle n'avait fait que pour éveiller ses soupçons de mari, il lui dit en affectant un ton candide:

--Je vais retrouver Monsieur Dompierre, madame; dois-je lui dire tout le bien que vous pensez de lui? croyez-vous qu'il me convienne de lui faire honte de ses amours vulgaires?...

Elle comprit qu'il avait eu l'oreille bonne, et qu'il la poussait à bout, à mots couverts, pour qu'elle lui parlât net. Puisqu'elle avait tant fait de risquer la partie, à quoi bon, se dit-elle, s'arrêter en chemin? Et, d'un ton familier, ou elle mettait toute la complicité d'une confidence, et tout bas, en se penchant à son oreille:

--Je ne vous crois pas assez bête pour faire ça, dit-elle.

--Merci, madame, prononça-t-il en la cinglant de son regard expressif d'Italien.

Mme de Chandoyseau pâlit, et pour la première fois de sa vie, eut peur de ce qu'elle avait fait.

XVIII

--Monsieur Dompierre! lança à haute voix, M. Belvidera aussitôt qu'il eut quitté Mme de Chandoyseau.

Et dès qu'il l'eut rejoint:

--Mon cher ami, dit-il, je vais vous prier de me rendre un important service.

--Quoi! dit Dompierre qui, étant prêt à tout, s'efforçait de sourire, me voulez-vous pour témoin? Vous battriez-vous avec... le révérend?

--Si un homme se fût avisé de me dire ce qui vient de m'être dit, je ne me battrais pas avec lui, en ce moment-ci, du moins; je crois que je le tuerais, comme une bête!...

--Ah! fit froidement Dompierre.

--Monsieur Dompierre, poursuivit le chevalier, est-il vrai que vous avez l'intention de nous quitter? Ma femme m'en a touché un mot, mais...

--C'était mon intention, en effet.

--Voulez-vous me permettre d'insister pour que vous restiez encore quelque temps avec nous?

--Si c'est pour vous servir, je le ferai de grand coeur, mais je ne comprends pas, je l'avoue...

--Voici. Nous avons dans notre compagnie une personne qui s'est permis de me faire entendre que j'aurais sujet de surveiller ma femme. Vous êtes un jeune homme, et je ne sais si vous comprenez toute l'ignominie que contient un semblable avis jeté à la face de l'homme que je suis, et que vous voulez bien me faire l'honneur d'apprécier. Je ne sais quelle conception de la famille et de la dignité humaine ont ces espèces de marionnettes que vous méprisez autant que moi, m'avez-vous dit; toujours est-il que je ne suis pas d'humeur, moi, à laisser faire si bon marché de ce qui est mon culte, mon bonheur, mon ambition, l'espoir secret de chacun de mes efforts: la grandeur et la pureté de mon nom. Peut-être suis-je un homme d'un autre temps mais, toute modestie à part, je plains les temps qui n'auront que des hommes faisant fi de ce qui constitue mon orgueil. C'est par mon orgueil que j'agis, c'est par lui que je suis capable d'accomplir des oeuvres hardies, difficiles et utiles. Je ne me suis pas constitué une famille au hasard; je n'ai pas épousé la première venue. Je fais et je ferai constamment à ma femme l'honneur de ne pas soupçonner que quelqu'un puisse élever un doute sur son honorabilité. Et une misérable catin,--car cette femme s'est jetée à notre cou à tous, n'est-ce pas, monsieur? aussi bien au vôtre qu'au mien, et elle crève de dépit et de jalousie,--est venue me souffler que je ferais bien d'ouvrir les yeux! En vérité, je ne sais pas comment je ne l'ai pas écrasée! Vous devinez, monsieur, que vous n'échappez pas à être mêlé à cette turpitude... Je vous sais gré de ne même pas protester de votre innocence. Je vous prie donc, au nom de l'amitié qui nous a liés spontanément, sinon par un sentiment de générosité envers une femme qui peut souffrir à cause de vous, je vous prie donc de ne pas nous fuir, ce qui donnerait une apparence de vérité à la calomnie, mais de demeurer près de nous, plus intimement uni à nous que jamais, et ceci, sous mes yeux, sous la garantie de mon amitié qui est telle en réalité et que je saurai manifester telle, que personne ne vous puisse croire, ma femme ni vous, capables de la trahir.

Vous êtes un galant homme: je ne vous demande même pas si vous acceptez.

M. Belvidera tendit la main au jeune homme, devant Mme de Chandoyseau, qui assistait de loin à ce colloque. Dompierre, muet et glacé comme une statue de marbre, se laissa serrer la main. Enfin, il fit effort pour desserrer les dents et dit:

--Je suis à vous.

--Merci, fit M. Belvidera; et il ajouta en souriant:

--Et puis, vous savez je ne veux pas vous imposer une pénitence: toutes les fois que vous aurez mieux à faire,--ce qui ne peut manquer de vous arriver,--vous pourrez vous échapper sans demander la permission...