Chapter 23
— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été fournie heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez fermé le cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de trop!» le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre vers six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme nous avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez alors le seul avec moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n’était point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous n’attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu’elle vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac aurait-il eu à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à nous cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! ET L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC!
— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne pouvais croire être Larsan.
Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien perdu de son calme, étendit le bras et dit:
«Il y est encore!…»
Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»…
Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir poussa un cri déchirant:
«Robert!… Robert!… Robert!»
Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l’argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard… Le visage de Mathilde rayonnait d’une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si souvent le regard égaré autour de l’autre, fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre. C’était lui! C’était celui qu’elle croyait perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N’ayant plus aucun doute sur l’issue de la discussion qu’il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu’il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si bien que, dans le moment que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne pûmes l’empêcher de se jeter d’un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme Darzac et d’en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n’avait songé qu’à garder la porte du corridor et il n’avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à mesure qu’il était convaincu d’imposture, le rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter n’attachait aucune importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie de ses inexplicables évasions!
«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…»
Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, me broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait autour d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des haches qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où il n’y avait que des murs et des barreaux… nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c’était surtout la pensée de la disparition, de l’envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait plus fous.
Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s’en servir que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. Puis, il donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin tombée, il entra le premier dans la pièce.
Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, Larsan était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il avait arraché sa fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait que lui dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s’allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il nous donnait audience et qu’il attendait que nous lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre ironique.
Rouletabille s’avança encore:
«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…»
Mais Larsan ne répondit pas.
Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que Larsan était mort.
Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était fini.
Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et d’oublier le mort.
«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne s’apercevra de sa disparition!»
Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!»
Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en face du cadavre de son père.
* * *
Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans le salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et, dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur lui son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri dans le moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu’il ne courait aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que l’on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait-il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui n’est point si rare qu’on le pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir contre Larsan, s’était aplatie sur le sternum, causant une forte hémorragie externe et secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne suspendant en rien aucune des fonctions vitales.
On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de se battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l’amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans son coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.[4]
Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette précaution, quand nous entendîmes des pas dans le corridor et un bruit singulier comme celui d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… Et je pensai à Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille!
Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre cortège.
Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute chose. Je distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans la Cour du Téméraire…
… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… deux ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors je pus voir encore que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois qui le fermait d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans hésitation… il semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et sa tête disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant soigneusement le plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui m’avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une ombre qui avait soudain disparu et où je m’étais heurté le nez contre la porte close du Château Neuf…
* * *
Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir… Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité tout entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la vérité…
J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai même point perçu le bruit des rames sur les eaux…
Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se passait très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en face de l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait la nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil…
… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi énorme, formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis se dresser, debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le reconnaissais comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres gestes se découpaient avec une précision fantastique sur la bande rouge… Oh! ce ne fut pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau qui se confondit avec lui… Et puis le fardeau glissa dans le noir et la petite ombre de l’homme réapparut toute seule, se pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et puis s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique jusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement de la bande rouge… Et la bande rouge disparut à son tour…
Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan.
Épilogue
Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain de tant d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, de me replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de me retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets d’avenir, leurs derniers adieux… Malgré toutes les prières de Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de Paris et de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s’effacer devant l’époux. La Dame en noir ne peut pas résister à Rouletabille; il a dicté ses conditions… Il veut que M. et Mme Darzac continuent leur voyage de noces comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a commencé, c’est un autre Darzac qui le finira, cet heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est avec le pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur situation s’il est prouvé qu’elle en a besoin et d’apaiser les scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, définitivement heureux: ils l’ont bien gagné!…
Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, dans la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui recouvraient les secrets du Glandier. La faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de bien des choses et qui, du fond de l’Amérique où il s’est réfugié, veut nous faire «chanter». Il nous menace d’un affreux libelle, et comme maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons pensé qu’il était préférable de «prendre les devants» et de raconter toute la vérité.
Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et terrible affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain du drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me le demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon front à la vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de Rouletabille m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait guère à moi depuis la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui ne s’étaient pas quittés…
On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le rejoindre… Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune tristesse de mon départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le prince Galitch était venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux Bob, qui étaient excellentes, et ne s’était plus occupée de moi. J’en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé deviner les sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, quelques années plus tard, après la mort d’Arthur Rance, qui fut suivie de véritables tragédies, dont j’aurai peut-être à parler un jour, je n’avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible Edith.
Nous approchons de Marseille…
Marseille!…
Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se dirent rien.
Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une statue de deuil et de douleur.
Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
* * *
Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant des heures…
«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours considéré ce bandit comme un honnête homme…
Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage. L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre!
Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans l’exécution…
Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous les jours…
«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui, «le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…»