Le parfum de la dame en noir

Chapter 7

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C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte, indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.

Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond de cuir», dictait son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais, mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire silencieux de sa bouche joviale.

Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même, qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges.

Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour, et cette circonstance lui avait plu par-dessus tout. Ce caractère romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps, eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges.

La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit:

«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la barque. C’est un grand ami du vieux Bob.

— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?

— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»

VII De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie

Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche.

Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!

Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo nihil!

Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert.

À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet… Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!

À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois transatlantiques, devant les hommes.

Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur, n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et les soins consolateurs de Mathilde.

Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s’excusa, et sortit.

«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»

On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme — étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois. J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.

Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste — que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. Darzac.

Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin! qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse Mrs. Edith!

Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.