Part 10
Ce jour-là, comme on le pense, ils se levèrent très tard. Dans la matinée, la femme se rendit au puits, laissant son rusé amant couché tout nu dans la case. Par malchance, le jaloux y entra et il put se rendre compte, au premier regard jeté sur ce corps étendu, que ce n’était pas précisément celui d’une femme.
--Hé! fit-il, voilà donc la fameuse sœur!
Il ajouta:
--Elle mourra aujourd’hui.
Il décrocha son carquois et son arc et alla trouver sa femme. Mais, du plus loin qu’elle l’aperçut avec son arc et ses flèches, elle jeta sa jarre dans le puits, en s’écriant:
--Woyyo! woyyo! Je suis perdue!
Son mari lui demanda:
--Qu’as-tu donc?
--Comme je puisais de l’eau, dit-elle, on m’a appris que toutes mes sœurs venaient de se transformer en hommes.
--Ah! mais alors, fit le jaloux, celle qui est chez nous est aussi devenue un homme!
Et il s’en retourna tranquillement à sa case.
Est-ce faux? Est-ce vrai? Je ne sais pas.
Vous connaissez peut-être l’exquise vieille chanson provençale où Marion soutient à son mari que le galant avec qui il l’a surprise était une de ses camarades et que ce qu’il a pris pour des moustaches,
C’étaient des mûres qu’elle mangeait.
Le fabliau africain qu’on vient de lire ne lui fait-il pas exactement pendant? L’éternel féminin est décidément de tous les climats et se retrouve dans l’espace aussi bien que dans le temps.
Les griottes comptent dans leur répertoire ordinaire bon nombre de morceaux scabreux. Leurs romances d’amour ne sont pas moins épicées que leur couscous. Seulement, avec cette pudeur spéciale des négresses dont j’ai parlé, vous ne les entendrez jamais souffler mot en public de leurs amours, à elles. Mon Dieu, quel progrès et quelle délivrance, si toutes nos femmes de lettres prenaient la bonne habitude de les imiter!
CHAPITRE XVII
DE LA CONDITION DE LA FEMME.
_La condition de la femme noire consiste à rester toute sa vie en condition._
C’est une esclave. Elle est la pauvre Mme Pile-Toujours, qu’on voit de l’aube au couchant occupée à écraser le mil dans le mortier du ménage. Quand son seigneur et maître monte à cheval, elle doit lui présenter l’étrier, ce qui constitue une façon un peu spéciale de recevoir les honneurs du pied. Elle fait chambre à part, et même case à part. Lorsque Monsieur veut de l’amour, il faut que Madame se dérange. S’il a les moyens de s’offrir plusieurs épouses, il établit entre elles un roulement, soit dit sans comparer à de la peau d’âne la chair noire de ces dames. Celle qui a reçu en dernier lieu l’hommage conjugal est chargée de nourrir le mari et de le servir à table. Dame! quand on a été à l’honneur, il faut bien être à la peine et savoir réparer les forces qu’on a fait perdre.
L’hommage conjugal expose la dame noire à d’autres devoirs. C’est d’abord celui de mettre un enfant au monde et de l’allaiter pendant trois ans. On voit qu’à notre exemple, les populations africaines sont vraiment portées à exagérer le régime lacté. Comment voulez-vous qu’après trois ans d’un pareil régime une poitrine ne donne pas le lamentable spectacle d’une cascade de bitume capable d’enlever toute envie de cascader?
Durant cette longue période, la femme ne doit plus compter sur la moindre prévenance de son mari, qui n’entend honorer de ses faveurs que des épouses sèches. Ainsi le veut une tradition inhumaine. Le Noir, à l’exemple du héros de _Francillon_ et à la différence des militaires, ne peut pas souffrir les nourrices. La maman en est réduite à un tête-à-tête prolongé avec son poupon, et encore le mot tête-à-tête me paraît plutôt impropre, car le petit passe presque tout son temps sur l’échine maternelle, où le maintient un pagne solidement noué.
Un symbole, cette mode de porter sa progéniture, pour signifier clairement qu’on en a plein le dos des joies de la famille!
Non content de faire d’elle une perpétuelle couveuse, le nègre exploite sa femme de toutes les façons. Il la revend, la met en gage, l’échange, la prête. Avec l’argent qu’il retire de ces différentes opérations, il se payera d’autres épouses. En Afrique, la femme est une valeur éminemment négociable. Elle rend les services que nous demandons chez nous à la banque et au mont-de-piété. Elle constitue à elle toute seule un véritable mont-de-piété, sans reconnaissance, hélas! car son cynique époux ne lui a aucune gratitude de son incontestable utilité. Cette utilité est telle qu’il ne fait pas un seul pas sans femmes. Il les entraîne à sa suite dans tous ses déplacements. Le tirailleur se montre un soldat infatigable et modèle, mais il faut que sa _mousso_ le suive. Pas de _mousso_, pas de lapin. Le Noir ressemble aux palmiers de son pays, qui ne fleurissent qu’auprès de leur femelle. Mais s’il a tant besoin de ses compagnes, c’est beaucoup moins pour les aimer que pour les faire travailler.
Et si vous saviez ce que comporte là-bas de variétés ce que nous appelons chez nous «l’ouvrage de dames»! Élégantes papoteuses qui vous réunissez, une bande de tapisserie ou de broderie aux doigts, dans quelque salon ou casino, et qui croyez, pour quelques coups d’aiguille, avoir fait œuvre méritoire, voulez-vous avoir une idée des besognes qui vous attendraient si, pour votre malheur et le nôtre, la nature avait coloré du plus beau noir le pigment transparent de votre peau? Il vous aurait fallu, de l’aube à la nuit, piler le mil, récurer les calebasses, cuisiner, laver, filer, tisser, teindre, modeler de la poterie, fabriquer de l’huile, du savon, du beurre de karité, faire la cueillette du coton, du caoutchouc, de l’indigo, récolter l’or.
Oh! je sais bien qu’en tous pays, et particulièrement dans les plus avancés en civilisation, les femmes s’entendent admirablement à cette dernière récolte. Elles ont même pour la pratiquer des moyens qui tiennent essentiellement à leur sexe. Mais les travailleuses africaines ne voient pas affluer le précieux métal avec la même facilité et le même agrément que Danaé. Courbées en deux, dans l’eau jusqu’aux hanches, elles l’extraient péniblement des sables aurifères, lavant dans leur calebasse les imperceptibles parcelles étincelantes qu’elles ont recueillies, puis vont les remettre scrupuleusement à leur mari, qui se garde bien d’aider au travail autrement que par sa présence. Il se dit, ce pratique flemmard, que ses femmes sont d’éternelles mineures, et très logiquement il les emploie à un travail de mines. Au fond, elles sont bonnes à tout. Nos modernes championnes du féminisme croient avoir fait faire un grand pas au progrès en décrétant que la femme vaut mieux que l’homme pour exécuter n’importe quel travail. La belle découverte! Il y a longtemps que les Noirs s’en sont aperçus.
Si seulement ils savaient un peu gré aux pauvres créatures surmenées de tout le mal qu’elles se donnent pour eux! Autant pour un cheval de fiacre compter sur les remerciements de son cocher. Si l’une d’elles meurt à la peine, le mari ne prendra même pas le deuil, tandis que la veuve est tenue de le porter de la façon la plus rigoureuse. Vous comprenez bien que, dans de telles conditions, les veuves joyeuses sont légion en Afrique occidentale. Aussi a-t-on estimé comme une précaution utile de les obliger à dissimuler quelques temps cette joie sous des apparences affligées.
Une autre façon de remercier, pour le mari, consiste à divorcer, afin de ne pas acquitter la dot qu’il doit, ou de rentrer dans ses débours. Si la femme ne veut pas divorcer, il l’y forcera par de fréquentes distributions d’arguments frappants.
En France, les femmes invoquent le divorce pour ne plus être rossées: chez les Noirs, on les rosse pour leur en suggérer l’idée. Il est vrai que cette méthode n’est pas tout à fait étrangère à certains Européens avides de reprendre leur liberté.
La pauvre dame noire n’est pas plus galamment traitée au chapitre des successions. On la met sur le pied d’une vache. Elle fait partie intégrante du capital. Lorsqu’un homme meurt, ses femmes passent à ses héritiers avec ses troupeaux et ses captifs. Ils peuvent disposer d’elles à leur gré. C’est tout à fait ce qu’on appelle une succession ouverte.
_En somme, de même que, pour le Blanc, la femme noire est un meuble, elle est, pour le Noir, un immeuble qu’on achète, qu’on vend, qu’on exploite, qu’on donne à bail, qu’on hypothèque et dont on fait à la fois une propriété d’agrément et de rapport._
CHAPITRE XVIII
DU KAMÉLÉ.
Le _kamélé_, c’est l’amant, le bourreau des cœurs, la terreur des maris. Au pays noir comme ailleurs, il y a des hommes qui sont amants par vocation et qu’Éros a marqués de son signe mystérieux. Généralement, jugeant inutile de se dépenser en de moins douces fatigues, ils s’en tiennent à ce rôle de don Juan et en retirent assez de petits profits pour assurer leur existence. Le kamélé est élégant, il porte des boubous brodés de soie et des calottes richement enjolivées, à moins qu’il n’arbore un chapeau melon ou une casquette, dont il a bien soin de conserver l’étiquette de prix, comme une parure de plus. Quand sa garde-robe est un peu trop démunie, il loue à un de ses camarades, pour une journée, le mirifique feutre à larges bords ou l’éblouissante redingote qui doit assurer sa conquête.
Il a l’allure satisfaite et sûre de soi d’un coq de village et traîne ses babouches avec une nonchalance pleine de fatuité. Ses poches sont pleines de kolas et sa bouche de paroles de miel. Souvent il rehausse son prestige d’accessoires étranges: une cravache, un alpenstock, une lance, une bicyclette. Il ne s’en sépare jamais au cours de ses équipées amoureuses, où ils lui assurent sans doute une chance de plus.
Dernièrement, un kamélé de marque fut traduit devant le tribunal de Kayes comme complice d’un délit d’adultère. C’était un important personnage, chef d’une petite gare voisine. Il avait été pris, la nuit, dans la case de l’épouse légitime d’un honorable habitant du village noir. Ceux qui l’avaient vu entrer avaient remarqué qu’il était armé d’une lance. A quoi bon cet instrument de mort dans une entreprise toute de tendresse? Assez peu au courant des habitudes bizarres des kamélés, l’administrateur qui présidait le tribunal se le demandait avec une insistance troublée.
--Pourquoi cette lance? réitérait-il sans cesse au délinquant, qui restait muet, tournant sa casquette brodée dans ses grosses pattes noires et baissant devant le questionneur ses gros yeux humides de chien battu.
A la fin, le président prit le parti de poser au galant chef de gare une question plutôt scabreuse:
--Tu avais donc bien peur de la manquer?
Généralement célibataire, le kamélé s’adresse par principe à la femme d’autrui. Il se recrute beaucoup parmi les tirailleurs. Ah! le prestige de l’uniforme est le même sous toutes les latitudes. La Vénus noire se montre pleine de complaisance pour le beau Mars en chéchia. La femme du forgeron s’en laisse facilement conter par les jolis cœurs de la colonne qui passe. Les boys fournissent également des numéros de choix au monde redouté et audacieux des kamélés. Les _griots_, ou chanteurs populaires, en constituent la catégorie la plus experte. Ils lancent à plein gosier les louanges des belles du village, afin d’obtenir d’elles de l’argent ou, à son défaut, des faveurs toutes spéciales. Si elles ne veulent pas comprendre, ils débitent sur le même air les plus épouvantables accusations à l’adresse des malheureuses. Et voilà comment le chant conduit au chantage.
Le kamélé est-il vraiment un amoureux? Non, c’est surtout un homme pratique et peu scrupuleux, qui abuse de la passivité de la pauvre Noire pour s’implanter dans sa vie et tirer d’elle tout ce qu’il en peut tirer.
AXIOME.--_Chez nous, le rôle d’amant est le plus souvent une cause d’embarras. Au pays noir, c’est une situation assise encore plus que couchée._
Mon Dieu, je sais bien que pas mal de gens dans nos pays civilisés occupent ou briguent une place semblable. Mais cela entraîne généralement une certaine déconsidération. Rien de pareil chez les nègres. Le kamélé y est envié et admiré. Seul, le mari trompé, s’inspirant sans doute de l’analogie du nom, le traite avec indignation de chameau. Pourtant, il est assez rare qu’il le connaisse, car le séducteur, en sa qualité de roué plein de flair et d’expérience, opère en catimini, avec énormément de prudence et d’adresse. D’abord, un amant noir est beaucoup moins voyant qu’un blanc. Ensuite, la disposition des cases, leurs entrées démunies de portes, leurs murs bas, leur construction uniforme, favorisent et protègent ses entreprises.
Nourri dans ce sérail, il connaît ses détours.
Et puis il pourrait donner des leçons de discrétion à tous les Lovelaces de France et de Navarre. Si le kamélé, à l’image de Fortunio, ne meurt pas pour sa belle sans la nommer, il vit en tous cas sans en souffler mot. Ne pensez pas que ce soit par délicatesse et esprit chevaleresque. C’est tout simplement qu’il craint la correction qui, des bras du mari, s’abattrait sur sa tête, et surtout l’amende suspendue par le juge au-dessus de ses ébats coupables, cette amende qui se paye, comme le reste, en argent, en bétail, ou en toile de Guinée. Il n’y a rien de tel que la peur pour rendre un amant peu compromettant. Mais que nos lectrices n’aillent pas s’imaginer qu’en faisant le bonheur d’un nègre, elles auront la chance de voir leur secret bien gardé. Sous tous les climats, l’homme de couleur qui peut s’enorgueillir des faveurs d’une Blanche ne manque jamais de le proclamer à son de trompe.
_Le kamélé est un conspirateur du silence! Si ce silence n’est pas d’or, c’est que les victimes ne peuvent guère octroyer à leur tombeur que des pièces de vingt ou quarante sous._
CHAPITRE XIX
DE L’ADULTÈRE.
L’adultère fleurit parmi les ménages noirs comme les hautes herbes dans la brousse. On trompe là-bas son mari avec une fréquence et une facilité surprenantes. Quelque édifiés que nous soyons sur le grand nombre des maris blancs trompés, nous nous sentons encore protégés par le dieu des amours fidèles, quand nous contemplons l’armée des maris nègres.
Vu la façon légère dont elle est vêtue, la dame noire consomme la douce faute avec une rapidité singulière. La cour est brève. Quelques gestes expressifs suffisent et remplacent avantageusement les protestations, les serments, les épîtres, les vers dont nous autres, civilisés, avons pris la fâcheuse habitude de nous embarrasser. Ce qu’il importe de trouver, c’est l’occasion favorable, c’est-à-dire le silence, l’ombre et le mystère. L’épouse noire coupable est comme la Clélia de _la Chartreuse de Parme_: il lui faut une nuit non moins noire pour perpétrer une trahison qui l’est encore plus. Dans le monde nègre, l’adultère est toujours honteux, et je trouve encore dans ce fait une preuve de ce simple bon sens, de cette naïve et profonde justesse de vue des enfants de Cham à laquelle j’ai fait déjà de fréquentes allusions.
Chez nous, en somme, ce péché jouit d’une assez bonne presse. On lui trouve facilement des excuses. Il apparaît, celui de la femme surtout, comme un accident curieux, intéressant, souvent sympathique. Volontiers, on lui découvrira de la beauté. Il a été consacré d’une façon éclatante par la littérature, et sans lui, nous serions privés des trois quarts du théâtre français aux XIXe et XXe siècles. Le nègre, en revanche, ne lui accorde pas la moindre indulgence. Bien entendu, il ne peut s’agir de lui-même. L’adultère du mari ne se conçoit même pas dans ces régions où la femme est quasi captive et où, comme dans les poulaillers, il y a un coq pour un nombre indéfini de poules. Seule, l’infidélité de la femme est toujours une faute sans rémission, que ne pardonnent ni le mari, ni l’opinion publique. Cela n’empêche nullement qu’elle se commette avec une magnifique prodigalité.
--Mais, allez-vous me demander, puisque votre pécheresse noire ne sait qu’exceptionnellement goûter dans leur réalité positive les joies de l’amour, pourquoi se mêle-t-elle de tromper avec autant d’intensité son infortuné bougnoul de mari?
Je vous répondrai d’abord, ô gens pauvres d’expérience, que bien peu de nos Parisiennes encornent leur époux pour la seule recherche du déduit amoureux. J’ajouterai que les raisons spéciales à la dame noire tiennent au peu de cas qu’elle fait de son pauvre corps d’esclave, si vite flétri et déformé, et surtout à sa docilité native, à sa soumission séculaire devant le mâle. Et puis, il n’y a que le premier pas qui compte, car il ne coûte guère. Quand on a commencé d’être adultère avec le premier venu, pour n’importe quelle raison, pourquoi faire d’inutiles et fatigants efforts afin d’éviter une faute qui tient si peu de place, dure si peu de temps et a, au fond, si peu d’importance?
Rien n’est là pour arrêter les coupables. En somme, leur cas est le contraire de celui de la Madeleine:
Elles pèchent parce qu’elles n’ont pas aimé.
Le nègre le sait bien. Aussi tire-t-il de la femme de son voisin tout le profit qu’il peut, à propos des incidents les plus ordinaires, les plus menus de l’existence.
--Fatou, dit Semba, toi y a devoir à moi dix sous.
--Moi sais bien, réplique la pauvre Fatou, mais moi y a pas pouvoir donner.
--Alors moi y aller dire bonjour à toi dans ta case, quand Moussa y en a parti marché.
Le bonjour de Semba n’est pas précisément de ceux qu’on adresse en public, et le nom de Moussa, s’il n’y figure déjà, s’ajoute à l’interminable liste des cocus de tous les temps et de tous les pays.
Si Moussa apprend son malheur, que fera-t-il? Tuera-t-il Fatou? Il est bien trop pratique pour cela. Il réclamera tout simplement le plus d’argent possible à Semba. Les magistrats indigènes prendront sa cause en main. Devant eux, Fatou protestera que Semba lui a fait violence, et que, bien loin d’être sa complice, elle est sa victime. Semba a beau protester, cette solution élégante fait trop l’affaire de tout le monde, y compris les juges, qui ne seront pas oubliés, pour que le jugement ne prescrive pas l’amende et l’absolution complète de Fatou. Il me semble que, bien loin de nous moquer de ces primitifs, nous devrions les imiter. Dans nos pays si fiers de leur civilisation, il y a un rôle qui m’a toujours paru vraiment par trop déshérité, c’est celui de mari trompé. On a fait des campagnes en faveur des victimes de toutes espèces, et jamais rien n’a été tenté pour soulager son sort. Ne serait-il pas juste d’établir une compensation, même strictement pécuniaire, qui lui rendrait moins cruels sa peine et le ridicule de sa situation? Car un cocu noir n’est pas moins un sujet de plaisanterie et de risée qu’un cocu blanc.
Pour s’en rendre compte, il n’est que d’entendre les conversations des porteurs, durant les nuits de campement dans la brousse. Quels éclats de rire autour des feux dont les reflets font luire comme de la cire noire en fusion les visages épanouis, pendant qu’un loustic apprend à l’assemblée comme quoi ce pauvre Tankary ou ce malheureux Gi-gla loge de temps en temps dans sa case, sans le savoir, un hôte qui lui mange son mil sur tige! «Moi y en a vu» affirme-t-il toujours. Et il n’est jamais démenti. Car Bambaras ou Nagos ne demandent qu’à croire aux infortunes d’autrui et à s’en réjouir, tout comme de simples blancs.
Mais du moins savent-ils diminuer l’ennui de l’époux berné--car il est bien rare qu’il éprouve un sentiment plus cruel--grâce à cette bienheureuse institution de l’indemnité que lui verse le séducteur. Trois pièces de guinée consolent de bien des choses. Par-dessus le marché, la blessure d’amour-propre du cornard trouve un baume dans cette complaisante fiction que sa compagne a été prise de force. Du coup, la coupable se relève. Qui l’aurait cru? La seule galanterie qui se puisse constater en pays noir émane de la jurisprudence! Celle-ci n’insulte jamais une femme qui tombe.
Un ménage uni et un peu habile arrive à se procurer ainsi de fort jolis revenus, car il est aisément compréhensible que des maris peu scrupuleux soient les premiers à pousser leurs femmes dans des aventures coupables, pour les surprendre ensuite tout à leur aise en conversation criminelle. Cette petite comédie de société se pratique également dans nos climats, mais il est moins facile de l’y recommencer indéfiniment.
_La caractéristique du cocu noir est tout à la fois de faire rire et de faire envie par la grâce de l’amende touchée. Ce ne peut être que des régions tropicales que nous est venue l’expression courante: une veine de cocu._
Il y a donc bien des raisons pour expliquer la fréquence de l’adultère féminin dans ce vaste empire du soleil. Des mauvaises langues affirment que des femmes n’ayant pas l’excuse d’être noires, d’aimables fleurs transplantées d’Europe et épouses légitimes de coloniaux, s’y laissent plus facilement entraîner que dans la mère-patrie. Le désœuvrement, presque obligatoire pour elles, joue alors le rôle du serpent tentateur. Ce point rosse est trop délicat pour que j’insiste. Mais il nous servira à donner à notre conclusion toute sa généralité:
_L’adultère trouve un terrain plus favorable que partout ailleurs dans les régions primitives, parce qu’on a davantage le temps de s’y livrer et qu’après tout, c’est une occupation. Il y a même des gens que ça amuse, et les distractions sont si rares dans le pays!_
CONCLUSION
Et maintenant il ne me reste qu’à m’excuser auprès du lecteur pour lui avoir fait respirer aussi longuement le _Parfum de la dame noire_. Je n’espère pas en avoir fait un adorateur de la Vénus africaine, et mon but sera mieux atteint si, au sortir de cette lecture, il se sent un élan plus ardent et plus conscient vers celles dont la peau blanche est transparente et nacrée comme un rayon d’aube, celles qui sont nos aimées, nos maîtresses et nos épouses. Le monde n’a jamais connu qu’une Ève véritable, et la Noire est à celle-ci ce qu’est l’ombre à la lumière.
Mais l’ombre aussi a sa douceur, surtout aux terres lointaines qu’embrase le soleil. C’est pourquoi nous vous disons quand même adieu avec un peu de regret, petites épouses noires aux grands yeux de gazelle. Il faut vous pardonner votre somnolence de cœur, l’apathie de vos sens et aussi vos ruses, vos infidélités, votre docilité à céder à tous sans révolte comme sans plaisir, parce que vous n’avez jamais été traitées qu’en femelles et que vous êtes faibles et sans défense devant la brutale ruée du mâle. Quand, fallacieusement, vous invoquez le viol pour excuser vos écarts conjugaux, vous ne mentez qu’à demi, car, depuis que le monde est monde, vous n’avez fait que subir des volontés qui ont à jamais paralysé la vôtre. Aussi n’est-il pas étonnant que vous ignoriez l’art divin des baisers et des caresses. Et qui sait si le deuil éternel que vous portez sur votre peau si douce au toucher n’est pas celui de l’amour?
TABLE DES MATIÈRES