Chapter 4
— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je n’aime que les fruits.
— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges?
— Je travaille au charbon.»
Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme morceau de charbon.
Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir dans sa poche.
«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.
— Il est pauvre.
— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»
Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.
«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»
Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire.
Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une — accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans le radieux soleil.
«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit:
«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre.
Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:
«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine de moules.»
Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules pour elles-mêmes et je le remerciai.
Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans une autre poche de sa jaquette.
Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port.
GASTON LEROUX.
Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas lui-même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le monde.
Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de groom dans ses bureaux.
Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait sûr.
Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf».
Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.
Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!… lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé souvent:
«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières études?»
Et il avait répondu:
«À Bordeaux!»
Il aurait voulu pouvoir répondre:
«À Pékin!»
Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait beaucoup!»
V Panique
Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, si résolue… Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas!
C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte? Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame en noir?…
Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me penche sur lui… il a les yeux ouverts.
«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de Valence et qui est signée Stangerson.
— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en route.»
Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M. Darzac eût télégraphié de cette station.
Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis au courant du fait nouveau.
Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux rails de fer: le soleil!
À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au-devant de nous jusqu’à Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
— Non, pas encore!… répondit-il.
— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps…»
M. Darzac dit simplement:
«Merci d’être venus!»
Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en tremblait.
«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en êtes-vous sûr?
— Je l’ai vu comme je vous vois.
— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il encore?…»
Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit:
«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra, on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…»
Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s’était passé depuis son départ de Paris.
Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et les Darzac à sept heures exactement.
Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. Stangerson jusqu’à Dijon.
Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa correspondance.
«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, j’irai vous rejoindre.»
Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: