Chapter 19
Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan!
Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et m’écriai:
«L’Australie!»
Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire, j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.
Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien compréhensible, à l’Australie.
Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore m’apparaissait!…
Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches craquaient sous des pas lents et précautionneux.
Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau… Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?…
Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts… car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans faire craquer des marches d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…
Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!
Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte de l’Australie.
J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de ces chambres-là?…
J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit de sa voix la plus naturelle:
«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille heure…»
Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans la journée, composait tout l’ameublement.
«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du professeur, au premier étage de la Louve…
— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»
Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie. Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon espoir dans l’Australie.
Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie…
«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne s’en va pas!…»
Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle ne me resta point dans la main…
Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en me traitant d’imbécile.
XVII Terrible aventure du vieux Bob
Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à l’abîme…
Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables.
Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs. Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi, de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!…
Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus rien.
Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures, évanoui.
… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il allait mourir.
Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte.
Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des médecins, elle vint à nous et nous dit:
«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien quand il sera guéri.»
Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on le dise, mais il faut le sauver!…»
Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:
«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je répondis:
«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!»
Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et je lui dis:
«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche et votre dépêche!»
Il me fixa d’un air étonné:
«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine de protester contre une pareille accusation!
— Mais quelle accusation? m’écriai-je.
— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et Juliette, sachant qu’il y agonisait.
— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait voler le crâne du prince Galitch!
— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille.
Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres blessures?
— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.
— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?
— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.»
Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait nous chercher.
«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore connu: c’est incompréhensible!
— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le moment qu’elle le croyait perdu.
Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler.
«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc, prince, pour votre collection…»
Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi. Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage devant la grotte de Roméo et Juliette.
«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si simple de sortir par la porte!»
Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir pris aussi manifestement parti contre elle.
«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince. Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit, étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»
Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.»
Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à bec de corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en montra agacée:
«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…
Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:
«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se trouver dans le placard!…
— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»
XVIII Midi, roi des épouvantes
Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: «J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch! m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?»
Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux Bob.
Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi, j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit.