Le parfum de la dame en noir

Chapter 3

Chapter 33,926 wordsPublic domain

Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-dessus d’une rampe de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette. Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber…

«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait point touché au parloir!…»

Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête.

«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…»

Et il claquait des dents…

«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit, Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée…

— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…

— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…

… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson, lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille, peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait été certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en noir!

Il y eut un silence que j’osai troubler.

«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus revenue?

— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… Mais c’est moi qui étais parti!…

— Qui est-ce qui était venu vous chercher?

— Personne!… je m’étais sauvé!…

— Pourquoi?… Pour la chercher?

— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…

— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille leva les bras vers le ciel, secoua la tête.

«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au parloir!…»

Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans assez sombre.

En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire, qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge, s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…

«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement, j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?… Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez, j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère, Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle, elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. J’adore les brioches, Sainclair!…»

Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…

Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.

J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade. J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et, maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…

Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui viennent de remporter une grande victoire intérieure.

«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon ami!… Allons-nous-en!…»

Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je l’arrêtai et je lui demandai, anxieux:

«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»

Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui rendît un peu la paix de l’âme.

«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»

Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:

«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!…»

Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation… Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup, j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… Rouletabille était le fils de Larsan!

Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi, j’aimerais autant être mort!»

Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, maintenant, vous y êtes!»

Puis il finit sa pensée tout haut:

«Silence!»

Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.»

Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»

IV En route

Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…

… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint.

Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela, matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse, comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés.

Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes, persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné. Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu’il savait nager.

Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-être… — et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle-même, s’était-elle réjouie de sa mort!

Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était son idée.

Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue:

Le petit pêcheur d’oranges

Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit pêcheur d’oranges.

Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était pêcheur d’oranges.

Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.

«Bon appétit! lui fis-je.