Chapter 22
Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où l’avons-nous donc vu?
Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c’est Larsan!
Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s’est-il passé?»
Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre.
«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture!
«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis… En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!»
Et Rouletabille regarda M. Darzac.
Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique intelligence.
M. Darzac s’écria:
«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui a-t-il ouvert!…
— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!
— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte, je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi.
— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne l’avait pas vu ressortir?
— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait — ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son plancher… et vous imaginez la vérité.
— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux.
— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»
Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains aux épaules:
«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac! J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!…
— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune importance!
— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et l’inouï soupçon!…
— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous soupçonnés ici!…»
Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant l’horreur de l’imagination de Rouletabille:
«Encore un peu de courage, madame!»
Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé par vous… Monsieur Darzac.»
M. Darzac répondit à Rouletabille:
«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!…
— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les entourant tous deux.
Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et nous exaspérait.
«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur Rance…
Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous-mêmes, que nous n’étions pas Larsan!
Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa les bras, et dit:
«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent excuses pour le soupçonner!…»
Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l’Australie!»
M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…
— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps d’être Larsan.»
Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et de protester d’un grand geste épeuré.
Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:
«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais excuser, continuait:
«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés, qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»
«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui dît…»
Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que vous redevenez folle?»
Et, se reculant un peu:
«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés par autre chose!…
— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac… ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde?…
— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci: c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe en dehors de vous!»
En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre volonté d’être Larsan!…»
M. Darzac n’interrompait plus.
«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si cette résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute l’affaire est éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident de Bourg… je continue à raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, dans le buffet… Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a annoncé, vous attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, définitivement à moi, je mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de même, il vous fatigue… et si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la porte du compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre femme qui accourt vous y chercher!… Elle vous trouve debout… Vous n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! non… Votre malheur ne fait que commencer… Car l’atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser l’abominable pensée tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre son père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, vous avez l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, si c’est Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il n’y avait point jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvait le plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez à l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le désagrément d’entendre, de la bouche même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n’avait servi de rien, vous vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables si, par hasard, mes soupçons devaient être confirmés!»
À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je ne pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l’innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il s’était à peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très intéressé, qu’ont les accusés au banc d’assises quand ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas commis! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants n’était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d’un homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien pu échapper!»
«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?…