Chapter 21
«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous. Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…»
À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait l’occasion. La fenêtre était restée ouverte.
«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, Monsieur Sainclair?
— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!»
Et j’appuyais sur ces derniers mots.
«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez-vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose…
— Quoi? Quoi?…»
Elle s’était levée, fébrile…
«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le perdre!…
— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis… Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux avoir affaire à la justice!…»
Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me dit:
«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre jusqu’à la mort!…»
Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa robe.
«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là?
— Encore! m’exclamai-je avec colère.
— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda-t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
— J’y suis prêt.
— Contre tout le monde?»
J’hésitai. Elle répéta:
«Contre tout le monde?
— Oui.
— Contre votre ami?
— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon front en sueur.
«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…
Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au courant de ma trahison.
«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami…
— Et vous, vous la plaignez trop!…»
Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat. Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec:
«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez! c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!…
— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui tournai le dos.
Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa colère.
Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer!
Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme vers son seul refuge…
… Puis je vis apparaître M. Darzac…
… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…
XX Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle.
Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une voix rauque:
«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?…
— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.»
Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir.
Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit cette porte.
Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité.
Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant que nous le considérions avec stupeur:
«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob.
«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»
La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait:
«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!»
Rouletabille ouvrit la porte:
«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»
Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la porte aux verrous.
«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille.
Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:
«Qui l’a tué?»
Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la main, mais en regardant la Dame en noir.
«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.
— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»
Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager.
Et Arthur Rance conclut, triomphant:
«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!»
Sur quoi, Mrs. Edith:
«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc que Tullio s’y trouvait?
— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là-bas…
— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille…
Et il ajouta, sur un ton glacial:
«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous demande toute votre attention!»
Mais Arthur Rance l’arrêta encore:
«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt?
— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, se leva, toute tremblante:
«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…
— J’en suis sûr!» dit Rouletabille…
Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous regarder.
Le reporter reprit de son ton glacé:
«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre, madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas, messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, n’a pas senti la présence de Larsan?
— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite réunion…
— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir.
— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous les hôtes du château d’Hercule…
— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan, lui, ne nous a pas quittés!»
Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:
«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait encore un personnage que je ne vois pas ici…»
Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil:
«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…
— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du raisonnement:
— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.»
Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a longtemps gardé rancune.
«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits extérieurement fermé!
— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de courir au puits et de constater qu’il était ouvert…
— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui vouliez-vous donc tromper?
— Vous! monsieur!»
Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!
Moi! Larsan!
Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes veines en feu.
«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!»
Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour d’assises!…
— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir.
— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?…
— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!»
Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant? Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait avec effroi!
«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne soupçonnes pas!…»
À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa d’une phrase.
«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!»
Et, tourné vers moi:
«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop!»
* * *
Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas.
«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»
Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à dessin.
Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule.
«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma démonstration.»
Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…
Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:
«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même teinte.
— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela signifie?
— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!
— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne!
— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.
Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui demanda encore:
«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire…
— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le reporter.
Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras.
Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le plus calme!
Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.