Le parfum de la dame en noir

Chapter 9

Chapter 93,540 wordsPublic domain

Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont, certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis.

M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à Ballmeyer.

Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable — Ballmeyer subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur de ses jours:

«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout un passé d’honneur!»

M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant appris, après dix années, quel était le vrai coupable.

Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice; c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux fausses pistes.

Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même.

L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires, sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.

Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.

Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre.

Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!…

Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge d’instruction chargé de l’affaire.

«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui avez téléphoné.

— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.

— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»

Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés!

On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en liberté.

Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais il manquait au papier le timbre du juge.

Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le pantalon bleu du garde qui l’accompagnait.

Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son tour en excuses.

Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier signé et timbré aux gardes de la souricière.

«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! Me prend-il pour son domestique?»

Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer était libre.

C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de blanc, à une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si bien conçu.

… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes aventures du premier Ballmeyer.

Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!… Connaissez-vous le «type» maintenant?

Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!

Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur.

La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point fermer les yeux:

«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que votre raison s’y retrouve!

— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre raison s’y retrouve!…

— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous dormez tout debout.

IX Arrivée inattendue du «vieux Bob»

Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et les vieilles pierres du château embaumaient.

Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.

Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».

Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers Rouges.

Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob. On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la terrasse ronde du Téméraire.

Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh! tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même.

Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient, à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire!

Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises; et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.

Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe. Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de sa gaieté.

La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct (redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus.