Le parfum des îles Borromées

Chapter 14

Chapter 143,816 wordsPublic domain

Un nuage sombre et bas s'avançait avec une rapidité extraordinaire à la surface de l'eau, venant de la corne méridionale du lac de Côme. C'était une sorte de monstre parfaitement limité, soulevant les eaux à une cinquantaine de mètres devant lui, alors que le reste du lac était encore presque tranquille, sillonné seulement de quelques barques surprises par la rapidité de la bourrasque. Tout autour de Bellagio, on les voyait rentrer en grande hâte, les pauvres petites barques blanches; elles se précipitaient à grands coups de rames; pareilles un peu, toutes, à un vol d'oiseaux qu'un coup de fusil a fait lever. Au loin, vers les autres rives, sur Cadenabbia, sur Menaggio, elles se pressaient aussi, et, venant de toutes les directions vers un même centre, elles formaient de grands éventails qui diminuaient, s'apetissaient peu à peu, mais non pas assez vite, car on craignait que le monstre ne les prévint et ne les balayât de sa route. En l'espace d'une minute à peine, la surface du lac fut plongée dans cette nuit épaisse, et tout disparut.

On avait eu à peine le temps de fermer les vitres. Une rafale terrible ébranla la maison; des feuilles d'arbres, des branches passaient avec la rapidité d'un train, dans une espèce de nuée poussiéreuse et épaisse qui répandait un froid glacial. Durant plusieurs secondes, le paysage fut complètement voilé. Puis l'atmosphère reprit un peu de transparence, et l'on put voir le lac soulevé, et suivre le désordre de chaque coup de vent.

--Avez-vous réfléchi, dit Lee, à ce qu'on entend sous le nom de hasards? Les hasards! Cette dénomination d'une chose confuse et mystérieuse ne m'a jamais frappé les oreilles sans me causer un certain frisson d'épouvante. Je suis tenté de personnifier cette force qu'on dit aveugle, en quelque divinité qui contiendrait à un suprême degré les caractères du joueur. Oui, ne serait-ce pas un dieu qui joue, et qui triche? Il se plaît aux paris de nature paradoxale, et, comme il a la main prompte, il en use, sous cape, pour amener le jeu favorable. Il joue avec les événements humains; de là mille rencontres imprévues, mille chocs insensés... Pourquoi je vous dis cela? C'est ce nuage affreux qui m'y fait penser. Il est si noir, si laid, si brusque et si choquant par sa soudaineté, et d'apparence si impitoyable que j'y vois une assez bonne image de mon dieu Hasard. Tenez! regardez, je vous prie, ces petites embarcations qui commencent à réapparaître dans le sillage tumultueux du monstre. Qui sait si ce n'est pas pour elles, ou pour l'une d'elles, qu'il a exécuté cette brusque incursion sur un lac uni comme la surface d'un miroir, où pas un souffle d'air n'avait passé depuis le matin? Je vous dis qu'il a le goût des contrastes violents; il joue à cent contre un! Peut-être a-t-il fait chavirer la barque la plus heureuse, et le voilà parti à présent toucher son enjeu entre les mains de quelque formidable partenaire de son acabit et qui se moque des vies humaines comme je me moque de la mouche que j'écrase en ce moment entre le rideau et la vitre!

--Ne dites pas cela! ne faites pas l'oiseau de mauvais augure, vous! Ces malheureux petits canots dansent d'une façon inquiétante... Ici, ils sont tous rentrés; mais là-bas, du côté de Cadenabbia et de Menaggio, regardez-les, il y en a à plus de cent mètres du bord. Et il y a des coups de vent terribles. Quelle secousse ils ont dû éprouver au passage du gros de la tempête! J'en vois deux ou trois qui semblent les uns contre les autres; est-ce que quelqu'un ne serait pas tombé à l'eau? Les malheureux! Mais ils ne peuvent pas tenir contre de pareilles rafales!... Est-ce que vous avez une longue-vue?

--Non! en bas, dans le hall, il y en a une.

Gabriel descendit quatre à quatre. Une inquiétude venait de le saisir, augmentée par l'angoisse naturelle que répandent ces jours d'orage. M. et Mme Belvidera n'étaient-ils pas dans une de ces barques? En admettant qu'ils fussent arrivés depuis longtemps à Cadenabbia, rien ne prouvait qu'ils n'eussent pas poursuivi leur promenade, ou bien qu'ils ne fussent pas déjà réembarqués pour le retour. Une espèce de suffocation avait failli lui couper le souffle à la seule représentation du danger couru par Luisa.

Il y avait au premier étage de l'hôtel, un hall vitré donnant sur le lac, comme la chambre de Dante-Léonard-William, mais sur une plus grande étendue. Les portes claquaient dans toute la maison, les domestiques couraient; des ordres, des appels en toutes les langues étaient échangés des corridors au hall, du hall aux salons et aux chambres; l'escalier et l'ascenseur étaient envahis par une foule de personnes rentrant du dehors, surprises par l'ouragan, portant sur leurs vêtements légers les traces de larges gouttes d'eau qui appliquaient la batiste blanche sur la chair des bras, en petites taches roses. Le vent, au dehors, continuait sa course effrénée, tordant les arbres du jardin, y renversant les tables et les chaises de fer. Au milieu de ce tohu-bohu, de ce vacarme, de ce mouvement inusité, quelques Anglaises, installées contre les vitres en face du paysage à l'aspect de déluge, avec leur boîte à couleurs et leur verre d'eau, continuaient, étrangères à toutes choses, l'aquarelle aux tons tendres commencée avant la tempête.

La longue-vue était aux mains de Solweg. Gabriel remarqua qu'elle la tenait exclusivement dirigée du côté de Cadenabbia. Sa figure exprimait une anxiété très visible. Il attendit qu'elle eut fini. Elle le reconnut et dit, avec une subite pointe de rose sur les joues:

--Ah! c'est vous, monsieur, tenez!

Et elle lui tendit la lunette.

--Je vous remercie, mademoiselle, mais je ne voudrais pas vous priver...

--Oh! monsieur, c'est affreux à voir, ces pauvres gens...

--Est-ce qu'on peut distinguer... suffisamment pour?... dit-il sans achever une phrase qui marquait trop son inquiétude particulière, et avant de mettre l'oeil à l'objectif.

--Oh! on ne voit que confusément!... Cette longue-vue est bien mauvaise, n'est-ce pas, monsieur?

--En effet!... mais je crois qu'il s'est passé quelque chose de fâcheux là-bas... Il y a deux barques qui semblent s'attarder à chercher... Je vois des hommes jeter les avirons comme s'ils les tendaient à quelqu'un qui fût tombé à l'eau.

--Ah! mon Dieu!

--Non! non! mademoiselle, rassurez-vous! dit-il aussitôt en s'apercevant que Solweg pâlissait, et qu'il était bien inutile d'informer cette jeune fille de l'accident dont il était témoin.

--Est-ce que ce n'est rien? Oh! dites! dites! n'est-ce pas, monsieur?

--Non, non, mademoiselle, je me suis trompé; les hommes ont repris les avirons et manoeuvrent comme à l'ordinaire: ils se dépêchent de rentrer... Est-ce que vous avez quelqu'un des vôtres de ce côté-là?

--Non! non! dit-elle vivement, mais... c'est... la petite Luisa qui ne sait pas que sa maman est allée à Cadenabbia, et elle sera étonnée si Monsieur et Madame Belvidera ne peuvent rentrer pour le dîner, ce qui est à craindre...

--En effet, car le bateau à vapeur profite aisément de ces occasions-là pour ne pas partir de Côme, et, en barque...

--Oh! monsieur! en barque, il n'y faut pas songer! il paraît que c'est le passage le plus mauvais du lac, quand il y a tempête; c'est l'endroit le plus étroit... ils feront mieux de rester là-bas.

--Il faudrait dire à la petite Luisa que sa maman vous a prévenue qu'elle ne rentrerait pas...

--Vraiment! alors, vous croyez bien qu'elle ne rentrera pas?

La pauvre Solweg, qui venait de témoigner elle-même cette crainte, s'effrayait des paroles qui ne faisaient que la confirmer. Elle n'avait exprimé cette pensée que dans l'espoir de la voir dissipée par la raison plus expérimentée d'un homme.

Était-ce une hallucination causée par son inquiétude, par son énervement, par ses ennuis, par cette heure noire où tout lui apparaissait lugubre? ou encore par les réflexions amères du poète au sujet des hasards? Gabriel croyait trouver une ressemblance avec M. Belvidera dans l'un des hommes du canot qui continuait, quoi qu'il en dit a Solweg, à tendre les avirons, à les enfoncer dans l'eau agitée, dans l'espoir d'y sentir s'accrocher quelqu'un. Son émotion lui brouillait la vue; cette lunette aussi était médiocre et les verres en étaient troublés; le verre de vitre au travers duquel on était obligé en outre de regarder, à cause de l'impossibilité d'ouvrir contre le vent, augmentait la confusion des images. Il frappait du pied, dans son impatience de voir, de distinguer un peu nettement un trait au moins. Il lui semblait bien que l'homme qu'il voyait avait des moustaches fortes et noires. Comment était vêtu aujourd'hui M. Belvidera? C'était un fait exprès! impossible de se remémorer aucune particularité de son costume. Et il avait passé une heure à causer avec lui avant son départ! Interroger la jeune fille à ce propos, c'était lui avouer le sujet actuel de son tourment et la frapper peut-être sans raison, car il se pouvait que l'angoisse l'aveuglât lui même.

Il quitta précipitamment la lunette sans se retourner seulement du côté de Solweg. Il venait d'être saisi par une de ces idées frustes, insensées, soudaines, mais impérieuses, irrésistibles; une de ces idées peut-être spéciales aux êtres affaiblis, et qui peuvent leur faire accomplir les actes les plus en opposition avec leur naturel, extrêmes dans les deux sens: des forfaits ou des prodiges. Il voulait savoir, savoir tout de suite, savoir par le plus court moyen ce qui se passait là-bas. Si un malheur était arrivé, il voulait être le premier à en être informé; il préférait presque ce malheur à l'incertitude. Il fallait coûte que coûte qu'il se fit transporter à Cadenabbia. Le danger? Il ne s'était à aucun moment senti aussi insouciant de sa sécurité. Si Luisa, par hasard, était celle à qui il avait vu tendre dans l'eau les avirons, mieux valait pour lui la rejoindre au fond de ce lac! Si elle vivait, il lui semblait qu'il ressentirait dans la mort même, la dernière volupté qu'il lui fût possible d'éprouver désormais par elle, lorsque son corps lui serait présenté. Elle le verrait sans une émotion peut-être, sans une larme; elle le jugerait un débris méprisable depuis l'instant qu'il avait cessé d'être son plaisir. N'était-ce pas la plus complète façon de s'abîmer devant elle?

Il ne prit que le temps d'aller chercher dans sa chambre un chapeau de feutre; il descendit, redonna un autre coup d'oeil à la longue-vue, qui lui fit distinguer un attroupement sur le rivage de Cadenabbia. Ces gens étaient évidemment attirés par le drame qui venait de se jouer sous leurs yeux; mais tout secours était inutile, car les barques demeurées autour du lieu du sinistre avaient la plus grande peine à se tenir. Il traversa le jardin en courant et héla un batelier. Aucun ne répondit. La rive était déserte et tous les canots tirés très haut sur la pente sablonneuse. De grosses lames, pareilles à celles de la mer, venaient cependant les lécher, et les plus fortes, en les secouant, faisaient rendre un bruit sourd aux avirons déplacés par le choc.

--Ohé! ohé!...

Personne ne se montrait. La pluie pourtant avait cessé, et le vent avait moins de rage.

Il s'apprêtait à détacher lui-même une barque et à se risquer seul. Il allait descendre, à l'extrémité du jardin, les marches qui conduisent à l'embarcadère de l'hôtel.

--Ohé! ohé!... vingt francs au premier qui me détache une barque!

À ce moment il entendit quelqu'un courir derrière lui, et, se retournant, il aperçut Solweg. Elle avait la figure blanche comme sa chemisette de percale dont le pureté de neige contrastait avec le paysage sombre et souillé par l'ouragan. Le vent avait bouleversé ses cheveux et lui ébouriffait les tempes de leur jolie poussière d'or. Il crut qu'elle avait quelque chose à lui dire, car elle courait vers lui et il était seul. Elle ouvrait la bouche, en effet, pour parler; mais il détourna aussitôt la tête vers trois bateliers qui se précipitaient à son service. Il ne fit qu'un bond et fut dans la barque la plus rapprochée. Il prit un seul rameur et empoigna lui-même la seconde paire d'avirons, afin de ne penser à rien pendant la traversée.

--Mauvais temps! fit le batelier.

--Oui, oui, dépêchons-nous!

L'homme dodelina de la tête et dit:

--La demoiselle avait raison, monsieur.

--La demoiselle? Quelle demoiselle?...

--Dame! quand on tient à quelqu'un!... Elle ne voulait pas laisser partir monsieur?

Gabriel releva la tête du côté de Solweg qu'il avait oubliée. Il la vit porter son mouchoir à ses yeux et s'enfuir en courant.

Quoi! était-il vrai que cette pauvre enfant l'aimait? Il revit sa figure éplorée, ses cheveux blonds en désordre, sa bouche entr'ouverte pour lui dire un mot qu'il ne lui avait pas laissé le temps de prononcer.

Elle voulait lui dire: «Ne partez, pas, je vous en supplie!» Mieux valait qu'il ne l'eût pas entendu, puisqu'il aurait eu la dureté de lui montrer qu'il méprisait sa supplication.

Puis, les efforts physiques qu'il était obligé de faire lui coupèrent toute réflexion. Le vent avait de courts apaisements, mais des brusques retours si vifs, que les deux rameurs ne cessaient pas d'être tenus en haleine. Le batelier naturellement bavard se taisait, laissant de temps à autre échapper un juron où le nom de la Madone revenait avec insistance, dans une confusion complète de l'imprécation et de la prière. Gabriel ne se rendit aucun compte de la façon dont ils firent cette courte et brutale traversée. Un chapeau de femme ballotté à la surface de l'eau, qui le frappa, dans le temps qu'ils approchaient de Cadenabbia, lui rappela tout à coup ce qu'ils venaient faire là. Le souci de la lutte pour sa propre défense durant tout le trajet, lui avait fait négliger jusqu'au motif pour lequel il exposait sa vie.

Ce chapeau, en tout cas, n'était pas celui de Luisa. Cette seule constatation fit virer le sens de sa préoccupation, et il ne fut plus soutenu que par la perspective de l'immense plaisir qu'il aurait à apprendre que Luisa allait bien, et qu'elle était là, tranquille et belle, à regarder de loin la tempête.

--Monsieur, dit le batelier, c'est noir de monde.

Gabriel tourna la tête et retrouva l'affluence de gens qu'il avait découverts à la lorgnette.

--Il y a eu un malheur, dit l'homme en clignant de l'oeil du côté du chapeau qui balançait déjà loin d'eux sa large paille élégante et ses fleurs fraîches.

Un grand nombre de personnes les entourèrent à leur arrivée. On avait suivi avec intérêt les péripéties de leur traversée.

Gabriel regarda tout autour de lui. Il n'avait qu'un but, apercevoir Luisa.

Elle se frayait un passage, avec son mari, au travers des groupes, pour parvenir jusqu'à lui.

L'un et l'autre étaient fort anxieux depuis qu'ils avaient reconnu Dompierre à la lorgnette, dans la barque.

--Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? s'écria Mme Belvidera; est-ce qu'il est arrivé quelque chose là-bas?

--Là-bas? fit-il.

Il était complètement hébété par le bonheur de la voir vivante, d'entendre sa voix. Il souriait; il aurait voulu lui sauter au cou, l'embrasser, lui dire seulement: «Toi! toi! C'est toi!...» Il ne comprenait même pas pourquoi elle avait pu s'inquiéter de ce qui se passait «là-bas», c'est-à-dire de ce qui aurait pu arriver à la petite Luisa.

--Là-bas? répétait-il, mais rien du tout, il n'y a rien!...

--Vraiment! vraiment! mais il dit vrai; il a l'air heureux comme s'il arrivait d'une promenade d'agrément... Mais alors, s'il n'y a rien, qu'est-ce que vous venez faire ici par un temps pareil? Vous êtes fou!

--Ce que je viens faire?... Mais je ne sais pas... je ne sais pas!...

--Ne plaisantez pas tout haut, dit M. Belvidera, car tous ces gens seraient furieux; vous leur avez donné des émotions désagréables depuis une demi-heure; ils vous ont cru perdu; s'ils savaient que vous n'aviez pas de motifs sérieux pour vous exposer et un homme avec vous, vous comprenez qu'ils seraient en droit de vous faire un accueil froid.

--Ah! dit Gabriel, au diable! mais je suis bien heureux de vous trouver là!

Il respirait avec enthousiasme; il éprouvait une espèce d'ivresse après l'heure mauvaise qu'il venait de vivre. Il leur prenait les mains à tous les deux. Il se tenait à quatre pour ne pas faire une imprudence, ne pas dire franchement toute sa joie, ne pas dire pourquoi il était venu!

--Venez! vous avez besoin de prendre quelque chose, dirent-ils.

Ils l'entraînèrent à l'intérieur. Une fois seuls, M. Belvidera lui mit la main sur l'épaule:

--Voyons! dit-il, sérieusement, où avez-vous la tête?... Est-ce une gageure?

C'était lui souffler le mot. Il ne l'eût pas trouvé. Puisqu'il fallait donner une raison à son escapade, autant valait celle-là qu'une autre.

--Une gageure! vous l'avez dit. C'est absurde, c'est fou: c'est peut-être criminel, tant que vous voudrez? C'est une gageure!

M. et Mme Belvidera joignirent les mains:

--Enfant! enfant que vous êtes!

Et, l'imagination lui revenant tout en prenant coup sur coup plusieurs petits verres de marsala, il ne vit plus de raison de s'arrêter dans le chemin de mensonge où on l'avait innocemment introduit.

--Et, dit-il, vous ne devineriez pas la personne qui a tenu cette gageure contre moi?

Il cherchait encore, à part lui, la personne qu'il pourrait bien nommer.

--Oh! dit Mme Belvidera, je ne vois guère que madame de Chandoyseau qui soit assez...

--Chut! fit-il, il suffit, madame; vous avez trouvé!... Mais, je vous en prie, ne lui infligez aucun blâme: elle a pris la chose en riant et je suis le seul coupable.

Un mouvement se produisit dans la salle où ils étaient et l'on aperçut, au milieu de plusieurs personnes qui le soutenaient, un jeune homme affreusement pâle, les vêtements désordonnés et mouillés, les cheveux trempés. On le poussait comme malgré lui, on l'emmenait.

--Ah! dit Mme Belvidera que Gabriel interrogeait des yeux, c'est abominable! Il vient de perdre sa jeune femme, une petite princesse hongroise; c'étaient de nouveaux mariés, arrivés ici ce matin. Elle a été enlevée de la barque par le premier coup de vent: elle riait, paraît-il, en se mirant dans l'eau calme... Cet ouragan est arrivé tout d'un coup, comme une bête lancée au galop.

--Vraiment! dit Gabriel. Puis il revit le chapeau de paille avec des fleurs, sur l'eau; c'était donc celui de la petite princesse hongroise; il pensa à la joie qu'il avait eue à reconnaître que ce n'était pas celui de Luisa. Le plaisir de la savoir saine et sauve, le faisait sourire malgré lui.

--Ah! dit Mme Belvidera, tout cela ne vous fait rien, à vous! Tenez! vous ne ferez jamais qu'un vilain égoïste!

XIV

La vie reprit avec l'apaisement de la nature. Le chapeau de paille fleuri avait été emporté au loin, et le jeune veuf pleurait dans sa chambre solitaire. Dès avant la fin de la journée, les jardiniers avaient balayé les feuilles innombrables arrachées aux arbres, les branches cassées, et jusqu'aux dernières traces de l'ouragan. Dompierre avait voulu remonter dans sa barque pour rentrer à Bellagio, mais M. et Mme Belvidera avaient mis tant d'insistance à l'en empêcher, qu'il avait renvoyé son batelier, en le chargeant de prévenir qu'ils ne rentreraient tous que par le bateau de neuf heures.

Après le dîner, il se trouva un moment seul avec Luisa. Ils étaient assis sur un même banc, sous les platanes magnifiques qui penchent jusque dans l'eau leurs basses branches. L'orage avait rafraîchi la température; on respirait un air léger imprégné de l'odeur humide des feuillages. Par égard pour la jeune morte, dont le corps roulé par les eaux mouvantes venait peut-être heurter ce soir cette rive habituée au bonheur, les musiciens faisaient trêve, et, dans le silence, on entendait à longs intervalles le choc des dernières gouttelettes d'eau dégringolant et se grossissant feuille à feuille, jusqu'à former la goutte énorme qui tombe à terre en claquant, ou, surprenant une nuque dégagée, arrache aux jeunes femmes un cri.

--Mon ami, dit Luisa, vous êtes trop imprudent; je veux vous gronder. Pourquoi vous exposer à inventer des histoires de gageure?

--Quoi? Vous...

--Oui, oui, sans doute, à la première impression, j'ai failli vous croire. D'abord j'ignorais que vous fussiez informé que nous étions à Cadenabbia; je me suis creusé la tête à me demander pour qui vous aviez pu faire la folie de cette traversée. Mais maintenant je suis sûre que vous me saviez ici, et je vous fais la générosité de penser que vous y êtes venu pour moi...

--Luisa!...

--Ne protestez pas! Je vous remercie de ce que vous avez fait; je m'en veux même de ne l'avoir pas compris tout de suite. Mais, aux yeux du monde, voyons, mon bon ami, c'est une façon de proclamer vos sentiments un peu haut... trop haut!

--Oh! fit-il, c'est vrai, pardonnez-moi.

Elle comprit, à sa façon laconique de lui demander pardon sans ajouter un mot de plus pour s'excuser, que sa remarque le blessait. En effet, elle ne l'avait pas accoutumé à la prudence excessive; elle en avait bien peu manifesté elle-même, alors qu'elle l'aimait! et ce rappel amical à la sagesse avait pour lui la plus douloureuse signification.

--Voyons! dit-elle, mon cher ami, vous devriez comprendre que la présence de mon mari m'oblige à des ménagements...

--Oui, oui! certes! je comprends!...

--Ha! vous êtes comme un enfant qui ne veut pas entendre raison!

--Je suis comme un homme qui aime, qui aime à à en perdre la raison.

--_Mio_!

Ce nom doux qu'elle lui donnait aux meilleurs de leurs moments, lui fit l'effet du dernier cri d'un oiseau qu'on étouffe. Elle l'avait dit tout bas, oh! avec prudence, avec sagesse! lui seul pouvait l'avoir entendu. Il la regardait: son teint mat faisait une tache claire dans l'ombre, et il avait cru reconnaître le gracieux jeu des lèvres qu'elle avait autrefois, lorsqu'en le prononçant elle en baisait les deux syllabes sonores. La façon dont elle le disait aujourd'hui, c'était une concession au passé, un souvenir attendri, une complaisance en retour de l'activité que le jeune homme avait témoignée à cause d'elle et qui lui était, hélas! plus importune qu'agréable.

--_Mio_! reprit-il lui-même sur un ton de triste ironie.

--Eh bien! fit-elle, qu'avez-vous?

--Un immense chagrin.

--Je vous répète que vous êtes un enfant.

--Hélas non!

--Mais que vous faut-il? qu'exigez-vous de moi?

--Oh! vos mots me cinglent la figure comme des coups de fouet! soyez moins dure, je vous en prie!... Je n'ai pas le droit «d'exiger». Et quant à la faveur que l'on obtient par ce procédé, faites-m'en grâce, dites!

Il y eut entre eux un moment de silence pesant. Le lac encore agité amenait presque à leurs pieds ses petites lames clapotantes. Mille lumières étincelaient sur le rivage de Bellagio; de grands nuages déchirés couraient sous la lune. Luisa regardait fixement devant elle, au travers des feuilles éclaircies, cette belle nuit troublée qui annonçait la fin de la saison. Il était assis tout contre elle, sans la toucher; il la sentait, la respirait; et le moindre mouvement de ses cils lui faisait frissonner tout le corps. Son silence était pour lui un arrêt mortel. Elle ne sentait donc plus rien; elle ne trouvait pas un mot seulement qui pût atténuer la rudesse de ses dernières paroles!

Elle se leva:

--Il fait frais, dit-elle, nous pourrions entrer au salon en attendant le bateau.

Il se leva en même temps qu'elle. Il crut que la nuit l'écrasait. Il était accablé. Tout était-il fini?

Elle ajouta, sur un ton indifférent:

--J'irai vous trouver ce soir, chez vous en rentrant.

XV